yeux

Yeux. Les zyeux. Drôle de nom, organe mystérieux. Rares sont ceux qui connaissent bien le fonctionnement de l’œil. Les yeux : on ne pense pas si souvent à les couper en deux, à les ouvrir, pour voir comment c’est fait, dedans, comme il arrive que l’on coupe un insecte mort, pour percer le mystère intérieur. C’est pour cela que les images de l’œil dans Un chien andalou sont difficiles à regarder. C’est affolant d’imaginer qu’on va couper notre œil. C’est un organe vital.

Les Lumières de la ville de Chaplin : dès la scène d’ouverture, le vagabond est celui qu’on ne veut pas voir. Il est l’intrus, le parasite dans la célébration de la statue « paix et prospérité ». La prospérité cache toujours la misère. Ensuite, par un quiproquo, la marchande de fleurs, parce qu’elle est aveugle, confond le vagabond avec un riche. Elle ne le voit pas tel qu’il est en réalité. Plus tard, le vagabond sauve la vie d’un riche, ivre. Dès lors, lorsqu’ils se croiseront, le riche ne le reconnaitra que quand il sera ivre. Ivre, c’est son meilleur ami ; sobre, ce n’est plus qu’un inconnu pour lui : c’est un pauvre, c’est un autre monde. Le film montre que les pauvres sont invisibles aux yeux des autres, riches ou aveugles. Seule l’ivresse permet momentanément de les voir, parce qu’elle occulte le fait d’être riche, qu’on appartient à une autre sphère de la société. Le reste du temps, celui du regard vissé à l’appartenance sociale, les riches sont aveugles si un pauvre se trouve sur leur chemin. Ils détournent les yeux.

On retrouve cette idée, presque cent ans plus tard (1931/2019), les temps ne changent pas, dans Parasite : le couple de riches ne voit pas que ceux qu’ils emploient sont pauvres. Ce n’est pas possible que des pauvres les roulent. Ils sont aveugles. La seule chose qu’ils perçoivent des pauvres, c’est leur mauvaise odeur. Les pauvres puent, mais ils sont invisibles. Ils changent leur identité, ils se cachent. C’est la condition pour tenter de mieux vivre.

A la fin du film, le vagabond utilise l’argent du riche pour permettre à la marchande aveugle d’être opérée afin de retrouver la vue. Lui, le pauvre qui se fait passer pour riche, annonce au même moment qu’il doit partir pour un long voyage. Il ne peut que disparaître aux yeux de celle dont il est épris, sentiment réciproque, (tu, car les pauvres ne sont pas aimables) mais à la condition que la marchande de fleurs imagine toujours que son bienfaiteur est un homme riche. Sinon, le vagabond perdrait toute crédibilité, apparaîtrait comme un usurpateur, un faussaire, un voleur. Mais puisqu’il n’a pas un sou, il ne part pas, ou bien si : il va en prison, à cause de l’argent qu’il a obtenu grâce au riche, mais qui ne reconnaît plus le vagabond. Sorti, les vêtements usés, il traîne dans les rues et se fait chahuter par deux gamins vendeurs à la criée. C’est au beau milieu d’une scène burlesque où le vagabond est la risée des gamins et de ceux qui assistent au spectacle, que l’aveuglement de la marchande de fleurs prend véritablement fin. Elle espère, quand un beau client bien habillé entre dans son magasin de fleurs, que l’homme riche soit enfin revenu de son voyage afin qu’il la reconnaisse, et qu’elle le remercie, qu’elle l’aime. Au lieu de cela, elle voit le vagabond, elle rit de lui qui, en se retournant, reste figé, ne peut plus quitter la marchande des yeux, les pétales de la fleur jetée dans le caniveau tombant un à un. Amusée par cet inconnu qui la fixe du regard, elle s’approche de lui pour lui offrir une fleur et une pièce. Et c’est en prenant la main du vagabond, qui justement pensait s’enfuir, en entrant en contact avec lui, qu’elle reconnaît l’homme riche en lui, grâce à qui elle n’est plus aveugle. Scène de reconnaissance : ses yeux voient désormais qu’elle s’était aveuglée sur son bienfaiteur : le riche était en réalité pauvre, et le pauvre riche : « You can see now ? – Yes, I can see now ».

