le bel été (des premiers paragraphes)-8

Je m’appelle Karim Amir et je suis anglais de souche, enfin presque. On me considère souvent comme un drôle d’Anglais, un Anglais un peu bizarre, vu que je suis le fruit de deux vieilles histoires. Mais je m’en moque. Je suis anglais (pas vraiment fier de l’être) et j’habite la banlieue sud de Londres, bien décidé à faire mon chemin. Peut-être est-ce ce curieux mélange de continents et de sangs, ce sentiment d’appartenir à la fois ici et là-bas, de ne trop savoir sur quel pied danser, qui me rend nerveux et sujet au cafard. Ou peut-être n’est-ce, après tout, que le fait d’avoir été élevé en banlieue. De toute façon, pourquoi chercher midi à quatorze heures, lorsqu’il suffit de dire que je courais après les ennuis, les coups en tout genre, que j’aimais les histoires, et surtout celles de sexe. Il faut préciser que les choses, je ne sais trop pourquoi, étaient dans notre famille d’un morne, d’un lourd, d’un pesant incroyables. Si vous voulez tout savoir, ça me déprimait complètement, si bien que j’étais prêt à n’importe quoi.

Le Bouddha de Banlieue, Hanif Kureishi, traduit par Michel Courtois-Fourcy

Ayant une double culture, je suis naturellement attirée par des œuvres qui traitent de la question. Ce roman, ce paragraphe, nous plongent directement dans l’univers d’un adolescent clivé qui cherche son identité. Dès les premières lignes, j’ai été complètement intriguée et fascinée, particulièrement par cette phrase : « Peut-être est-ce ce curieux mélange de continents et de sangs, ce sentiment d’appartenir à la fois ici et là-bas, de ne pas trop savoir sur quel pied danser, qui me rend nerveux et sujet au cafard ». J’avais l’impression que cette phrase résumait toute mon adolescence, les questions que je me posais… Une existence entière capturée en une phrase. C’était, à mes yeux, LA phrase qui résumait mes sentiments et émotions à la Perfection. Plus je m’approchais de la fin de ce paragraphe et plus je voyais mon reflet se dessiner au milieu de ces quelques lignes, une impression de se voir dans un miroir. Le Bouddha de banlieue est un roman que je chéris énormément et qui me rappellera mon adolescence à chaque fois que je l’ouvrirai !

Unzila

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le bel été (des premiers paragraphes) -7

« Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. »

Jonathan Littell, Les Bienveillantes, 2006

Cette première phrase, qui est aussi un premier paragraphe, nous plonge dans la stupeur, l’attente et la perplexité. Tant de grandiloquence, dans cette double convocation de la fraternité et de l’humanité, pour aborder l’ineffable « ça » ; tant de précautions et de proximité à la fois, puisque notre concours est impérativement sollicité après que notre bienveillance aura été captée dans l’apostrophe initiale ; tant d’élaboration annoncée par une mise en récit d’événements historiques pourtant allégés de la responsabilité du témoin : le « moi » n’étant ici que le discret agent de la narration. Chaque lecteur sait avant d’entamer ce gros roman que le narrateur-personnage est un officier nazi dont il suivra, durant plusieurs centaines de pages, le parcours et les crimes. Qu’en est-il alors de la fraternité et de l’humanité de notre avidité de lecteur ? L’adresse initiale au lecteur en rappelle une autre, à l’« Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère! », faisant de nous le portrait bien compromettant d’un homme soumis aux «vices » et à la boue que la poésie baudelairienne, elle, transforme en or. Que sommes-nous pour oser une telle lecture ? Ne mettons-nous pas en branle qu’un vain et condamnable désir (augustinien) de savoir, cette libido sciendi qui nous donnerait l’illusion d’atteindre seuls, en lisant, la vérité ? Ou simplement : comme « [i]l est doux, quand la vaste mer est troublée par les vents, de contempler du rivage la détresse d’un autre » (on devrait dire de très nombreux autres), écrivait Lucrèce… Mais on prend, en continuant à lire, le parti de l’humanisme : on sait avec Rousseau que « [l]e bien et le mal coulent de la même source », que si le bourreau et la victime méritent un jugement distinct, les êtres à l’origine de ces actions ne sont pas séparés par des abîmes, que si les crimes du nazisme ne se qualifient pas, c’est qu’ils sont extrêmes, pas absolus ; que si l’on libérait le mal des hommes, on les libérerait de leur humanité même. Alors on cherche, on scrute, et on lit.

P.L.

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le bel été (des premiers paragraphes) -6

Ils avaient annoncé des orages pour la fin de la journée, mais le ciel restait bleu et le vent était tombé. Je suis allé jeter un œil dans la cuisine pour vérifier que les trucs collaient pas dans le fond dans la casserole, mais tout se passait à merveille. Je suis sorti sur la véranda armé d’une bière fraîche et je suis resté quelques instants avec la tête en plein soleil. C’était bon, ça faisait une semaine que je prenais le soleil tous les matins en plissant des yeux comme un bienheureux, une semaine que j’avais rencontré Betty.

