que ma joie demeure, jean giono

Une version quasiment identique du texte ci-dessous apparaît si l’on clique sur ce lien : ce jeune journaliste y a honteusement copié-collé mes propos !

https://blogs.mediapart.fr/jerome-thouart/blog/110520/la-litterature-ou-comment-recreer-une-joie-commune

Plutôt que de porter notre regard sur des romans racontant des épidémies, mais qui ont tendance à nous faire tourner en rond dans le confinement et occulter les questionnements plus larges qu’elle, pourquoi ne pas se pencher sur d’autres œuvres qui racontent le désir réanimé d’une autre communauté ?  

La littérature aurait-elle retrouvé une place plus centrale dans notre vie à nous autres confinés ? Le temps qu’il faut bien combler rend la lecture plus désirable, peut-être. En tout cas, depuis bientôt deux mois, des lecteurs se sont plu à chercher et à élire leur livre de chevet épidémique. Il a été question dans la presse, à la radio, parmi d’autres livres, de plusieurs titres, dont Le Hussard sur le toit. On peut bien sûr se plonger dans des œuvres mettant en scène, ailleurs et à une autre époque, ce qui justement nous arrive, de façon à y lire les ressemblances et les différences avec l’expérience à laquelle on est confrontés. On fera l’inventaire des correspondances, tranquillement confiné dans notre canapé. Mais c’est une lecture qui a le désavantage de rester collée aux événements présents.

J’aimerais de mon côté attirer l’attention sur un roman de Giono écrit avant Le Hussard, qui me semble autant, voire plus encore intéressant à lire, car sa perspective est plus large, plus ouverte : il y raconte ce qui anime les personnages, non pas en réaction à une épidémie qui rend malades certains d’entre eux, mais en réaction à un mode de vie qui rend la communauté « malade » ; plus exactement, non pas pour survivre à une situation passagère, mais pour revivre pleinement : Que ma joie demeure.

Le titre l’annonce d’emblée : ce n’est pas un livre pour les rabat-joie. La joie y est diverse : celle que peuvent provoquer le spectacle de la nature et le contact avec elle, avec les animaux et les humains (il n’y a pas la moindre trace de béton dans le roman) ; celle d’inviter toute son énergie et sa réflexion à la construction d’une autre vie, régie par de nouvelles règles ; celle de prendre le temps de ne pas se précipiter à vouloir obtenir un résultat de ce que l’on fait ; de prendre au sérieux la simplicité de gestes et de paroles qui disent le besoin de percevoir et de ressentir. La liste pourrait continuer, tant c’est un roman qui regorge d’invitations à la joie. Que ma joie demeure décrit une vie aux antipodes de la nôtre, qui suppose de ne pas renoncer d’emblée, sous un prétexte ou un autre, à ce que le monde offre. C’est un roman qui ne se contente pas de décrire le réel mais qui se propose de le transformer. Il met en scène une autre forme d’existence, de communauté, pour la partager et ranimer dans l’esprit et le corps des lecteurs des résonances et des désirs. Il dit aussi : l’étrangeté de ce qui se raconte vous est accessible, pourrait vous faire vibrer. Elle circule quelque part dans votre esprit et votre corps.

Tout commence avec un décasyllabe : « C’était une nuit extraordinaire », où le hiatus entre le /a/ et le /o/ figure le tremplin pour accéder à de l’inédit. Une nuit qui se définit par ce qu’elle n’est pas d’habitude : lumineuse, malgré l’absence de lune : « dehors on voyait presque comme en plein jour le plateau et la forêt Grémone » ; chaude, malgré la saison hivernale : « on était comme dessous des braises, malgré ce début d’hiver et le froid ». La répétition des verbes être et avoir associée au rythme des propositions qui suivent l’incipit sont comme un écho aux versets de la création du monde, dans la Genèse, mais sans intervention divine : « Il y avait eu du vent,/il avait cessé,/et les étoiles avaient éclaté/comme de l’herbe. » Mais au lieu de décrire une création issue de la séparation du ciel et de la terre, Giono les rassemble. Les premières lignes du roman, comme un bouleversement né d’un coup de vent purificateur, remettent les compteurs de la nature à zéro, en supprimant la séparation ciel/terre : « C’était tout simplement le ciel qui descendait jusqu’à toucher la terre, racler les plaines, frapper les montagnes ». Après, il remontait au fond des hauteurs » pour que naisse une autre nature, plus musicale : « faire sonner les corridors des forêts ». Ce n’est pas fréquent d’avoir l’impression d’assister, quand on lit le début d’un roman, à une sorte de recréation poétique du monde pour en révéler sa dimension exceptionnelle, merveilleuse, et la faire désirer.

