bribes (132)

fabriquer des gestes de hasard. danse implicite au goût sauvage

l’allure qui restait à donner à ma vie de fantôme transparent : chant tracé dans l’enquête

inlassable hâte du vivace. viens m’embrasser

promène un flux, dans les dérapages, dans le feu, l’inattendu sauvage. la déambulation dialogue

je flâne à l’affût du Japon

une rose se promettant, souriante, une petite rivière

la houle drôlerie comme une pépinière précieuse

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la fraîcheur *22

Inusable. Comme un rêve inusable qui te cueille dans ton sommeil de corps alourdi. Une pluie fraîche aux gouttes déferlantes sur ta peau ravie. Le ciel est noir, tant pis, mais il y a les éclairs. Avec les orages, ne pas tergiverser. Je sors immédiatement pour qu’elle s’inscrive dans mes veines et mon esprit, comme une drogue sans seringue. J’ouvre le portail, les feuilles de la glycine ont tout de suite versé sur ma tête et mes épaules leurs gouttes vertes. Un galop d’aveugle me porte vers d’autres morsures où je vais confiant. Le gasoil est muet. Les pieds nus dans les flaques, les mains froissant le vent, sans frein, comme une fouille joyeuse des grands espaces libres. Désordre des senteurs qui n’hésitent plus. Parmi elles, je prends mon temps. Il a du goût.

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bribes (131)

montagnes, racines gelées dans l’impassible

le temps de la vie exposé à une lente courbe où faire surgir l’invention

jour parfois virtuose avec son sens du rebond

s’émerveiller au bain de vent quotidien

retrouver la porte par où il s’est libéré du surplace

continuer encore à égrener mille grenades

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glissement

Ce n’est pas moi qui glisse, j’invite le glissement, je me lie et je me fie à lui. Sur le petit toboggan en plastique de la terrasse ombragée, ou le grand toboggan en métal du parc. Glissements réjouissants des tournants, qu’y aura-t-il après. Je prends de la vitesse. Je peux aussi la modérer à ma convenance. Comme un navire sur la peau savoureuse des pêches et plongeant dans les tempêtes de sa pulpe juteuse, ou sur la peau nue, les jambes, les seins, grain à grain, glissement manuel de l’éternelle saveur, dans l’air du matin. Celui de la fenêtre qui s’ouvre procure une joie assez intense : il vieillit tout en s’enrichissant de la multitude offerte. Sur les toits de villes, aux aguets des secrets qui tournoient entre le sol et le ciel. Les vaches sont de grandes observatrices du glissement, et leur rumination est le signe qu’elles y participent. Les jours de grande forme, je suis le glissement de la météorite dans l’espace, qu’il est difficile d’imaginer, car il est vitesse, lointain, comme fantomatique. Sur les océans, j’aime être le glissement invisible qui du sommet des vagues les plus lointaines et les plus hautes rejoint l’enfant jouant et riant au bord de l’eau, pour le rafraîchir, l’éclabousser et recouvrir ses pieds. Sur la terre, le limon, le sable, les branches, les cailloux, les rochers, la mousse, mon glissement creuse avec l’eau des rivières son lit, pour rencontrer les fleurs sauvages. Les adieux sur le quai sont déchirants parce que leur succède le glissement vers autres chose. Pétale de rose, je délaisse ma tige, non pas par fatigue, mais pour glisser à la découverte du bois de la table dans la pièce sans lumière. Sur le lac gelé, en altitude, les yeux dirigés vers les constellations comme des panneaux indicateurs qui ne s’éteignent jamais, je glisse. Dans les tombes pleines de nuit et d’immobilité, pour hisser encore un peu de la vie qui, avant de glisser dans les profondeurs, ne songeait pas à l’extinction sans en craindre la solitude. Impossible de photographier le glissement. Avec lui je fleuris, énergique, connaisseur.