P. Djian, 37°2 le matin

Je suis au lycée. Après Emile Zola au collège, les premiers livres de Philippe Djian sont ceux que je subtilise dans la bibliothèque de mes parents. Dans la « petite chambre. » Ils ne lisent plus eux. Ils travaillent, ils regardent la télévision, ils dorment. Mais il reste des vestiges de ce qu’ils ont lu, peut-être de ceux qu’ils ont été. Je suis attirée par les couvertures des livres de poche « J’ai Lu ». Colorées et tape à l’œil. Tout y est dans ce premier paragraphe : la cuisine, l’alcool, la nature et les femmes. Thèmes qui reviendront dans chacun de ses romans ou presque. Je pleure pas mal en lisant ce livre et je suis encore très émue au souvenir de cette lecture. Je suis touchée par le personnage de Betty, je m’identifie à elle, je veux lui ressembler. Sauvage, entière, belle, sexy, grande gueule. Je suis touchée aussi par ce personnage masculin. J’entrevois un homme qui ne ressemble pas à ceux de ma famille. Un homme à la sensibilité affichée, drôle, qui aime les femmes. Peut-être avec le recul aussi, le thème de la maladie psychique (Betty est psychotique et finit par se laisser mourir) m’attire déjà. Thème qui traverse ma famille puis mon travail. Philippe Djian est le premier écrivain marquant de mon adolescence. Mais aussi mon compagnon de route. A 40 ans, je continue de lire chacun de ses romans. A chaque parution, c’est la fête. Un festin, un régal à venir (sauf qu’ils sont de plus en plus courts).

Layla

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le bel été (des premiers paragraphes) -5

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin. Il n’aima pas comment elle était habillée. Une étoffe qu’il n’aurait pas choisie. Il avait des idées sur les étoffes. Une étoffe qu’il avait vue sur plusieurs femmes. Cela lui fit mal augurer de celle-ci qui portait un nom de princesse d’Orient sans avoir l’air de se considérer dans l’obligation d’avoir du goût. Ses cheveux étaient ternes ce jour-là, mal tenus. Les cheveux coupés, ça demande des soins constants. Aurélien n’aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune. Il l’avait mal regardée. Il lui en demeurait une impression vague, générale, d’ennui et d’irritation. Il se demanda même pourquoi. C’était disproportionné. Plutôt petite, pâle, je crois…Qu’elle se fût appelée Jeanne ou Marie, il n’y aurait pas repensé après coup. Mais Bérénice. Drôle de superstition. Voilà bien ce qui l’irritait.

Louis Aragon, Aurélien

Plus qu’un paragraphe, c’est cette première phrase qui m’a frappée. Je devais connaître un peu l’histoire du roman et cherchais quel déclic allait être à l’origine des nouveaux sentiments d’Aurélien. On se dit qu’il se pose tout de même de nombreuses questions sur cette Bérénice (peut-être en raison de son prénom justement) alors qu’elle devrait lui être indifférente. C’est vrai, pourquoi se poser autant de questions sur un être à première vue déplaisant ? Je ne pense pas avoir été choquée par la sévérité du regard d’Aurélien, non vraiment…on se dit qu’avec un début comme celui-là, cette « première fois » augure de grands tourments amoureux car on devine déjà qu’Aurélien s’est épris de Bérénice… J’ai un peu oublié le roman, j’en retiens surtout l’idée qu’il était très beau. Je me souviens d’une histoire de masque, qui ancre encore Bérénice dans un imaginaire. Il faudrait que je relise mais Aurélien n’est-il pas amoureux de l’image plus que de la femme elle-même ? A la relecture de cet extrait, je m’interroge aussi sur cette incursion du pronom personnel. Le narrateur est-il un ami d’Aurélien ? J’ai dû me poser ces questions lors de ma première année de Deug à Rennes, Aurélien étant une œuvre au programme. Malgré tout, l’exercice « scolaire » n’a pas altéré le plaisir de lecture. C’est un roman que je recommande systématiquement pour qui veut lire une belle histoire d’amour…

Irène

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le bel été (des premiers paragraphes) -4

Je n’ai jamais cessé en effet de m’étonner devant ce que l’on pourrait appeler le paradoxe de la doxa : le fait que l’ordre du monde tel qu’il est, avec ses sens uniques et ses sens interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses sanctions, soit grosso modo respecté, qu’il n’y ait pas davantage de transgressions ou de subversions, de délits et de “folies”; ou, plus surprenant encore, que l’ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques, et que les conditions d’existence les plus intolérables puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles.

Pierre Bourdieu, La Domination masculine, 1998

Mais comment font-ils pour tenir ? Comment font-ils pour ne pas disjoncter plus souvent ? La machine est-elle suffisamment puissante pour les contrôler face à l’absurdité quotidienne et l’humiliation ? Quel est mon rôle dans ce marasme ? Quand je prends du recul et observe certains élèves “traverser le désert” durant les années collège, je m’interroge. Aucune réussite, pas la moindre gratification, la moindre reconnaissance. Tels des rats, l’orientation finit par les chasser à coup de balai à l’issue de la scolarité obligatoire. Et ils ne bronchent pas. La messe est dite. Si on s’en tient à ça, on arrête d’enseigner. Ou alors on tente de prendre le problème à l’envers. On interroge son quotidien et quand on est prof, qu’on incarne le système, on interroge ses pratiques. Et là, je reconnais que ça pique un peu : pour qui je travaille ? A qui je consacre mon temps et mon énergie ? Quelles sont mes priorités ? Quelles expériences scolaires je fais vivre à mes élèves chaque semaine ? Ce paragraphe n’avait aucun sens pour moi quand j’étais contraint de le lire pour réussir les partiels puis passer les concours de recrutement. Je suis tombé dessus quelques années après, un peu par hasard. J’avais grandi et j’ai alors compris que les travaux menés par Bourdieu prenaient tout leur sens dans les plis les plus serrés de mon quotidien. Il était urgent pour moi de m’interroger.