Le narrateur rend perceptible ce que la nuit a d’extraordinaire à travers les sens de celui qui en est témoin, Jourdan : « Il n’avait jamais vu ça » ; « le ciel sentait la cendre. C’est l’odeur des écorces d’amandiers et de la forêt sèche ». Mais il ne veut pas seulement être spectateur de la nuit extraordinaire, il veut y participer. La nuit révèle notre désir d’histoires et de sensation : « tout racontait une histoire, tout parlait doucement aux sens », et le désir d’une vie nouvelle : « C’est comme ça que parfois les choses se font et l’espérance humaine est un tel miracle qu’il ne faut pas s’étonner si parfois elle s’allume dans une tête sans savoir ni pourquoi ni comment ». Plus loin : « Les hommes, au fond […], ça a été fait pour maigrir dans les chemins, traverser des arbres et des arbres, sans jamais revoir les mêmes ; s’en aller, dans sa curiosité, connaître ».

Nouvelle genèse où terre et ciel se mélangent ; l’espérance comme un miracle ; il ne manquerait plus qu’arrive un nouveau messie. Justement, en voilà un qui avance : Bobi, un acrobate venu d’on ne sait où, doué pour donner à son corps souplesse et équilibre. C’est le son de sa flûte qui annonce dans la nuit son arrivée à Jourdan, qui approche de lui et qui, en reproduisant l’alliance musicale du ciel et de la terre, confirme la nouvelle vie qui pourrait commencer : « Et l’air de flûte était toujours là avec de plus en plus de la précision, et parfois ça montait aigu jusqu’au tonnerre du ciel, et d’autres fois ça redescendait sur la terre et ça s’étendait en musique comme un large pays avec des ondulations de collines ou des serpentements de ruisseau ». Une partition neuve, une nouvelle vie qui épouseraient les courbes de la nature.

Bobi fait le constat que l’accumulation rend malade l’individu, le rend même « fou » : avoir tout est tragique. La joie s’est absentée. Il s’agit donc de relancer les dés. Jouer une nouvelle partie pour redonner souffle et impulsion à l’existence des hommes. Cela peut s’exprimer de diverses façons : « La jeunesse, dit l’homme, c’est la joie. Et la joie, ce n’est ni la force, ni la souplesse, ni même la jeunesse comme tu disais : c’est la passion pour l’inutile. » « Mais l’appétit ? Ah c’est ça l’important ! Donne du faisan à qui a envie de vomir. C’est ça la chose. C’est une question de corps. Au fond de tout, il faut que ton corps désire. » Il s’agit donc de recréer un mode de vie en renversant les priorités, où l’utile, la satiété, l’argent laisseront place à l’inutile, la qualité, le désir. Cela passe par une redéfinition de ce qu’est la vie : une vie déliée de l’obsession de la possession, de l’accumulation, attachée à se détacher de ces habitudes, choisissant plutôt le don, le partage, l’entraide, la mise en commun.

L’ambition peut sembler démesurée : recréer un monde dans un monde où tout a déjà été fait, pensé, exprimé, répété. C’est difficile. Bobi en parle à Jourdan : chaque naissance se déroule dans un monde où des milliards de naissance ont déjà eu lieu. On ne part jamais de rien. On apprend à partir de ce que ceux qui nous précèdent savent : ça fait gagner du temps, mais ça empêche d’inventer. Pour remettre la joie au cœur de l’existence, il faut donc aussi s’employer à se déshabituer. Cela prend du temps : « C’est un commencement. Ne soyons pas pressés, tout viendra ».