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mes vies seront courtes et innombrables

Je scierai du bois dans la forêt pour épuiser et ne plus entendre les vociférations de mes colères. Cela durera six ans.
Je travaillerai à me défaire de la glu qui me définit. Cela durera cinq ans.
Je disparaîtrai au plus profond des océans et je parviendrai à m’enfoncer dans la croûte terrestre pour me cacher encore. Cela durera quatre ans.
Je sculpterai mon ennui et cela s’étendra sur des kilomètres. Cela durera trois ans.
Je boirai du thé noir en silence au pied du ravin d’une montagne inondée. Cela durera deux ans.
Je retournerai sur la grève et mes pensées agiront comme un aimant. Cela durera un an.
Je passerai mon temps à marcher dans des forêts immenses où je n’avalerai que du vent. Cela durera douze ans.
Je me laisserai porter par les vagues des océans, je viendrai me briser contre les rochers, je renaîtrai invariablement. Cela durera onze ans.
Je serai immobile comme une falaise, caressé par la houle. cela durera dix ans.
Je serai la feuille qui s’amuse à changer perpétuellement d’arbre et de couleur. Cela durera neuf ans.
J’irai percuter la paix pour qu’elle ne s’étiole pas mais plane paisiblement. Cela durera huit ans.
J’appellerai les rires de la fenêtre du jardin, où le mur de jasmin offre son embellissement d’une saison à l’autre. Cela durera sept ans.

J’atteindrai peut-être la traversée. Cela ne durera pas assez.

Mes enfants se pencheraient peut-être sur elle. Ils en feraient des confettis de fête.

Ce serait le bon moment pour recommencer.

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xénophilie

L’homme est pas mal paumé. Il y a de quoi. Pour peu que son parcours l’ait rendu nerveux et revanchard, avec ou sans raison, il accuse. Celui qui ne lui ressemble pas et ne manifeste pas la honte de sa différence est responsable de ce qu’il ne sait pas ou ne comprend pas ce qu’il fout ici, dans ce bordel qu’est la vie. Ce n’est pas sagesse. Défaut de confiance. C’est mécontentement viscéral. Débordement boueux d’émotions nouées. Il faudrait préférer le glissement à la soumission à nos obsessions maladives. Du fait de son mécontentement, il renonce à l’élargissement de lui-même, de ses émotions, de ses réflexions. Il se contente de bailler puis de brailler au tragique boursouflé. Lit son horoscope car c’est écrit que tout est tracé, est-ce vraiment contestable. Il ne voit pas la ressource après la fatigue ou l’intelligence de l’énergie pour s’aérer de la facilité qu’il y a à se vautrer. Pause avant l’exploration. Le territoire est aride, certes, mais le comique s’y étend et détend. Au lieu de cela, les mâchoires crispées de l’usure. Elle est là, s’agrippe, ses crocs toujours affutés mordent l’émerveillement d’être là, parfois, tétanisent le sourire simple et surgi de nulle part, ou long à venir, planqué dans le quotidien, presque invisible, mais dans des pas de danse, des mots justes, des embrassades jouissives. Comment détester ?