FzG

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le bel été (des premiers paragraphes) -3

Il était une fois, il y a bien longtemps, trois petites filles, la première Mi, la second Do, la troisième La. Elles avaient une marraine qui sentait bon, qui ne les grondait jamais lorsqu’elles n’étaient pas sages, et qu’on nommait marraine Midola. Un jour, elles sont dans la cour. Marraine embrasse Mi, n’embrasse pas Do, n’embrasse pas La. Un jour, elles jouent aux mariages. Marraine choisit Mi, ne choisit jamais Do, ne choisit jamais La. Un jour, elles sont tristes. Marraine qui s’en va, pleure avec Mi, ne dit rien à Do, ne dit rien à La. Des trois petites filles, Mi est la plus jolie, Do la plus intelligente, La est bientôt morte.

Piège pour Cendrillon. Sébastien Japrisot

Je pense n’avoir jamais lu de premier paragraphe qui m’accroche autant que celui-là. Quel mystère ! Ces trois petites filles sont-elles sœurs ? Pourquoi sont-elles ensemble ? Pourquoi sont-elles élevées par leur marraine ? Leurs parents sont-ils morts Comment ? J’ai envie d’en savoir plus tout de suite. Et je suis touchée également. Mi a la préférence de sa marraine, je suis peinée pour Do et La, ce désamour qu’elles subissent résonne en moi. Je ressens de la compassion par ces deux petites filles. Je pense à l’histoire du vilain petit canard. J’ai envie de savoir ce qu’elles vont devenir, seront-elles heureuses ? Pourquoi La va-t-elle mourir ? Pourquoi elle ? N’est-ce pas injuste ? Et puis enfin il y a ce rythme génial comme une comptine, les jeux de mots, les phrases comme des refrains qui rebondissent ! Je suis fascinée par cette écriture tout à fait nouvelle pour moi. J’ai l’impression de voir un tour de magie, ces mots qui s’enchainent, qui vous prennent et ne vous lâchent plus. Bref un premier paragraphe génial que j’ai tout de suite aimé. Ce livre ne m’a pas laissé de répit jusqu’à ce que je le finisse, il y a de cela plus de 30 ans et je me souviens encore de la fièvre avec laquelle je l’ai dévoré. Je me souviens de la lumière de ces jours-là.

Christine

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le bel été (des premiers paragraphes) -2

Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

L’Etranger, Albert Camus

Texte découvert à l’adolescence, j’avais été frappée de la sécheresse et de la brutalité de l’annonce de cette mort. La notion du temps m’avait fascinée chez le personnage de Meursault. J’aimais qu’on ne puisse dater précisément la mort de sa mère. Je trouvais le personnage d’une complexité inouïe et le trouve d’ailleurs toujours. Je n’ai jamais compris d’ailleurs la facilité avec laquelle certains de mes collègues de lettres parvenaient à étudier ce roman en texte de bac. Je n’y comprenais rien, rien n’était à expliquer, j’aurais été et serais toujours incapable de l’expliquer à des élèves. Enfin, ce qui me frappe dans ce paragraphe aussi est le mot « asile ». Était-ce un asile de fous, comme ma conscience adolescente me le laissait imaginer ou un asile où les vieux sont réunis, pour mourir en silence ? De quoi était donc morte la mère de Meursault ? Peu importe. Ce qui me frappe, c’est « l’atemporalité » de cette mort et le mystère inexplicable à mes yeux de la conscience de Meursault.

Amandine

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le bel été (des premiers paragraphes) -1

A cette époque-là, c’était toujours fête. il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit, que, lorsqu’on rentrait, mortes de fatigue, on espérait encore que quelque chose allait se passer, qu’un incendie allait éclater, qu’un enfant allait naître dans la maison ou, même, que le jour allait venir soudain et que tout le monde sortirait dans la rue et que l’on pourrait marcher, marcher jusqu’aux champs et jusque de l’autre côté des collines. « Bien sûr, disaient les gens, vous êtes en bonne santé, vous êtes jeunes, vous n’êtes pas mariées, vous n’avez pas de soucis… » Et même l’une d’entre elles, Tina, qui était sortie boiteuse de l’hôpital et qui n’avait pas de quoi manger chez elle, riait, elle aussi, pour un rien et, un soir où elle clopinait derrière les autres, elle s’était arrêtée et s’était mise à pleurer parce que dormir était idiot et que c’était du temps volé à la rigolade.