Dans le roman de Giono, nulle dimension comique ou satirique à la recréation d’une communauté, comme c’est le cas dans d’autres récits, pour montrer la vanité d’une telle entreprise. Ainsi Strindberg, dans L’Ile des bienheureux, s’amuse avec une verve comique jubilatoire à imaginer ce que seraient les nouveaux sacrements en l’absence de prêtre après le naufrage des personnages : « Note bien ceci : Jésus dit aux disciples : Je suis la vigne, et vous les sarments ; il ne dit pas : Je suis le cocotier et vous la noix, ou je suis l’ananas et vous les épines, ou je suis le figuier et vous les feuilles. Si on commence à falsifier le texte quelque part, il faut tout falsifier. Ainsi nous n’avons plus de pain non plus. Alors il faudrait prendre une banane ou un ananas et changer la formule en  : prenez et mangez cette banane… » Giono raconte sans dérision ni satire car la joie qu’il veut peindre est un sentiment qui au lieu de dégrader, élève. C’est possible de parvenir à goûter la joie, parce que les personnages du roman en sont avides ; mais aussi parce qu’ils vivent en petit comité, éloignés de la société où le travail est une souffrance pour beaucoup et dont les richesses ne bénéficient qu’à une minorité. Ils ne sont pas soumis non plus à la productivité qu’on demande aux hommes de la ville. Le roman illustre cela par des idées toutes simples, faciles à appliquer. Par exemple, consacrer une partie de la terre à l’improductif : semer des graines de fleurs dans les champs. Jourdan le fait en présence d’Hélène, frappée par le suicide de son mari puis par celui de Silve, son voisin, enterrés tous les deux « près de la forêt ». Pendant qu’il sème, Jourdan dit à Hélène qu’il a pensé entourer l’espace où Silve et le mari d’Hélène sont enterrés « d’une haie d’aubépine ». Il ajoute que « ça ferait un peu comme les étoiles ». Donner à la terre les apparences du ciel peut se faire simplement. Jourdan crée sa petite genèse miniature. C’est aussi une question de regard : « Vous avez l’œil jeune » dit Hélène à Jourdan. A cette dimension s’ajoute celle de « l’inutile » : les fleurs que Jourdan cultive ne sont pas destinées à être une source de profit, mais à être partagées. Hélène parle de mystère, elle a peur d’abîmer les plantes sur lesquelles elle pose ses pas, mais s’aperçoit qu’elles résistent à son passage. Les fleurs offrent leur beauté et leur parfum. Jourdan en offre à Hélène qui se sent joyeuse. Cela fait un exemple.

Que ma joie demeure réunit des hommes et des femmes qui s’interrogent et travaillent à la création d’une existence qui se détourne des habitudes qui les animaient et les abimaient, faute d’être remises en question. Il raconte ce qu’il y a en eux de disponibilité pour une nouvelle correspondance avec le monde environnant, la nature, les êtres. Il leur faut du temps et de l’espace. Il leur faut résister au désir d’aller vite. Regarder la nuit, le ciel, les animaux, les saisons, écouter le vent, le chant des oiseaux. Réfléchir à élaborer une communauté où chacun cherche sa capacité à vivre délié de l’idée de possession : « Va chercher ce qui fait qu’on se met ensemble et qu’on va ensemble dans la vie, côte à côte ». Mais Giono ne se contente pas de décliner des idées ; il ne fait pas de son livre la pâle illustration d’une thèse. Comme la terre et le ciel se mélangent, sa vision politique est fondue dans sa langue poétique. Il nous gratifie de descriptions et de scènes enthousiasmantes, où la nature et les hommes s’animent dans des pages d’un éclat profond et vivifiant. On se surprend, pendant la lecture de certaines pages descriptives, narratives, de dialogue, à sentir monter en nous (esprit et corps mêlés) un fluide énergisant.