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désordre, leslie kaplan

Ça prend un tout petit peu de temps, de tuer, à condition de ne pas être trop maladroit. C’est bien pratique quand on est encombré. Ce qui est dommage, c’est lorsque les assassins prennent leur temps pour aboutir, tuent à petit feu, ou même, ah les hypocrites, se cachent, comme si c’était un jeu, se débrouillent pour ne pas avoir à le faire eux-mêmes, demandent à quelqu’un d’autre de faire passer le message à la victime, en douce, « allez-y, tuez-vous, vous voyez bien que cela vaudrait mieux ». Question de (télé)communication : je communique à l’autre le sentiment d’être de trop, le désir de mourir. Il suffit de pousser, habilement et terriblement. Si l’on est pris sur le fait, on pourra toujours dire au moment du procès que c’est exagéré de penser qu’on voulait en arriver là. Dans Désordre de Leslie Kaplan, le récit des (nombreux, pour un si court livre) crimes tient en quelques lignes. Mais les assassins sont ici ceux qui habituellement meurent, et les morts ceux qui habituellement vivent bien, vivent plus longtemps. Renversement de l’état des choses et déroute consécutive. Etat de surprise, d’étonnement, d’incompréhension, pour qui est habitué à ce que ceux qui souffrent consentent à la souffrance subie. Eh bien non. Sans organisation, dans le désordre, ceux qui souffraient tuent désormais ceux par qui leur souffrance et la mort étaient transmises. Cruel geste de lutte pour la survie et de refus de l’exclusion du monde vertical dans lequel tout ceci a pris naissance. Retour de bâton. La Fontaine il y a longtemps a écrit Les animaux malades de la peste, où ce vers est prononcé par le fabuliste au sujet des animaux : « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés ». Parce que les animaux qui dominent les espèces animales dans l’imaginaire des hommes, le lion, le loup, le renard, sont frappés, ils cherchent une solution pour ne plus être en danger. Il suffit d’abord de se dédouaner de toute responsabilité, d’accuser ensuite et de condamner le plus honnête, afin que tout rentre dans l’ordre. Désordre veut frapper les esprits. Poursuivre la fable, mais en proposer une alternative, prendre à rebours le discours des animaux qui dominent ou qui flattent ceux qui dominent pour justifier leurs actes destructeurs et se rassurer sur leur sainteté. Il vaut mieux que payent les misérables, pensent-ils. Dans Désordre, ce sont eux, qu’on nomme misérables, exploités, qui prennent le dessus. On dirait qu’ils ont étudié La Fontaine à l’école et que la fable resurgit, ou qu’ils ont écouté le discours de Varvalia Lodenko, dans Des Anges mineurs : « nous n’avons toujours pas compris comment faire pour que l’idée de l’insurrection égalitaire visite en même temps, à la même date, les milliards de pauvres qu’elle n’a pas visités encore, et pour qu’elle s’y enracine et pour qu’enfin elle y fleurisse », et décider de poser leur graine. Ils ne sont plus les animaux de la fable mais des individus d’une sorte de conte du XXIème siècle, qui agissent sans attendre ni écouter ceux qui les dominent ou les asservissent d’une façon ou d’une autre, car cela serait différer leur action ou se laisser une fois de plus ligoter. Sans plus d’explication, sans doute pour ne pas tomber dans l’hypocrisie du discours des dominants habituels. Le meurtre ne se justifie pas. Leslie Kaplan fait mentir la conclusion de la fable : « Selon que vous serez puissants ou misérables/Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Elle se fonde plutôt sur ces deux vers : « Car on doit souhaiter selon toute justice/Que le plus coupable périsse ».

(éditions pol, version papier et numérique)

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wagon

Pauvre wagon, réduit, seul, à l’immobilité, dépendant de sa locomotive, comme une bouchée de tiramisu de la cuillère, comme un nourrisson d’un sein, comme une tête d’un cou, comme un tonneau de vin, comme un étage d’un escalier, comme une manifestation de pavés, comme un livre de mains, comme un chant d’une bouche, comme une chambre d’amour, comme les étoiles de l’espace (quel wagon choisissez-vous ?). Pourtant, il y a peu, j’ai vu, avec M., des wagons de marchandise avancer seuls sur les rails, à une vitesse honorable, sans la moindre locomotive pour la tracter, ni à l’avant, ni à l’arrière, de manière incompréhensible. Comme quoi.