Cesare Pavese, Le bel été (traduit par Michel Arnaud)

Faites qu’il se passe quelque chose, dans une vie, dans ma vie. Pavese a inventé le premier paragraphe qui s’auto-suffit. Il marie si bien la plénitude de la fête et la mélancolie de sa disparition que pendant très longtemps, je me suis arrêté à lui, la suite n’était pas à la hauteur. Dans mon esprit, le ravissement ne pouvait pas durer, comme s’il ne pouvait que se diluer. Ce paragraphe que je regoûte parfois, petite fissure suspendue sur l’infini, comme un océan déjà parcouru où l’on aime replonger, est un concentré de sensations fortes ; il est vaste comme un récit complet. Premier paragraphe de rêve, qui s’invite dans mon esprit d’étudiant d’alors, on est en 1990, quelque chose comme ça, pour ne plus le quitter, suspendu dans le temps. Pavese raconte des sentiments qui s’enchaînent vite. Paragraphe qui me comprend, à mi-chemin du mythique et du réel, de l’illusoire et du concret. Il est en moi comme chez lui. Je suis en lui comme chez moi. C’est la fête d’être ensemble qui n’a pas de fin, qui ne veut pas finir surtout, qui œuvre à sa prolongation. La nuit s’étire hors d’elle-même, dans sa faculté de ne pas écouter sa fatigue, de survivre à sa disparition. C’est le déséquilibre parfait, refusant, redoutant, le dérisoire de sa vanité. La fête de la beauté et la beauté de la fête, on le sait, ne s’éternisent pas tout à fait, mais le sentiment que je peux voler la permanence de leur jeunesse est toujours réel. Elles sont rares mais disponibles à tout moment, pour peu qu’on ait encore le désir d’aller les chercher, puis d’en rire.

Jérôme Thouart

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s’éloigner

La vie remue, et toi, à force de tergiverser depuis des lustres, à négliger l’alerte et trop tard sentir venir l’imparable déclic qui te cloue là sur place, dans une grimace, tu regardes de ton fauteuil le ciel d’un beau bleu louche par les temps qui courent, mais au moins, eux, ils courent, et tu es ébloui par le reflet du soleil qui s’amuse sans toi sur le mur blanc juste entre toi et le ciel. Et toi, tordu, pollué par ton mal paralysant, tu fixes le paysage comme une grenouille sans pattes sa mare d’eau. La belle journée que ce serait, d’aller et venir, de tondre la pelouse, d’arroser et sentir la menthe et le jasmin te remercier, de chercher le coin de la terrasse entre lumière chaude et air frais, de discuter des heures pour alléger ta besace mentale, de compter les jupes et les robes, qui l’emportera, de participer au mouvement de la vie. Vivent les jambes. Au lieu de ça, planté là dans ton fauteuil. Tu sens l’appel de la promenade te chatouiller les oreilles, l’horizon murmurer quelque chose que tu n’entends pas bien. Il faudra que tu patientes, encore un petit moment. C’est vrai que c’est agréable de sentir ce moment encore inaccessible, mais comme promis, approcher, lentement, comme te narguant, mais avec un sourire qui donne confiance à celui qui le perçoit de loin. La distance n’est plus la même. C’est quand tu en es privé que tu songes au trop peu de temps que tu consacres à la marche, dans les rues, dans les chemins aux images qui ravivent de beaux souvenirs, ou bien nouvelles, pour les prochains. Tu vois les branches de la vigne répondre au vent, esquisser quelques pas dans les airs, mais rester invariablement sur place. Elles ne peuvent pas s’éloigner, elles. Toi, le vent, il n’est pas non plus assez puissant pour te déraciner, mais il sait entrer en contact avec toi pour te réchauffer ou te rafraîchir, selon tes désirs. Tu as fait le malin, joué l’indifférent avec lui, maintenant tu as faim. Ce n’est pas au moment où ton immobilité sera définitive que tu sentiras encore sur ta peau son impulsion timide t’inviter. Etire-toi. Sors de ton idiotie. Redeviens alerte. S’éloigner est une fête.

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« il faut s’adapter » – sur un nouvel impératif politique, barbara stiegler

Après les livres de Todeschini et de Chamayou, me voilà de nouveau plongé, avec « Il faut s’adapter » – sur un nouvel impératif politique, dans une question de généalogie, formulé en ces termes dans l’introduction : « D’où vient ce sentiment diffus, de plus en plus oppressant et de mieux en mieux partagé, d’un retard généralisé, lui-même renforcé par l’injonction permanente à s’adapter pour évoluer ? ». L’auteure, Barbara Stiegler, précise : « Comment expliquer cette colonisation progressive du champ économique, social et politique par ce lexique biologique de l’évolution ? »
Toute son analyse se base sur la mise en relation de deux champs de pensée : les « néolibéraux », à travers Lippmann, se posent la question de « réformer l’espèce humaine pour concilier sa lente histoire évolutive et les exigences nouvelles de la « grande révolution » industrielle », le rôle de l’action politique étant dès lors « une intervention artificielle (en passant par le droit), continue et invasive sur l’espèce humaine en vue de la réadapter aux exigences de son nouvel environnement » ; les pragmatistes, à travers Dewey, posent le problème dans d’autres termes, car ils jugent qu’il ne peut y avoir évolution « qu’à la condition qu’elle soit conduite par l’intelligence collective des publics (et non des experts), elle-même inséparable de la dimension affective de toute expérience.» Ces questions résonnent encore avec les problématiques de notre époque, puisque le conflit entre régime autoritaire et société démocratique est toujours sensible. C’est ce qui rend le livre de Stiegler important. Elle ajoute à son analyse comparative la question qui en découle, qu’est-ce qui est à l’origine du retard qu’il faudrait à tout prix combler ?, et du problème que pose la notion même de retard : pourquoi serait-il disqualifiant en soi ? « Ne faut-il pas au contraire respecter les irréductibles différences de rythme qui structurent toute histoire évolutive ? »