Bobi se définit par cette phrase : « Je suis ton désir de vivre, malgré et contre tout », une identité qui se caractérise par un élan hors de soi vers le monde environnant où s’accomplisse qui l’on est, un désir de vivre qui soit non pas égoïste et destructeur, mais créatif et constructif. Il vient déposer dans l’esprit et le corps des autres personnages cette image de la joie. A chacun d’entre eux de s’en emparer et de le faire sien.

La communauté à laquelle on participe est à l’image de notre désir, suggère Giono. Contrairement aux apparences, son roman propose une réflexion propre à l’époque où il a écrit son roman, 1935, mais qui fait écho à la nôtre, où la tension entre ceux qui veulent maintenir une économie productiviste et des voix appelant à une refonte de notre mode de vie ne cesse de sauter aux yeux.

À sa façon, Giono reprend ce que la littérature se donne comme perspective : recréer un monde pour que le monde se découvre un visage plus beau. Nombreuses sont les tentatives. Comme Mallarmé avec son Coup de dés, Giono relance la partie : certes, le hasard s’invite toujours dans les tentatives de donner un nouveau visage à la réalité. Mais peu importe : ce qui compte, c’est la tentative de recréer le réel qui traverse une « mémorable crise », de sortir du « naufrage » où la joie est absente, pour en proposer un différent, qui ne rendra pas le monde idyllique, puisque la difficulté et une forme d’échec, provisoire (l’échec comme la réussite sont toujours provisoires), en font partie, mais un monde qui rompe avec le précédent, afin que chacun garde à l’esprit que la vie, si on se décide de la vivre autrement, peut être plus épanouissante, légère, sensée, juste, donc plus joyeuse. Que ma joie demeure annonce et contient en son titre le principe qui doit guider toute action. Ce que Bobi aura offert a eu lieu et, comme une « constellation », ne disparaît pas dans l’esprit de ceux qui en auront éprouvé la force d’entraînement.

Et ce serait une épitaphe plaisante, ce titre, sur ma pierre tombale, si un jour je meurs.

(Livre de poche/édition numérique Cahiers rouges-Grasset)

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chroniques du virus (14)

Pour les épargnés et pour les guéris des tremblements, ce n’était pas un rêve, ces évanouissements. Ils marchaient beaucoup pour se réchauffer un peu. Subitement, quelqu’un tombait dans son appartement, dans un magasin, dans un escalier, dans la rue. Le bruit que cela faisait parfois ! Les cris qu’on entendait ! Les chutes de vélo, de trottinette, de moto devenaient habituelles, quotidiennes. Au début de cette épidémie d’évanouis, l’instinct d’entraide l’emportait encore. On venait relever le corps, s’enquérir de sa santé. Mais c’était prendre le risque du contact. Et si c’était contagieux ? Très rapidement, si un passant voyait ou entendait tomber quelqu’un, il continuait son chemin, tête baissée. Il se disait que de toute façon, il n’avait ni gants, ni masques, qu’il n’y pouvait rien et que c’était trop dangereux. Chacun avait pris le soin d’obéir à la lettre aux ordres entendus à la radio : ne pas approcher d’un autre, sinon le virus se propagerait invariablement. Il finira par arriver jusqu’à moi, se disait-on. Il fallait espérer ne pas être là quand quelqu’un, n’arrivant pas à se relever, était comme à l’abandon, couché sur le trottoir, pendant des heures, pendant des jours, se recroquevillant peu à peu dans le silence de sa solitude, gênant le passage. Il fallait espérer ne pas être là quand, au volant d’une voiture ou d’un autobus, grisé par la faible densité de circulation, tout à son plaisir de pouvoir appuyer sur le champignon pour une petite pointe de vitesse galvanisante, le conducteur ne verrait pas le corps tombé sur la route, obstacle malencontreux qui freinerait brutalement et égoïstement le plaisir pris à foncer. Les enquêtes et les études médicales concordaient : qui croisait quelqu’un gisant sur le sol sans lui porter secours devenait subitement aveugle. Qui entendait quelqu’un appeler au secours sans lui venir en aide devenait invariablement sourd. Qui ferait le compte des évanouis, des sourds et des aveugles ?