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voyager

Ce que les hommes voyagent. Un peu comme ils parlent. Il n’y a pas grand chose d’autre à faire. Ils parlent et ils voyagent parce que ça ne leur suffit pas. Il faut projeter un trajet partant de soi vers l’autre, pour braver la solitude, expérimenter ce que l’on est, voir si ça fait écho. Voyager contre la monotonie, pour sortir de la rumination où l’éternel quotidien nous assigne, même si l’on sait qu’on finit toujours par y revenir. Voyager, ce serait aussi nous aider à clarifier l’étrangeté du monde, à soigner notre tristesse dans le vide du monde. Les scientifiques, les religieux, chacun à sa manière qui n’est pas du tout contradictoire, tente de comprendre où l’on est, en défendant l’idée rassurante que le lieu de notre existence obéit à des lois, s’explique par des théorèmes. Le voyage, c’est une autre tendance : c’est élargir l’espace de notre connaissance (d’autres lieux, d’autres œuvres, d’autres êtres, d’autres expériences) pour aboutir à être encore plus perdu qu’avant. Comprendre qu’il n’y a pas grand chose à comprendre. Pendant dix ans qui traversent mon enfance et mon adolescence, c’est le même moi, le même mois d’août, le même lieu de vacances, le même emploi du temps, le même regard sur les lieux et les jours. Pendant des années les mêmes paroles sont entendues. C’est peut-être là que germe et finit par me chatouiller l’idée de voyager. Heureusement, avant de la rendre concrète, il y a les cartes, les atlas, qui donnent envie (l’Amérique du sud surtout, l’Argentine, le beau nom de pays). Et possibilité aussi de partir à l’aventure avec Tintin. Voyages confortables, évasion par l’imagination. Dans ma tête l’espace est plutôt étriqué, mon cerveau est plutôt serineur que voyageur. Il y a dans la répétition des rues du périmètre où je vis quelques chose de mort. L’arrivée au bord de l’océan, quoique répétitif, est une brèche, un exemple d’ouverture, d’élargissement. Je me souviens que je l’attends avec impatience ; sa constance me rassure. Le vent. Changer d’air, de rues, de villes, de paysages, de vie. Je le vois arriver comme une vague imprévue, comme un vélo dans un croisement, le départ vers un autre lieu. Dé-coller. Voyager dans un pays peut être exaltant, réjouissant, au point de vouloir prolonger, déborder le temps défini à l’avance, y rester. C’est l’accumulation d’images, de sons, d’odeurs, de goûts nouveaux, qui procure le sentiment d’être soi-même en devenir d’autre chose. Les cartes qui par le passé, enfermé dans ma chambre, développaient le monde, ont maintenant, dans les rues de la ville lointaine d’Asie, l’effet inverse d’enfermer le regard vers une cible recherchée, d’empêcher les yeux de divaguer au hasard de ce qui se présente. C’est aussi le plus triste constat qu’on est lesté de multiples réflexes, conditionnements anciens, comme tatoués en soi, à peu près indélébiles. Voyager est la mise en évidence de la tension entre les deux. Comme le dit un trajet en avion : s’éloigner du sol où l’on a passé des années, mais dans la crainte de la chute. Descendre jusqu’au sud, marcher dans le désert quelques jours, mais sous prétexte que ça gratte le cou, ne pas pouvoir attendre le retour dans la ville pour se raser. Pendant que je marche sous la torpeur humide du Viêtnam, ma montre que je tenais dans la main m’échappe et glisse dans un trou. Je m’arrête pour essayer de la reprendre, mais mon bras est trop court, elle est tombée trop profond. Je continue sans elle. Mais ce n’est que l’objet qui oriente dans le temps que j’ai laissé là-bas. Moi, j’ai continué mon chemin, mon temps est resté avec moi, s’est éloigné du Viêtnam. Voyager, ce serait ça, une part de mon temps s’enfonce dans la terre arpentée pendant un mois et la terre s’enfonce dans ma peau. Ne pas rejoindre le point de départ, redevenu point d’arrivée. Le plaisir de voyager est à la fois réel et glisse entre les doigts. Globalement insaisissable. C’est une nouvelle figure familière dont on sait à l’avance qu’elle ne sera que passagère. L’attrait de la découverte, le désir de connaître, il faut rester longtemps, revenir plusieurs fois, sinon non. La seule vraie manière de voyager, c’est d’habiter le voyage, ne pas simplement être de passage. Après, il en reste des carnets remplis et des photos qu’on regarde, un pincement au cœur qu’on enrobe de plaisir communicatif, qu’on montre dans la foulée du retour et ensuite, le reste de la vie, si peu souvent. Le paradoxe est que le seul moyen de parler de ce qui échappe est de le fixer, avec des photos, des croquis, des dessins, des livres. Ajouter mon regard au réel. Lui parler. Mais je suis revenu, quelque chose a changé. J’ai descendu l’échelle, j’ai sauté dans l’eau, j’ai nagé dans la baie d’Halong, une nuit sans vent, le ciel nuageux, à moitié ivre, dans une eau opaque et douce, seul, ou bien entouré sans le savoir de poissons et de plantes aquatiques, que je n’ai pas vus ni sentis.