(1)
Partant de l’idée que l’espèce humaine a pris du retard dans son adaptabilité à son nouvel environnement, et prenant pour preuve la révolution industrielle, Spencer, au XIXème siècle, qui a inspiré Lippmann, propose donc que l’on réfléchisse à l’écart qui s’est creusé, et à la manière de le réduire. Spencer croit au « déterminisme biologique strict », ce qui signifie que l’adaptation à l’environnement se fera, qu’il suffit donc de laisser faire, que l’on aboutira à une « société industrielle pleinement civilisée », sans intervenir, que les luttes et les conflits n’auront plus lieu d’être.

Lippmann critique cette option car elle lui paraît déconnectée de la réalité : la crise des années 30 suffit, avec les crises sociale, financière et la corruption, à le démontrer. Les pragmatistes, tels Dewey et Wallace, défendent de leur côté l’idée que l’organisme ne se soumet pas passivement à son environnement, mais qu’il y a des « processus évolutifs imprévisibles » dont l’espèce humaine est actrice, au sens où elle est capable de créer et de transformer le réel. Lippmann partage ce point de vue, mais en partie, et en déformant l’idée centrale d’activité, à ses yeux seulement permise à quelques-uns : s’il estime que le désir est le moteur de l’action humaine, il faut « redéfinir l’acte politique » en fonction de lui, mais le diriger vers sa « sublimation », ce que seul un gouvernement fort » est en mesure de faire. La tension se situe donc entre un pouvoir horizontal (Dewey/Wallace) où les citoyens agissent eux-mêmes, et un pouvoir vertical (Lippmann) où c’est l’élite qui dirige. Stiegler montre qu’il y a une contradiction dans le schéma de pensée de Lippmann, car l’élite, l’histoire l’a montré, se donne un rôle de « dresseur » : il est un producteur de contrainte, auxquels la masse doit se soumettre, par docilité, et empêche donc la libre circulation du désir. La contradiction se situe aussi à un autre niveau : s’il faut partir de l’idée que l’adaptation est nécessaire, alors deux adaptations sont possibles. L’une, où l’espèce humaine est passive : soit elle se laisse éduquer par les experts, soit elle se soumet à une politique eugéniste ; l’autre, où l’espèce humaine est active : c’est elle qui adapte l’environnement à l’espèce, afin de tendre à la « vie bonne » (Wallace). Dans ce cas de figure, c’est « la pensée et l’intelligence collective » qui sont prêtes à « modifier l’organisation sociale et politique de la société ». C’est aussi la manifestation que l’espèce humaine n’accepte pas d’être considérée comme « une espèce malléable à volonté ». Lippmann tient un discours ambigu, dans le sens où il se rapproche des idées de Dewey, tout en prônant un gouvernement fort, avec des experts politiques ou syndicaux tenus par « une élite éclairée », s’éloignant ainsi d’une véritable politique démocratique.

(2)
Lippmann met en pratique son idée de gouvernement d’experts à l’occasion de la Première Guerre mondiale, quand il est appelé, par le Président Wilson, à coordonner un groupe de réflexion sur la politique extérieure des Etats-Unis : ce travail se déroule en dehors de tout contrôle démocratique. Sa réflexion le conduit, à partir de l’allégorie de la caverne de Platon, à amplifier sa critique de la démocratie autour du thème du stéréotype : l’humain est limité, il a une « idée figée (stereos) de la réalité ». Le problème, c’est qu’il n’étend pas cette réflexion aux experts, dont rien ne permet de dire qu’ils ne sont pas dans le même cas. De plus, la démocratie est incompatible avec ce qu’est devenue la société industrielle : son élargissement social et politique empêche chacun, expert compris, d’en avoir une connaissance globale. Lippmann plaide donc pour une nouvelle forme de démocratie « où la souveraineté est partagée entre ses représentants », et une « organisation « indépendante » d’experts, censée éclairer les décideurs ». C’est ce qui se déroule aujourd’hui à peu près partout : un gouvernement nommé après une élection, et des experts, choisis en dehors du jeu démocratique. Il appelle aussi un renversement de logique du régime politique démocratique, puisqu’il « réclame que l’on évalue la démocratie de façon pragmatique, par ses « effets » plutôt que par ses causes, et par ses « résultats » plutôt que par sa source. Seul le « consentement des populations » est demandé. Stiegler insiste sur le fait que cette pensée ne met l’accent « ni sur les rapports de production ni sur la redistribution des richesses » (cf. Chamayou), mais sur « la réadaptation de l’espèce humaine à son nouvel environnement, conduite par un nouveau type de pouvoir politique ». Il s’agit ni plus ni moins de « moduler dans le bon sens les manières d’agir, de penser et de sentir des populations ». Il y a là encore un lien avec notre époque qui saute aux yeux : celui de la révolution numérique qui cherche à connaître, mais également à intervenir et à influencer, voire à dicter, nos vies. L’exemple de la Chine est assez éloquent. Lippmann va encore plus loin dans sa critique de la démocratie lorsqu’il estime, en fondant notamment ses conclusions sur l’abstention et sur la « finitude » humaine, que le « désintérêt croissant des citoyens pour les affaires publiques » est « inéluctable ».