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chroniques du virus (13)

Il a attendu la nuit pour sortir. Il a fermé la porte de sa maison, franchi la grille de son petit jardin, il s’est dirigé calmement vers la maison rouge au toit d’ardoise noire qui lui plaît tant, quelques rues plus loin. Elle est devenue une étape dans ses promenades quotidiennes. A chaque fois qu’il passe devant elle, il reçoit comme une petite décharge électrique. Un jour, il y vivrait peut-être. Il aimerait. Cette maison est sans doute habitée, mais jamais il n’y aperçoit quelqu’un s’y déplacer, jamais il n’entend une voix, jamais il ne voit quelqu’un y cuisiner, ou s’asseoir à la table. En revanche, il entend parfois de la musique. Son charme sur lui était si grand que la maison semblait l’inviter.

Il poursuit son chemin. Il veut aller là où l’horizon s’élargit. Comme il s’y attendait, les rues sont désertes. La nuit les a déblayées de la vie des autres. Il avance tranquillement. Les éclairages des rues sont trop puissants. Ils ne laissent pas à la nuit le loisir d’être elle-même. Cela l’empêche, lui aussi, de passer inaperçu. Il y a des contrôles. Il a la ferme intention de ne pas se limiter à l’unique heure prescrite, autorisée, ni au seul kilomètre d’éloignement possible. Pour éviter les risques d’arrestation, il a pris la précaution, avant de partir, de remplir plusieurs feuilles d’autorisation exceptionnelle, avec à chaque fois une heure de départ et une adresse différentes. Cela doit lui permettre de marcher toute la nuit. Mais s’il tombe sur un policier zélé, s’il est fouillé, puisque c’était autorisé ? La riposte lui était venue comme un éclair : au fur et à mesure des heures, il ferait des autorisations périmées des confettis, et les égrènerait dans les rues, comme les rimes dans «Ma bohème» de Rimbaud, comme les cailloux dans le conte. Ce serait donc, contrairement au Petit-Poucet, pour supprimer les traces de son point de départ, même s’il sait qu’il y retournera.

Il ne se sent plus en cage. Il s’arrête devant certains jardins pour sentir les glycines, les roses, les lilas qui s’offrent aux passants. Leur parfum est enivrant, puis il s’évapore aussi vite qu’il a surgi. Un autre arbuste aux fleurs blanches, dont il ne connaît pas le nom, sent délicieusement bon. C’était fascinant de penser que de la nature émanaient des odeurs. Il plaint ceux qui ont perdu leur pouvoir olfactif. Il fredonne doucement la chanson d’un artiste mort quelques jours auparavant. Il y parle des désirs d’une femme, sans limite, de désirs extraordinaires, de renversement de l’ordre des choses, de jouissance de la vie extatique, de « prendre le large ». Il aime cette femme, il voudrait la croiser cette nuit, à l’abri des regards indiscrets et du bruit salissant de la banalité. Elle l’accompagne en pensée, mais il voudrait aussi son corps. Il la voit nager dans un lac d’huile, les mouvements de son corps parfaitement synchronisés la faisant avancer vite et sensuellement. Il observe son corps glisser sur l’eau. C’était le fruit d’heures d’entraînement difficiles, mais qui s’étaient fluidifiées dans ses jambes, dans ses bras, dans la liane souple de tout son corps. Elle est follement désirable. Il la regarderait nager des heures. Il attend tranquillement le moment où elle sortira de l’eau, où elle essorera ses cheveux bruns avant de les laisser retomber sur ses épaules nues. Il regarde son corps, que la croissance et la discipline ont parfaitement dessiné, marcher. Il a beaucoup à vivre. Il la suivra enfin où elle l’attend. Elle ouvrira ses bras en souriant quand il approchera d’elle. Il pourra caresser tout son corps toujours humide, pour en vérifier la réalité et l’avaler, et elle aussi pourra faire de même.

