première quinzaine de novembre 2017 : bribes

un poète aime traverser la mer

il a osé écrire, et pas seulement lire, pour ne pas vomir de vieillir

paysage blanc de neige dans la nuit. un ruisseau sème l’expérience du passage de la vie. sa respiration coule en multiples facettes, soucieuse de susciter le désir pour restituer une humanité, faire surgir les sensations, délivrer une forme de beauté

besoin d’espace, de matin, de nature. j’embarque mon corps pour une idée du rythme du monde

lumière pulvérisée, et l’on finit par apercevoir des fantômes de son enfance

il s’évadera du dessin où l’harmonie vague ne chronique pas le ravage dense et intime du temps

prolifération de morceaux détachables. je convoite les flots de mots dans la mémoire et la révolte. moisson ouverte. moment qui demande le lecteur. sa voix bouge dans l’écrit, petite lumière. vitesse pour l’écoute et l’ailleurs

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la fraîcheur *19

L’air s’amuse à être froid maintenant. Je regarde les feuilles jaune pâle, elles tiennent encore, elles vont chuter. Elles seront bientôt abimées par la pluie qui menace, piétinées par les pas qui se traînent dans les rues, exténuées par le temps. Le ciel est noir. Les ombres des branches se reflètent sur le sol. Elles ressemblent à des bras démembrés.

La lune est la seule lumineuse, là-bas. Pas une étoile. Glacial vide.

Le froid s’intensifie, s’étend, s’impose. La buée jette ses vains cris silencieux. Les dernières traces de feuillage seront brûlées par la neige ; le tapis blanc, à son tour, par les pas des penchés qui le piétineront. Il faudra franchir l’hiver comme on passe les jours sans corps nu qui nous enlace, en tremblant.

Il faudrait des jours qui dévient le fil du temps, des bouteilles qui réaniment mon corps, des musiques qui m’invitent à danser, longtemps.

Une brèche. Une nuit entière de vibrations, de frottements, de troubles, d’essoufflements et de nouveaux départs. L’oubli du monde et du temps, dans l’orage du rythme qui ruisselle sur les peaux. Éclairs. Les danses dans un désordre intarissable fleurissant, je maintiens mon corps éveillé comme un fleuve, pour être le premier, au moment où la musique, en cessant avec la nuit, me donnera le signal de nos retrouvailles, à m’enfuir avec la fraîcheur du matin.

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« par le seul mouvement de sa volonté » (message à caractère informatif)

Novembre n’est pas seulement voué à nous décevoir avec ses jours qui raccourcissent et refroidissent honteusement. Il arrive aussi qu’une revue littéraire de qualité non seulement sorte, mais encore nous réchauffe. Vous aurez reconnu La Femelle du requin, qui vient de paraître, avec des fictions, des entretiens (cette fois-ci, Marie-Hélène Lafon et Marc Graciano), et des articles d’analyse (auxquels j’ai eu le plaisir de participer, à propos de Graciano : « Par le seul mouvement de sa volonté »), et se présente à nous de façon irrésistiblement séduisante. Il ne vous reste plus qu’à vous ruez en librairie et/ou sur le site pour commander ce numéro ou un autre (par exemple celui qui était consacré à Eric Vuillard, prix Goncourt tout chaud) !

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deuxième quinzaine d’octobre 2017 : bribes

elle a subi, un pistolet sur la tempe. après la guerre, elle a disparu. ensuite, jeune et dingue, elle a frayé avec un petit groupe d’exilés pour un projet de continent splendide, de gigantesques étendues de terre, pour un nouveau visage

écouter la coloration de la langue des enfants, les hésitations, comme une immense forêt en face de nous

l’expérience pousse et bruisse. irruption, virage, glissements. il trouve une manière de scander. raconte une région de sa propre existence

jamais d’épuisement. chair errante. il écrit une danse qui appelle, dépense, va à la vie

on ne s’habitue pas à la cornemuse

j’ai couru sans but dans ma lourde solitude, verrouillé, trébuchant, le paysage invisible, abandonné

par bribes est un pays qui respire et retombe. morceaux, même tristes, nous sourient. matin, soir, découvrir. sculptées, destinées

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être enfermé

C’est comme si plus aucune sensation ne parvenait jusqu’à moi.