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univers

Ça semble fou, mais je suis une partie de l’univers. Je suis un peu moins massif, pour le moment moins vieux, que l’univers, l’ u n i v e r s e n e x p a n s i o n i n f i n i e, ou presque, et pourtant j’en sais plus sur lui que lui sur moi, notamment notre lente et irrémédiable (au moins sans doute pour l’un de nous deux) destruction (lointaine, merci) à venir. Maintenant je vais essayer de le condenser, en malaxant gentiment sa matière pour la réduire en quelques mots :

ni ère ivre ni rêve uni
univers
vers un hiver nu

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blanche et marie, per olov enquist

Nous ne sommes pas si naïfs, la boue ne manque pas. L’homme est doué pour se vautrer. « Quand on est à la recherche d’un nouveau monde, il ne faut pas craindre la vieille boue qui vous colle aux jambes », écrit le narrateur de Blanche et Marie, de Per Olov Enquist. Mais elle n’est pas uniforme. Dans Scandale, de Kurosawa, le peintre, Ichiro, remarque le reflet d’une étoile dans la mare de boue qui stagne près de la maison d’Hiruta, son avocat ; elle lui fait penser à la fille tuberculeuse d’Hiruta, mais aussi à l’avocat lui-même, qui pourrait bien se mettre à scintiller à son tour, à sortir du regard univoque et dévalorisant qu’il jette sur lui-même. Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». La boue du passé, la boue dans les regards, c’est avec et contre elle que Philippe Pinel a dû avancer lorsqu’il a eu la volonté de dire que des femmes emprisonnées dans des conditions abjectes à la Salpêtrière devaient être libérées de leurs chaînes. Pinel est ce médecin du XVIIIème siècle qui veut prendre soin des êtres qu’on laisse croupir dans l’humidité, la pourriture, et qui ne cède pas devant les hostilités. C’est toujours apaisant et stimulant de savoir que cela se produit. Pinel n’occupe que quelques pages du roman d’Enquist, mais cela irradie, comme cette femme considérée comme folle, enfermée à la Salpêtrière, qui se découvre des talents de danseuse, Jane Avril (joli mois, joli pseudonyme), dont Enquist dit qu’elle « se détache d’elle-même ». Il est toujours bon de s’éloigner des routes tracées par les autres. On marche et on pense dans la boue, autour de nous, à l’intérieur de nous. Elle aveugle et ralentit. Enquist dit de son roman qu’il parle de l’amour, tout comme les carnets de Blanche Wittman sont écrits dans la quête de la définition de l’amour. C’est ce qui relie les personnages de ce roman (Blanche, Pierre et Marie Curie, Paul Langevin, Charcot) à la construction décousue, déroutante, qui ne s’en cache pas : « on est obligé d’avancer à tâtons ». Comme quand un jeune, amoureux d’une fille qui a perdu son collier dans le sable d’une plage (autre genre de boue, sèche), d’une fille qui n’a pas la force de se consacrer à sa recherche, n’abandonne pas, a la volonté de gratter patiemment dans le sable, de creuser et retourner les grains dans sa main aussi longtemps qu’il faudra et réussit, contre toute vraisemblance, à retrouver le collier, cherche ainsi, peut-être, à clarifier, au moins pour lui, pour la fille aussi, si elle se sent libre d’être réceptive, à quoi pourrait ressembler l’amour : quelque chose comme désirer consacrer son temps à l’intuition et à la recherche du don, afin qu’il redevienne neuf. Ne pas abandonner ce qui embellit (un cou) et à tout moment peut se retrouver enfoui dans la boue, ou dans les prisons, perdu aux yeux des autres. Besoin d’une bouée pour bouter sa boue, la boue. Dans une autre page, Enquist oppose sa mère, qui abandonne la recherche de l’amour après la mort de son mari, à Marie Curie, qui agit au contraire dans le désir de ne plus vivre dans le deuil : « On n’est pas obligé de se résigner ». Philippe Pinel rend au jour ces femmes folles et sales, scandaleuses, gênantes, pour les autres. Comme Marie Curie, on brouillonne des rayonnements, des irradiations. Ils peuvent brûler gravement et redonner de la vigueur à la vie.