La nuit est silencieuse. Il est loin de chez lui maintenant. Il éparpille toutes les heures ses confettis. Il approche du lac. L’accès est interdit, cloîtré par des barricades. Des panneaux signifient clairement l’interdiction d’y entrer. Il y va quand même, car c’est ce qui l’anime, cette nuit, s’éloigner. Plus loin, un groupe de quatre adolescents forme un cercle. Ils parlent bas, cachent celui qui allume un joint. Il croise une femme qui court lentement. Il se déshabille et descend jusqu’à l’eau fraîche du lac. Il nage dans l’eau noire. Tout le monde cherche à s’alléger de quelque chose.

Quand il sort de l’eau, il a froid. Il se frotte énergiquement avec ses vêtements, avant de se rhabiller. Les conditions étaient réunies pour que, sur le chemin du retour, la belle nageuse se joigne à lui. Tout le monde dort. Ils se donnent la main. Ils se parlent peu. Les chiens n’aboient plus. Ils écoutent le calme avant l’ardeur. Ils pensent à la même chose. Elle l’invite à entrer dans la maison rouge.

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chroniques du virus (12)

Heureusement, certains ne succombaient pas au virus.

Il n’a jamais su pourquoi l’amour de sa vie l’avait quitté juste après l’annonce du confinement. Il a pris sa voiture, il a roulé toutes fenêtres ouvertes jusqu’à épuisement du carburant. Ne pouvant ni repartir ni être ravitaillé, il a attendu le carambolage.

Assise sur le siège de sa chambre, elle voulait atteindre la fenêtre pour regarder fleurir les plantes et les arbres. Ses jambes ne lui permettaient plus. Elle voulait atteindre son lit pour se reposer d’attendre, ses jambes ne lui permettaient plus. Alors elle a fait le vœu qu’on lui permette d’atteindre un cercueil. Son cœur, y mettant tout son cœur, lui a permis. Elle n’a pas eu le temps de remercier.

Elle est morte dans son petit jardin de ville, plongé dans l’ombre, épuisée par un ennui monumental. Etouffée par son inertie. Elle avait de longues jambes fines de danseuse et de trapéziste qui n’en pouvaient plus de trembler.

Ils ne voyaient plus, de la fenêtre de l’unique pièce qui leur servait d’appartement, sur l’immense autoroute à quatre voies, que quelques rares voitures passer. C’étaient, en majorité écrasante, des ambulances et des voitures de policiers. Ils ont pensé que c’était grave. Ils ont imaginé que la vie avait fui, ou que la vie mourait. Ils étaient privés de leur seul divertissement quotidien, de leur interminable bande-son diurne, nocturne. Ils ne leur restait plus qu’une chose à faire.

Plus de bateau. Plus de haute mer. Plus de réveil conquérant à une heure du matin. Plus d’allégresse des vagues. Plus de plongeon. Une débandade sans pause. La trahison a eu raison de sa raison. Il ne pouvait plus se traîner ainsi.

Elle levait la tête vers le ciel. La plupart du temps, il était d’un bleu vif. Immaculé. Mais elle voulait des nuages. Elle jetait un œil pour vérifier. Plus de nuages. Comme s’ils ne sortaient plus du tout. Une fois, si : ils étaient nombreux, des très grands, des petits. Ils circulaient tranquillement, personne ne les poursuivait, leurs sommets étaient d’un blanc vif et pur, illuminé par le soleil. Le contraste avec le bleu du ciel était frappant. Leur base était plus sombre, bleu-gris. Cela leur donnait une allure de tapis mousseux, à l’attraction irrésistible. Elle n’a pas pu résister à la tentation de les rejoindre.