Selon Lippmann, l’eugénisme ne peut pas être efficace car l’éducation aura toujours du retard sur le rythme et la complexité de la société pour adapter les élèves à elle. En revanche, il convient selon lui d’inculquer l’idée que les capacités d’attention de l’individu étant limitées, le citoyen ne s’impliquera, en conséquence, que très peu dans les affaires publiques. L’influence de Darwin pousse Lippmann à faire évoluer encore sa conception du pouvoir en relation avec l’évolution du vivant : il n’y a pas de bonne ou de mauvaise morale : tout dépend du point de vue où l’on se place. Cela signifie que contrairement à ce qu’il défendait auparavant, les experts ne sont ni mieux ni moins bien placés que n’importe quel individu pour définir « la vie bonne ». Lippmann redonne à la masse le pouvoir de gouverner, mais selon des intérêts conformes à la finitude humaine qu’il a théorisée, donc uniquement limités, privés : le travail, la consommation, la reproduction de l’espèce, mais nullement en vertu d’idées générales ou de notions telles que la justice. Son ambition sera désormais de « reconstruire une théorie de la démocratie … compatible avec la vraie doctrine du libéralisme, celle du gouvernement spontané de la société pour la lutte des intérêts ». Mais, complète Lippmann, en cas de crise où il y a écart entre les intérêts privés et le rythme de la société, ce sont à nouveau les experts qu’il faut solliciter, pour le réduire, et permettre à nouveau aux intérêts privés de se manifester. La population doit se ranger « en colonnes bien disciplinées derrière ceux qui, mieux que tous les autres, arrivent à resynchroniser les rythmes ». On assiste ici à une claire « dépolitisation » du champ politique ». C’est le « retour en force de la hiérarchie verticale entre gouvernés et gouvernants ».

(3)
Aux experts prônés par Lippmann, John Dewey oppose « l’enquête », c’est-à-dire un « partage social des connaissances et leur mise à l’épreuve collective ». Il estime que la démocratie ne peut faire l’impasse sur la question des valeurs, des fins visées par la communauté politique. De plus, Dewey pense que « c’est cette façon de penser le retard qui retarde sur l’évolution de l’espèce humaine et sur la libération de ses potentialités ». Il en critique le dualisme qui « sépare la pensée du corps, qui oppose la connaissance et l’action et qui déconnecte la mise en œuvre par les moyens et la délibération sur les fins ». Dewey s’appuie sur la biologie et Darwin pour montrer que l’expérience articule les dimensions active et passive. L’expérience est une « connexion étroite entre faire, souffrir et subir », écrit Dewey. Ce n’est donc pas sérieux de séparer élite et population, les actifs et les passifs : « une classe d’experts est inévitablement coupée des intérêts communs qu’elle en devient une classe avec des intérêts privés et une connaissance privée, ce qui, en matière sociale, n’est pas une connaissance du tout ». L’évolution passe selon Dewey, par « la double tendance à l’impulsion et à l’habitude », ce qui délégitime l’opposition hiérarchique entre « innovation » des élites et « stabilité » de la masse. Le rôle de la nouvelle démocratie est de « réarticuler les dimensions active et passive de l’expérience politique en même temps que les tendances nécessaires à l’innovation et à la stabilité. Les décalages de rythme qui étaient pour Lippmann un problème à résoudre sont pour Dewey « une source de tension féconde, indispensable à l’émergence d’un nouvel espace politique de conflits et de dissensions ». C’est ce que Barbara Stiegler appelle « hétérochronies », qui dit le point commun entre l’évolution de la vie et celle de la société et de la politique : « une diversité de rythmes potentiellement en conflit ».