(traduit par Lena Grumbach et Catherine Marcus, éditions actes sud, livre papier et numérique)

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les immeubles

De grandes étendues plates, sans prairie, sans montagne, sans forêt. C’est le décor immense. Des immeubles, de longs immeubles, de gigantesques immeubles, dont il est impossible de mesurer la taille. Quatre étages, tous, invariablement béton. Suspendus à neuf mètres au-dessus du sol, ils se déplacent lentement, en groupe : des immeubles qui volent comme s’ils étaient des oiseaux lourds. Ils chantent aussi, enfin : des voix de travaux de ravalement assourdissant, de vieux ascenseurs peinant, de volets rouillés au grincement criaillant, de fenêtres qui claquent au vent. Sur les chemins, les hommes regardent et marchent. Ils s’étonnent du spectacle mais le torticolis menace, ou sont gagnés par l’ennui de l’ombre. Ils avancent à la recherche des zones ensoleillées. C’est à ce moment précis que l’immeuble qui vogue au-dessus semble percevoir la volonté de l’homme, et de ses neuf mètres, chute lourdement sur le sol, pour l’annihiler. Des gravats amoncelés parsèment le sol comme un mirage, qu’il faudra jeter plus loin pour repartir sans crainte vers les rayons.

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tennis

Chaque vendredi soir de dix heures à minuit, quatre types d’âges variés se retrouvent sur un terrain de tennis pour taper et taper dans la balle, comme une libération de la nervosité accumulée dans la tête et le corps pendant la semaine, dans la bonne humeur. Par exemple, si par hasard l’un des joueurs fête son anniversaire, l’échauffement consiste à boire du champagne. Mais avant ces épisodes qui s’éternisèrent quelques saisons, la pratique du tennis, qui remonte à mon enfance, était très sérieuse : tout jeune joueur devient dans sa tête un futur champion. Pourquoi le tennis ? Je le regarde avec intérêt à la télé, j’y joue, initié par mon frère, sur une plage vendéenne, ou sur des cours. Quelque chose d’autre me pousse à m’y consacrer un peu, à m’inscrire dans le club municipal : l’ennui ; le désir confus d’affronter l’autre, mais à distance, et par l’intermédiaire d’une balle (la boxe, trop près de l’autre, et je n’aime pas être plâtré, j’ai déjà testé au ski). Jouer au tennis est une façon parmi d’autres de chercher à savoir ce que l’on vaut, en craignant, puisqu’il y a compétition, duel, de ne pas avoir le dessus. Alors : taper des heures sur un mur dans le club (mais d’autres joueurs prennent trop de place à côté de moi), sur le mur étroit et le volet baissé du petit jardin derrière (mais ça dérange le voisin du dessus et les parents), sur le mur de la chambre pour m’entraîner aux volées (mais ça dérange les parents)), sur un mur de l’immeuble (mais ça dérange celui qui vit derrière), sur le mur du garage de l’immeuble (mais les voitures qui rentrent ou qui sortent me dérangent en plein échange ! (et