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bribes (130)

de douces déambulations pour hanter l’inventivité

rose onirique au bord de la forêt, dans un quotidien bancal, tremble légèrement

rencontrer un fauve intime, singulier, dans un parc

fugue vers des corps inconnus, jolie énigme, légèreté nue

courber mes inquiétudes en champ libre. jours, mois, années. tresse

le carré est petit-bourgeois

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poétique de l’emploi, noémi lefebvre

Il faut trouver le bon dosage mélancolique pour percevoir et restituer du monde où l’on vit la comique et désolante, révoltante aussi, dimension. Un petit exemple parmi d’autres : ce titre d’article d’un quotidien, il n’y a pas si longtemps, comme un raccourci involontaire, un condensé du capitalisme. Prêts ? « Avec la baisse du chômage, Pôle emploi envisage la suppression de 4000 postes.» Imparable logique.

Les deux premiers paragraphes de Poétique de l’emploi mettent en parallèle notre époque, dont « l’ambiance nouvelle » est à la froideur, à la fièvre consommatrice, à l’obsession de la sécurité, et la poésie, qui, de son côté, a du mal à se faire une place dans ce triangle infernal. Le personnage du récit, dont on ne connaît pas le nom, réfléchit à cet état de fait dans un dialogue cruel et savoureux avec lui-même, avec son père, et avec le lecteur, enfin. Que devient le monde dans sa confrontation avec la poésie quand le monde lui dit qu’elle est inutile ? La poésie a une petite idée sur ce qu’il devient quand il la néglige. Le monde pourrait bien être une « maison morte », à force de se prémunir contre, de se sentir obligé de, de se plier à. Mais comme la poésie a le souci du monde qui l’inclut, tout cela génère de l’angoisse pour celui ou celle qui ne trouve pas sa place, plus exactement son emploi, dans ce merdier que le pouvoir tente de dépoétiser. A quoi pourrais-je bien être employé, se demande qui a une sensibilité poétique ? Le narrateur nous parle des trois angoisses liées à sa recherche d’emploi : « l’angoisse de trouver un travail », celle « d’avoir un travail », celle de « ne pas en trouver ». Si on échoue ? La société et le père montrent d’un doigt accusateur « l’incapacité corporelle au social » du personnage. Mais la poésie se contente d’être, d’être en attente, de rechercher. Car, même si le personnage, ironiquement, le souhaiterait, il n’y a pas de recherche d’emploi pour être poète.

Ce sont les mots des trois K, Klemperer, Kraus et Kafka, qui viennent éclairer, au cours du récit, de quelle façon l’ambiance d’une époque peut obscurcir ceux qui sont obligés de partager ses jours : « Je sentais bien dans l’atmosphère ambiante une obstruction à l’imagination et une paralysie de la pensée par l’union nationale au nom de la Liberté et la liberté comme raison de ne plus en avoir. » Je ne crois pas qu’il y ait réellement une paralysie de la pensée, Noémi Lefebvre en apporte la preuve ; elle ne touche donc pas tout le monde, ouf, mais il y a plutôt une volonté plus ou moins inconsciente de l’étouffer, aussi efficacement que possible, par peur, par égoïsme, par habitude. Quelques phrases percutantes viennent nous sortir du risque de somnolence : « j’allais donc en flânant entre deux attentats » ; « l’individu d’origine contrôlée au faciès » ; « l’ivresse c’est de la poésie, l’ébriété tu vas te coucher ».

Ce qui réjouit dans ce récit, c’est l’élasticité des phrases qui vient traduire la pensée du narrateur. Sa confrontation avec le discours paternel et une société qui pense utile provoque des étincelles comiques assez réjouissantes, qui sont aussi d’une clairvoyance mesurée, et d’autant plus juste. Elles cherchent à manifester (comme une manifestation) l’existence des traces, dans les livres, dans la rue, dans les paroles et les pensées, qui témoignent du renouvellement et de la possibilité d’échapper à l’encerclement qui nous fait tourner en rond : « J’ai voulu aller voir ce qui pouvait commencer malgré les menaces d’une extrême gravité… je pensais à l’amour, je ne sais pas pourquoi, je me suis dit qu’il devait y avoir quelqu’un parmi nous avec qui ça pourrait m’arriver, quelqu’un qui trouverait aussi que le travail est une mauvaise loi et qu’une éducation à la liberté serait tout de même de première nécessité ». La poésie défait le cercle qui fait tourner en rond ; elle a le dernier mot.