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Poursuivons la généalogie. La crise de 1929 apporte « un démenti cinglant » à la théorie libérale : il n’y a pas d’ « harmonisation spontanée » de l’économie et de la société. S’ouvre alors un débat entre « deux conceptions opposées du libéralisme » toujours d’actualité : la promotion du nouveau d’un côté ; de l’autre, « l’instrument de domination des forces conservatrices » : « au nom de la libéralisation, tout s’est organisé pour que les classes dominantes conservent leurs avantages acquis grâce à la concentration industrielle ». On en est toujours là. Pour Dewey, l’erreur du libéralisme consiste à figer la société en souhaitant régir celle-ci en fonction du seul critère économique. Cela signifie que les « instincts de propriété et de compétition », valorisés parce qu’ils seraient des instincts naturels de l’homme, prévalent et bloquent les individus dans des schémas dont il est difficile de sortir. Dewey réfléchit à reconstruire un libéralisme qui rende effectif « une libération des opportunités tout en le rendant compatible avec [le] nouvel environnement industriel ». Son discours se base sur Darwin, dans le sens où « le nouveau libéralisme doit intégrer un modèle de compréhension du vivant plus adéquat, celui d’un laboratoire où se testent sans arrêt de nouvelles hypothèses ». Il souhaite en passer par l’intelligence planificatrice, mais « collectivement mise à l’épreuve » ; favoriser de nouvelles formes de partage et de richesses, à la fois matérielles et culturelles ». Un libéralisme « radical » qui doit « reconstruire collectivement et à la racine le cadre institutionnel servant de base à l’organisation économique et cognitive. » Dewey, plaidant pour une reconstruction plus harmonieuse entre libéralisme et société, estime que l’éducation a un rôle majeur à jouer pour avancer dans ce sens : « la lutte du nouveau libéralisme contre le capitalisme doit être d’abord une lutte contre la confiscation du savoir et du capital culturel par les élites et par « l’oligarchie » ». On rejoint la question de l’impasse fréquemment associée, à tort, à la démocratie : elle naît de « l’organisation collective des modes de production du savoir qui, au stade avancé du capitalisme, se concentre comme toutes les autres « richesses accumulées » dans les mains d’une minorité. Ainsi, dans l’esprit de Dewey, la démocratie participative est « radicale », car elle signifie que « ce sont « les publics » eux-mêmes, et aucune autre instance à leur place, qui doivent mener l’expérimentation sociale. » On retrouve ici la pensée politique de Simone Weill sur le caractère néfaste des partis politiques. Dewey s’inscrit là encore dans la pensée de Darwin où « l’intelligence humaine amplifie et perfectionne le mouvement expérimental de la vie elle-même comme un laboratoire où s’expérimentent sans cesse de nouvelles possibilités évolutives. » L’individu ne doit plus se fondre ou subir ce qui vient d’en haut mais être acteur de l’action sociale.

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De son côté, Lippmann ne nie pas que l’état doive être interventionniste, tout en souhaitant qu’il le soit à un degré mesuré. Il s’oppose à Dewey au sujet de la planification, tout en défendant pourtant l’idée, tout aussi rigide, que l’évolution de la société vers un capitalisme mondialisé est une fin inévitable. Dans cette optique, « la conception libérale du travail réduit l’individu à une somme d’atomes de peine et de plaisir, ou de coûts et de bénéfices », régulé par le marché. Même si Lippmann sait que le marché n’est pas un bon régulateur en soi, le primat de la compétition, dont Lippmann reconnaît pourtant les conséquences en termes de « souffrances sociales et de destructions humaines », est toujours privilégié. La réalité économique, sociale et politique étant beaucoup trop complexe pour être maîtrisée par une intelligence humaine, il s’agit de se tourner vers le droit et « la réadaptation forcée des populations aux exigences de la mondialisation. » Le schéma est invariablement le même : libéralisme est un mot trompeur puisque la liberté que ce système suppose une direction et une fin définies par avance.

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Transformer le droit pour qu’il soit au service de la libération des forces nouvelles : tel est l’objectif que Lippmann se fixe, « au service de la libération des flux dans un monde ouvert et sans clôture. » Stiegler précise d’emblée que selon les pragmatistes, cela aura la conséquence inverse à celle avancée : non pas une libération et une ouverture, mais une fixation téléologique. Le libéralisme fixe un « agenda », ce qui doit être fait : pas de plan, mais une régulation, une sorte de « code de la route » : ne pas fixer la destination à donner, mais travailler à un perfectionnement des règles imposées aux conducteurs. La loi a pour rôle de « réadapter l’ordre social aux transformations accélérées du monde contemporain. » Une fois de plus, Lippmann et Dewey s’opposent : l’un réduit l’espèce humaine au carcan capitaliste, l’autre privilégie l’idée d’une espèce qui ne se plie pas au carcan mais le transforme sans cesse. Lippmann fixe la direction dans le marbre, Dewey parle d’alternative. Le discours capitaliste de l’égalité des chances tombe à pic aux yeux de Lippmann : chaque nation peut trouver sa place et réussir dans la mondialisation. Selon Lippmann, la mondialisation capitaliste est la loi universelle « imposant sur le plan des fins la coopération de chaque individu », et « impliquant sur le plan des moyens la régulation judiciaire de cette coopération ». Nulle résistance ne vaut la peine, à moins d’être arriéré (« il faut s’adapter ! »). Dewey a une conception très différente de cette loi et pose l’opposition de façon très claire dans les propos qui suivent : « cette loi « supérieure », pour lui, est celle de la suprématie des liens, des relations et des interdépendances entre les êtres humains sur les désirs, les activités et les institutions qui entretiennent et encouragent les activités visant les profits purement individuels. » Dans ce cadre où le profit est au cœur de l’action, la compétition, que Lippmann justifie, « permet de dégager une hiérarchie naturelle, où les inégalités sont fondées, non plus sur des artifices arbitraires, mais sur les « supériorités intrinsèques » de chaque individu. » Stiegler note à juste titre que cette réflexion conduit à « justifier les inégalités en les naturalisant. » Mais cela signifie aussi que c’est une nouvelle façon de démontrer que le libéralisme, sous un discours laissant entendre que la société qu’elle propose à tous offre de la liberté de mouvement, fixe au contraire les individus dans la société, justifie que seuls quelques-uns réussissent tandis qu’un grand nombre échoue. C’est une société du statu quo, du maintien des privilèges, qui plus est justifiée par le droit, puisque ses principes sont sur le papier, égalitaires : « une compétition loyale et non faussée ». Dewey entend de son côté l’égalité des chances en dehors du cadre compétitif et normatif, comme un espace où tous les individus ont la possibilité d’exprimer leur impulsion et leur « capacité créatrice ». La loi suprême à venir et voulue par Lippmann explique la constante nécessité de la réforme de la société, mais aussi « le postulat général d’une déficience anthropologique, selon lequel toutes les anciennes dispositions dont elle a hérité de son évolution passée sont jugées « en retard » ou « inadaptées »par rapport à ce qu’exige « la grande révolution ». Stiegler précise : « il s’agit non seulement de réformer l’ordre social mais de réadapter l’espèce humaine elle-même, notamment dans ses « habitudes », ses dispositions « psychologiques », par une grande politique ambitieuse en matière d’éducation, de santé et d’environnement. »