Dès le matin, aucun son. Je ne prends rien. Les arbres ne frémissent plus au passage du vent. Les pigeons collés aux fenêtres sont enfin aphones. Les pots d’échappement et les moteurs sont murés dans le silence. Je ne tends même plus l’oreille. Par inadvertance, je jette encore un œil dehors, mais le contact ne se produit pas. Cela lui ôte de sa densité, au monde des autres.

Dans la cour de récréation de l’école, que je longe lorsque je sors de mon appartement, tous les enfants se taisent. Ils ne courent pas. On dirait qu’ils ne sont pas venus. Même, qu’ils n’existent plus. Une sorte de jour de grand enterrement.

Quand le ciel est trop bleu, je le préfère gris, mes yeux ne sont pas éblouis alors, je vais au supermarché. Que je suis heureux, quand j’ai terminé mes courses, de ne plus avoir à supporter l’absence de «bonjour, vous avez votre carte fidélité ? », l’absence d’«au revoir» des caissières, remplacées par des machines.

Dans la rue, je vais. Lotissements, écrasés, à côté des barres d’immeubles, démesurées. Ossatures sans chair. Je suis dispensé des sirènes des pompiers, des crissements des freins. Je marche dans le calme le plus grand, et parfois me parviennent des sourires, des voix qui rient, qui pleurent, qui crient. De ceux qui m’entouraient et qui m’aimaient. Enfin, je crois. J’ai en mémoire de petites ombres qui s’en vont.

J’ai tout mon temps. Je vais dans les parcs. Dans les souterrains. Je traverse les ponts. Il n’y a pas de différence. Le vent me gêne. Sous mes pieds, le fleuve remue, pour rien. Je regarde par terre. Je compte mes pas dans les rectangles des pavés et des dalles ; combien il en faut pour passer d’un trottoir à l’autre. Je m’aperçois que j’ai de plus en plus d’affection pour le bitume. Oui, de l’affection !

Je rentre dans le premier train venu. Presque immédiatement, je trouve le voyage interminable, les paysages à travers les fenêtres exécrables, les visages des gens minables. Ils n’ont rien d’intéressant à dire ! Qu’ils se taisent ! Je m’impatiente, je m’empresse de descendre dès que l’occasion se présente. Je suis nulle part. Je tourne le dos. Je remonte les rues. C’est comme un rituel qui se prolonge de lui-même, comme un cycle de granit. Je n’aime pas que mes chaussures décollent du sol. Je marche presque en le frottant.

Les heures tombent ainsi. Je délaisse les rues pour mes soirées. Mes soirées sont vides. Vieille série, mes soirées. Je bute dedans. Par exemple, je vais au théâtre, c’est une habitude. Mais je trouve de plus en plus ridicules ces comédiens qui ne cessent pas de remuer leurs lèvres. Des simagrées. Je préfère le cinéma : si je vais pour serrer la main d’un personnage, il n’y a pas de main. C’est un écran qui trompe.

Je rentre. Il fait nuit. L’heure où renaît l’espoir que tout s’estompe définitivement. Pourtant, le geste de prendre les clés dans ma poche, de prendre la poignée de la porte, de monter les marches, que cela semble long. Je sens bien que je ralentis.

Si me vient l’envie d’une conserve, je m’assois à la table de la cuisine. Une lente mastication, et puis poubelle. Je reste là debout. Les lumières sont restées éteintes.

C’est dans cette obscurité coutumière que se dessine le moment de la répétition… Répétition, répétition qui s’entasse. Comment reculer ?

À côté de moi, quand je me couche, quelqu’un froisse, peut-être, encore, les draps, mais je ne le sais pas.

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première quinzaine d’octobre 2017 : bribes

épris d’aventure collective et d’éloignement intime

dessinant les pas de côté à la règle

on découvrira une ride, à la progression très lente, sur la constellation

de surprise en surprise, une courbe déployant la joie d’échanger. invention d’un dialogue. réveil

la patience fragile traque le temps. son chant pour l’apaisement exhume les terres des rêves, que jaillissent les mots, dans un geste voué à la réinvention

des rêves, des forces naissent. ils vont. ils souhaitent. ils naviguent. ils essaient. le déséquilibre, les bouleversements, la corruption, les violences, rien ne pesait

cueillir la chair extraordinaire douce-amère pour sourire au-dessus du gouffre

distant de sa vie un peu délabrée, sans le nécessaire chorégraphe

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iduna et braga – de la jeunesse, philippe beck