Elle était clouée au sol depuis des semaines. Ça ne lui était plus arrivé depuis des dizaines d’années. C’est la seule chose qu’elle aimait passionnément faire, décoller. Elle quitta son appartement, elle s’est dirigée vers l’aéroport. Les pistes étaient vides et silencieuses. Elle se mit à courir, elle qui ne le faisait jamais avant. C’était long, c’était épuisant. Elle réussit malgré tout à atteindre la fin de la piste, qui laisse place à des champs abandonnés aux rejets de kérosène. Il ne lui restait plus qu’à creuser la terre tant qu’elle pouvait.

D’autres qui ne mouraient pas sombraient dans l’oubli de la joie.

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chronique du virus (11)

À l’annonce de la livraison des masques, qui a tant et inexplicablement tardé, des hourras ont immédiatement envahi les rues. Nombreux ont été celles et ceux qui ont souri, et parfois ri. C’était comme s’ils entrevoyaient la fin de la guerre. On pouvait donc sortir, ce n’était pas un rêve. L’existence allait redevenir moins pénible. La perspective d’aller dans les magasins, de croiser d’autres femmes et d’autres hommes dans les rues était plus sûre, plus légère. Le jour fatidique arrivé, il fallait voir les gens se ruer aux centres de distribution ! Quelles bousculades ! On se serait cru à l’ouverture des magasins au début des soldes ! Et c’était gratuit ! A peine masqués, certains exaltés ont cru bon d’innover en s’embrassant dans les rues comme les amants du baiser de Magritte. C’était un grand trouble étrange que ressentaient ceux qui les observaient. Mais les désagréments ont vite commencé : certains l’utilisaient à l’envers, rendant inefficace la protection. Ceux qui s’en apercevaient riaient, se moquaient. Des plaisantins ont surnommé ces maladroits les Dagobert. Et les porteurs de lunettes ont rapidement remarqué que les masques les plongeaient dans un brouillard désagréable, apparaissant et disparaissant au rythme de leur respiration. Ils se cognaient aux poteaux, ils bousculaient des passants qui leur criaient de faire attention. Le choc a été d’autant plus grand lorsqu’on s’est aperçu que des masques étaient trop petits, ou que des élastiques étaient trop fragiles, cédant à la moindre pression un peu forte de qui l’enlève sa course achevée. On vit ainsi quantité de masques abandonnés par terre. Se dessinait sur les trottoirs comme un tapis de désillusion. Malgré la pénurie qui a vite refait son apparition, personne ne les ramassait. La désarroi a pris des proportions telles que plus personne n’a voulu les porter. C’est ainsi qu’il y a eu une recrudescence des décès, que chacun apprenait, bouche bée. Non pas seulement une recrudescence du nombre de morts, mais aussi du nombre de visages où s’est effacé l’espoir de ne plus vivre confiné.

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chroniques du virus (10)

Personne ne songe plus à sortir. Cloitré dans son congélateur, on se contente de ressasser. C’est la fin des horizons lointains, des horizons pour demain. Les avions sur le tarmac, les trains dans les gares et les bateaux dans les ports rouillent. Les pneus sont dégonflés et les chevaux sont flasques. L’élan est un vieux souvenir. Solitaires, les parcs, les vagues, les parois rocheuses cachent mal leur désarroi. Plus aucun cœur ne peut battre en destination d’un ailleurs. Plus aucun amour ne sait briller. Survivre seul dans sa peau de givre soumet les sensations, éteint les émotions. Terme aux baisers. Chute vertigineuse de la colère. Les fêtes fermentent dans le formol du passé. La soif est tenaillée. Les matons sont fatigués de surveiller, les prisonniers oublient de s’évader. S’il y a encore un dehors, les oiseaux y volent péniblement d’un toit à une branche. On n’aperçoit plus les papillons. Tout l’espace, extérieur, intérieur, est encombré par le virus qui depuis des semaines, construit tranquillement ses murs (certains présidents sont admiratifs, voudraient retenir la leçon). Mais l’air de rien, les rêves, discrets, dans la nuit, les rêves, persisteraient, avec leur à-venir fluet, anarchique, surgissant à l’improviste, dernière décharge incontrôlable, parfois même rageuse.