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Le libéralisme classique prônait la non intervention de l’Etat dans une économie vertueuse ; le nouveau libéralisme s’en distingue par la volonté d’agir : il s’agit d’intervenir afin de favoriser une adaptabilité efficace. On a vu que Lippmann s’appuie sur le constat d’un retard de l’espèce humaine dans la perspective de l’accomplissement de la société libérale. Là encore, celle-ci se démarque de la société démocratique, dans le sens où elle se fonde sur la confiance dans les « potentialités créatrices » des individus. Le libéralisme consiste donc à réguler pour redresser « les comportements ». C’est ainsi que l’intervention, dans les domaines de l’éducation, l’environnement, la santé, la culture, n’est pas philanthropique ; elle est nécessaire parce qu’elle rend possible « le fonctionnement idéal du marché ». On en revient à la thèse de Stiegler : il s’agit de réformer l’espèce humaine dans l’intérêt du système de « l’économie de marché mondialisé » : si le libéralisme est bien une action sociale, c’est donc une action qui tend à réduire toutes les interactions sociales aux relations économiques de coopération ou de compétition régies par le marché mondialisé ». Cette conception s’éloigne de la démocratie parce que ces décisions sont décidées par des experts et qu’elle a pour conséquence de légitimer des inégalités entre les individus. Dewey défend au contraire une conception démocratique d’une société comme « manière de vivre personnelle », qui signifie « la possession et l’usage continuel de certaines attitudes qui forment le caractère personnel et qui déterminent le désir et le but dans toutes les relations de la vie. » Il ajoute : « La démocratie est la foi dans le fait que le processus de l’expérience est plus important qu’aucun résultat atteint en particulier ». Le libéralisme induit une tout autre logique : prisonnier du but qu’il se fixe, il génère une « accélération du tempo », une « intensification de la compétition », « condamnant toute forme de résistance au camp de la réaction, du conservatisme ou du déclin». Tandis que Dewey fonde sa réflexion sur les potentialités de la nature humaine, Lippmann fonde la sienne sur ses insuffisances, ce qui, souligne Stiegler, pose le problème de la contradiction entre ces insuffisances et la nécessité d’adaptabilité qu’il mentionne. Dresser les humains, cela signifie prendre en charge la santé d’une part, c’est-à-dire lutter contre ce qui handicape, et passer par l’eugénisme, dans le double objectif de la suppression de tout ce qui empêche d’être compétitif, et « d’une « augmentation » illimitée des performances de l’espèce », et d’autre part l’éducation, pour favoriser l’adaptabilité de chacun. Comme toujours, Lippmann entend l’adaptabilité comme soumission, et sous la pression d’une loi écrite ; de son côté, Dewey parlera plutôt de plasticité, c’est-à-dire apprentissage par l’expérience, évolution venant de soi et non imposée par l’extérieur. Mettre en parallèle Dewey et Lippmann permet de mettre en évidence la dureté du projet libéral selon ce dernier, qui accentue les disparités entre ceux qui décident, la haut de la hiérarchie, et ceux qui subissent, « la plupart des hommes ». C’est, note Stiegler, « un libéralisme sécuritaire qui porte atteinte à la circulation des personnes au nom d’une meilleure circulation des biens. »

Barbara Stiegler fait ressortir avec clarté les enjeux du débat entre un libéralisme autoritaire et une société pleinement démocratique. Elle montre, à travers le désaccord idéologique Lippmann/Dewey, qu’il est important d’analyser et de démontrer les impasses auxquelles conduit le libéralisme (la dimension environnementale ne surgit pas dans leur confrontation mais elle est bien sûr flagrante aujourd’hui), qu’il est nécessaire et possible d’en parler afin de ne pas accepter ce désir de quelques-uns à s’adapter à l’inéluctable, car il n’y en a pas en matière d’organisation des sociétés.

(éditions gallimard, collection nrf essais, version papier et numérique)

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