Souvent, on assiste au spectacle des bras qui tombent, des voix qui se taisent, des paupières alourdies. On subit les paroles inhibant, les clichés paralysant, un aquabonisme lourd. Mais il y a aussi des zones de sollicitation. C’est plaisant par exemple de voir associées dans le livre de Philippe Beck la jeunesse et la poésie (et aussi de trouver dans les phrases de Philippe Beck les mots avec lesquels je circule, « frayement » et « fraîcheur »). La poésie est de la jeunesse libre à cueillir ; la jeunesse est potentiellement poésie. Poésie et jeunesse s’adressent l’une à l’autre comme deux branches mêlées qui se nourrissent de la même sève. Affronter la tradition fatiguée, grinçante, exténuée, en attente d’être revivifiée, la jeunesse sait faire : « jeunesse est chercherie, frayement ». La jeunesse n’est pas seulement une question d’âge (Michaux par exemple est toujours resté jeune). La poésie est une impulsion, celle qui consiste à voir de la vie s’animer grâce aux images qu’elle suscite. C’est être « en état de Tom Sawyer : le caractère éduqué aux possibilités d’aventure ». Alors la jeunesse qui s’engage en elle rajeunit la poésie. Aux jeunes, la poésie offre de « faire vibrer le plaisir de sentir la langue où s’élabore la pensée de leur vie. » « Le poème est la pomme de jouvence, la série des phrases plaisantes et consistantes, juteuses, qui entrent dans le vieillissant lecteur. » La jeunesse insuffle à la poésie un renouvellement inventif. Et à chacun de vieillir élargi.

(éditions josé corti – en lisant en écrivant)

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la fraîcheur *18

Pendant que les dormeurs sont sous leur couette, j’aime éperdument que la nuit elle s’installe durablement. Il est temps de sortir. La fraîcheur refleurit toujours. Elle ne craint pas l’obscurité. Elle veut bien des plages de silence. Elle vient. Un souffle paisible de la nature. J’avance avec elle qui m’accompagne et me suis où que j’aille, exhortation, oxygène clair. C’est comme si à chaque coin de rue nous disparaissions. Elle s’unit à ma peau, la recouvre avec amour pour ne plus faire qu’un avec elle. Durablement. Avec d’infimes variations, selon les mouvements de mon corps en elle qui m’entoure. Dans les maisons, les autres sont entassés dans leur chaleur de plâtre, hypnotisante. La peau molle, les yeux clos. Ils s’enfoncent et se vident. Nous traçons et engrangeons. L’air, doux fouet, entre les arbres s’amuse à animer les feuilles et les branches. J’essaie d’enregistrer son accent. Les réverbères éclairent le sentiment paisible qui nous menace bientôt. J’observe la fraîcheur préparer la rosée des jardins et des parcs. Elle ne compose pas seulement un paysage contre la chaleur ou la moiteur ; elle lutte aussi, essentiellement, contre le vide qui s’y insinue et nous immobilise.

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deuxième quinzaine de septembre 2017 : bribes

la vie est inventive, pleine d’humour déglingué

le vent invisible, rêche, inépuisable, par le rythme nous entoure de pistes

l’instabilité, l’impatience, camouflant ses rêves

courbe nouvelle surprise pour démultiplier quelques notes

naît de l’exil le froid infaillible du fleuve inabouti

un infini à dérouler, cascade pour une éternité, blessure pour le cœur chroniqueur qui meurt

frissons dans les ravages déments, belles dans le monde sombrant

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La fraîcheur *17

Mes fenêtres sont petites. C’est pourquoi je les ouvre en grand, pour faire venir la fraîcheur. Toujours disponible. Ciel bleu clair ; elle vient par petites rafales. Elle imite le muguet qui s’invite en mai et, au cas où je broie du noir, éclaire l’instant pendant lequel mes narines sentent sur mon chemin son parfum tendre. Elle est parfois accompagnée d’un rayon de soleil, et je la savoure par contraste, la fraîcheur, qui semble être venue pour moi, qui aime de moins en moins avoir chaud. Sorte de dopage, soupçon passager de vie, fait pour alerter : allez, accueille-moi sur ta peau, puis en toi, et tu sauras aller, réveillé de ton inaction par ma petite gifle, par ma petite griffe, maline. Le monde se traîne dans la tiédeur, choisit mal ses ivresses. La fraîcheur dément les temps morts, sourit à l’imminence.

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