(éditions verticales, édition papier et numérique)

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bribes (129)

je me suis libéré d’un adieu aux années suivantes

j’ai pris la douceur amoureuse de la révolution

le rythme ne ronronnait plus, il allait dénicher des terres neuves

pas toujours plus libre

éthique souplesse du don et de la dépense

frêle forge à vivre et à rire

battante, ensoleillée, inoubliable

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cendres

Me voilà : des cendres de cigarette qui plongent dans l’eau, l’eau stagnante d’un canal, à peine remuée par le vent, à peine perceptible. Il y a d’abord le contact avec la surface de l’eau. Un court et léger grésillement : « crwi ». L’immersion de la chaleur dans un bain froid brutal. Contact sonore imperceptible, mais si l’on y fait attention, il s’apparenterait plutôt à un tremblement discret, certes, mais massif, à presque un impact bouleversant. Une sorte de signal que quelque chose laisse place à l’irrémédiable. Ce n’est pas négligeable. Cet irrémédiable, c’est la chute de la cendre dans l’eau. La plongée dans les profondeurs obscures et désintégrantes de l’oubli. Le plus gros des cendres détachées de la cigarette qui se consume dans l’air s’enfonce lentement dans l’eau, mais un peu comme si, tout en s’enfonçant, les cendres continuaient à donner l’impression qu’elles flottaient. Oui, une chute vers les profondeurs qui se déroulerait parallèlement à une subsistance inattendue. Puis, quand le regard se résout à accepter que l’ondulation des cendres à proximité de la surface était sans doute une illusion, il s’aperçoit alors que les plus légères des cendres s’émancipent de celles qui sombrent et remontent doucement, lentement, à la surface, s’en approchent sans l’atteindre, comme si le contact de l’eau avait revitalisé celles-ci, leur avait octroyé un nouvel élan. Je ne peux pas non plus exclure qu’une bulle d’air ou deux les accompagnent dans leur réapparition. Des cendres de cigarette qui sombrent dans l’eau, puis qui reviennent.

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bribes (128)

vers l’inconnu de la tentative où les désastres s’estompent et les corps malades fêtent les soldats désarmés

essai solaire, entre pour émerveiller le paysage

extirpant de la libre association des mots les yeux clairs, tels des fenêtres. un aller simple digressant, éparpillant

mouvante nudité tourmente le temps

sur la jetée, au bord du fleuve, douce rêverie, mirage inspiré

pourquoi abandonner ? une faible lumière éclaire les danseurs du temps qui passe

un jardin fleuri parcourt le monde. la plante de mes pieds va s’échapper

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flèche

J’aime me transformer en une flèche, une flèche fine et parfaitement aiguisée. À la recherche de l’impact, de la déflagration intense, bouleversante. D’une redistribution de l’espace. Pour le revaloriser, pulvériser son académisme.

Je vais et je ris des distances. Mais il arrive que je me heurte à des creux. Je ne vibre pas au contact de ma cible. La vigueur de la lueur que je désire voir se propager à l’impact de la flèche que je suis, je ne la ressens pas. Je ne la vois pas. Elle retombe, comme si elle était lestée de lassitude. Une lassitude molle comme un gros nuage gris.

C’est que je ne pourrai pas me transformer en flèche éternellement.

Lorsque je me repose, au bord de la mer turquoise, avant de m’y baigner, je me remémore les quelques fois où j’ai atteint la cible. Ce n’était pas de la magie. Plutôt un point de départ, l’éclosion de brasiers de spontanéité.

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