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chronique du virus (9)

Les tremblements, ça n’était pas grand-chose. Maintenant, c’est la peau qui déserte les corps. Chacun pense : soit c’est le froid, soit c’est les tremblements, le coupable. Plus de peau. Pas de bol. À sa place, une pellicule de givre si fine que personne ne s’aperçoit qu’elle se substitue à la peau, qui déjà depuis longtemps avait pris statut de carapace. Après la prise de conscience, le froid et les tremblements redoublent d’intensité. Quelqu’un trouve cela spirituel de nommer cet état le syndrome du marteau-piqueur. Le sang circule-t-il encore ? Frotter ses mains givrées sur son corps recouvert de givre attise la sensation de froid. Et blesse la chair irrémédiablement. C’est sans issue. Les caresses deviennent inconcevables. En cette époque où les saisons courent toujours plus vite vers la chaleur, la panique envahit les ondes, les esprits. Comment ne pas fondre ? C’est ainsi que chacun a l’appétit coupé. C’est ainsi que les rayons du soleil sont des ennemis, et tous les jours les rideaux sont tirés et les volets fermés. C’est ainsi que les congélateurs deviennent le produit de première nécessité, et disparaissent des magasins à une vitesse vertigineuse. Seul le glaçon réconforte, mais pour combien de temps ? C’est ainsi que, pour finir, à force de parler pour ne rien dire qui réchauffe, les paroles du chef sont gelées. Quel type de souffrance faudra-t-il affronter encore ?

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chroniques du virus (8)

Le froid, ce n’était presque rien, tout compte fait. C’était presque vivable. La brise est légère et douce. L’humidité de la nuit partie ailleurs est encore légèrement odorante. Les oiseaux passent d’une branche à l’autre. Ils n’y restent posés que de brefs instants. Mais ce ne sont plus désormais, parmi les hommes, que tremblements terribles. Le bleu pâle du ciel promet de foncer. Les premiers rayons éclairent les fines branches des arbustes du petit jardin. Il sera bientôt éclatant de lumière. Mais cela ne fait rien, dans les rues printanières, tremblent tous les hommes dans leur marche. Tremblent ceux qui sortent encore. Tremblent aussi ceux qui ne sortent plus, de peur de trembler davantage. Les médecins aussi. Ils redoutent de soigner maintenant. Certains tremblent en soignant. Certains restent trembler chez eux avec leur remords, avec comme un cri de pauvre chèvre attachée à son piquet qui sort de leur bouche. La voix chevrotante, les chefs de guerre parlent. Ce n’est pas qu’ils étaient écoutés avec une grande confiance, avant, non, ce serait exagéré de le prétendre, mais personne ne les comprend vraiment plus. Et les morts affluent sans trembler.

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chroniques du virus (7)

Un jeune journaliste débute dans le métier. Soutenons-le.

https://blogs.mediapart.fr/jerome-thouart/blog/090420/le-discours-presidentiel-avance-masque-0

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chroniques du virus (6)

Ce soir, les nuages étaient colorés d’une lueur rose formant à leur sommet une ligne droite comme tracée au pinceau, sous l’œil borgne et intensément lumineux de la lune dans le bleu vif du ciel. Contempler cela de la fenêtre avait quelque chose d’apaisant, dans l’attente de cette expérience à venir qui n’a pas de précédent, le déconfinement, dont on parle sans savoir quand ni comment il se déroulera, fugue trahissant notre malaise du temps présent.

J’aimerais que cela ressemble à l’entrée dans un nouveau livre, dans laquelle on se projette et qui nous réjouit à l’avance, tant l’actuel, dont il est impossible d’arrêter la lecture, s’avère, malgré des passages réussis, décevant, comme c’est le cas pour la plupart des livres ou des expériences dont on attend beaucoup.

Que cette fugue réjouisse comme le premier bain de mer, à la belle saison, où l’on va résolu, en se gardant de s’y précipiter, pour en savourer chaque pas, chaque instant, notre impatience en sourdine, pour faire précisément connaissance.

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