devoir en plus appuyer sur l’interrupteur, pour rallumer, tant de fois !)). Où que ce soit, taper dans une balle, c’est la double découverte du désir insatiable de la jeunesse de se dépenser, et que les adultes sont trop souvent là pour freiner l’accomplissement de ce désir. Le tennis est depuis longtemps adulte, il impose donc ses limites : les règles du jeu et les lignes, l’arbitre et les traits blancs sur le sol pour y veiller. Risque de la faute, d’être dehors. Le tennis est ce sport étrange qui se joue dehors et qui interdit aux coups d’être « dehors » (out !). C’est déborder qui est interdit. C’est l’austère apprentissage qu’il ne faut pas dépasser les limites autorisées, alors que l’homme se définit déjà par tant de limites, l’apprentissage de ce qui n’est pas permis, sous peine de perdre. Sortir des sentiers (de terre) battu(e)s, voilà ce que ce sport nous apprend à ne pas essayer de faire. Voilà le problème. Quel plaisir pourtant de déborder des lignes : cela provoque le rire, mais aussi la découverte, la surprise. La pratique du tennis nous révèle la frustration consécutive à l’interdiction de dépasser le cadre fixé par d’autres que soi, et notre incapacité à savoir maîtriser nos coups sans y travailler. Les règles du tennis apprennent à se conformer au raisonnable défini par autrui, et à comprendre qu’il est tout de même possible de s’exprimer dans un cadre fermé : une fois celui-ci admis, on peut ressentir du plaisir, justement en y réinjectant de la surprise, par le toucher de balle (quelle drôle d’expression !) le contre-pied, l’amortie, le lob, la montée à contre-temps, le coup inattendu, qui provoquent le sourire ou les applaudissements (taper la balle entre les jambes). On peut s’amuser. Avec le matériel, les préparations physiques, la place à la fantaisie dans les compétitions est devenue bien maigre. Les joueurs que j’aimais : Mac Enroe (qui rejetait avec virulence les règles d’arbitrage), Vilas, Leconte, Mecir. C’est une attirance esthétique que je devais ressentir surtout, car leurs jeux n’ont pas beaucoup de points communs. Devant la télé, on a le temps de les observer, de près, bien plus que dans un stade. Faire un beau coup, un beau geste. A dix-douze ans, je veux les imiter ; leurs gestes, leurs mimiques, leurs vêtements m’attirent. Je choisis même une raquette que mon prof ne m’a pas recommandée et que le vendeur me déconseille, mais je suis têtu : c’est cette marque que je veux, car c’est la marque de mon joueur préféré. Mais je me trompe. Ça finira en tendinite, cette histoire, à vouloir forcer, ressembler, taper plus fort, minimiser la douleur, aveu de mon erreur, que je traîne depuis, qui m’a conduit à moins jouer, à ne presque plus jouer, excepté aux internationaux d’Aulnay et de Houat, où, depuis quelques années, devant des spectateurs médusés, mon expérience (immense) forme la jeunesse.

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