ghérasim

tout est irréalisable dans l’odieuse/société de classes, tout, y compris l’amour/la respiration, le rêve, le sourire/l’étreinte, tout, sauf la réalité/ incandescente du devenir

Ghérasim Luca, « La mort morte »

 

Le 9 février 1994, un homme plonge du Pont des Arts, à Paris. C’est Ghérasim. La brume est brusque. La Seine est sombre et froide. Les bras le long du corps, les jambes les premières, serrées l’une contre l’autre comme les lèvres qui ne veulent plus dire. Un plongeon parce que le désespoir n’est plus provisoire. L’air ne suffit plus. Le monde, selon Ghérasim, est désormais dépourvu d’espace pour un corps poétique. Il veut s’en séparer radicalement. Plus de monde, voilà.

C’est un petit attentat personnel, fort bien orchestré, un plongeon discret, un retrait vers la mort, sans trembler, mais surtout une fuite hors de la lourdeur. La réception de la chute se fait déjà loin, on dirait, de la surface des choses, mornes, et si uniformes. Là où Boudu a foiré son coup et fut sauvé des eaux, Ghérasim a bien travaillé sa glissade. Son corps tranche la surface froide de l’eau réveillée par le choc, provoquant la naissance de multiples bulles vertes. Son vœu de disparition d’un monde où nous est instamment demandé d’habiter quelque part, de posséder, pour les présenter, des papiers, de laisser une trace, est efficace et imparable.

Ça y est. Il a disparu, Ghérasim le nomade. Il est débarrassé. Il n’est plus question de souffrance. Personne ne peut le suivre. Englouti, il est temps de penser à la suite. Maintenant, dans un effort de concentration intense, Ghérasim peut rechercher, dans le courant et le silence du fleuve, la puissance nécessaire à la conquête de la mort créatrice. Tandis que les autres qui ont besoin d’air pour vivre verront bientôt dans sa disparition le choix de la mort, lui qui s’en prive se familiarise avec l’étrangeté de l’eau agitée où il entend poursuivre son chant.

Ce n’est pas commode de définir ce qu’il devient. Il plane, il nage, il erre invisiblement, autre part. Elle n’a rien à voir avec le petit appartement d’avant, d’où il a été expulsé, la vaste Seine. Elle l’a entendu se mêler à elle. Elle l’accueille, sans rien lui demander. – Va où bon te semble, suis-moi, résiste-moi, danse selon les forces et le désir qui t’animent encore, peut-être. – C’est comme si mon cœur refroidissait, mais ton eau irrigue ma gorge et tout mon corps se transforme heureusement.

Un invariable mouvement d’union et de création avec la mort, voilà ce que, désormais, Ghérasim est devenu. C’est facile, on dirait. Il n’est plus agressé par la lumière blafarde ou aveuglante de la ville. Il n’entend plus les longs cris aigus de la vie empêchée. Plus de nuit. Plus d’ombre. Plus de quotidien où quelqu’un l’attend. Dans le fleuve complice, Ghérasim est redevenu ce qu’il a depuis longtemps souhaité être, apatride. Chair errant sans contrainte, chair changeante qui exhume ses rêves de déséquilibre, de bouleversement.

Pour l’aider à disparaître, la Seine remodèle la peau de Ghérasim : il y aura bien de ces fieffés fouineurs qui voudront un jour où l’autre le repêcher. Mais ce sera trop tard, ce ne sera plus lui. Le fleuve a son propre rythme, sa propre température. La peau est comme absorbée par autre chose, une sorte de lente putréfaction de ce que fut l’identité corporelle de l’homme prétendument social, comme un dépouillement. Elle se détend peu à peu, épouse les légers ou les brusques remous des profondeurs, dessine ses nouveaux plis de peau morte. Le courant de l’eau du fleuve réinvente avec elle une surface bientôt impossible à identifier. Plus besoin d’ongles pour griffer les discours haineux qui surgissent encore là-haut des gueulards racistes : ici, dans l’humide, ils ramollissent, quittent leurs ports d’attache et se laissent enlever par les eaux troubles, les eaux opaques. Ce sont elles que désormais Ghérasim parcourt confiant, les paupières philosophales légèrement entrouvertes.

La Seine interdit à Ghérasim le surplace, et c’est comme s’ils s’étaient mis d’accord, car c’est cela qu’il recherche. Elle fait surgir de lui qui semble sourire calmement ce qui demeurait paralysé : des gestes inédits de son corps, des souvenirs et des pensées désenlisés, par les pores dilatés. Évasion dans le fleuve. Ils tournoient, tremblent, coulent, glissent, rebondissent, frissonnent. Voyez le récital : ce sont des grappes de pensées et de souvenirs qui se laissent mettre en scène, pour naître dénouées, délestées, dénudées. Danses et idées neuves dans les remous du fleuve, à l’écart de toute assignation à résidence, papiers définitivement inutiles. Ghérasim peut observer qu’ils se concentrent alors en petites chorégraphies compactes qui, si on pouvait les approcher pour les observer, laisseraient entrevoir des alguorescences cérébrales inconnues, des aurores de pensées nouvelles, des ondulations de vers libres, des cadences de désirs irrespectueux. Cela ressemble aussi à d’irréels voyages qu’on ne peut pas vivre ailleurs que dans ce calme silence d’eau visionnaire, où Ghérasim a recréé les conditions de la liberté.

Sa respiration a cessé, mais les lèvres fines de Ghérasim d’où s’échappent des vers vibrants embrassent l’eau. Son corps ne vit plus, mais il assemble des images de l’insaisissable.

Publié dans récits | Laisser un commentaire

«dehors»

«Dehors», assène le serveur d’un café parisien qui lance son bras comme une redondance vers un sdf. Il transporte son lit léger en carton humide, il a plu. Il est vieux, ses cheveux sont gris. Il retourne dehors. Sur le quai du métro, ils sont trois dans leur sac de couchage à dormir sur les rares bancs où ils peuvent encore s’étendre, en pleine journée, les jambes couchées cassées par des barres de métal, ou à même le sol, et les jambes debout passent à côté d’eux sans cesse. Quelqu’un s’approche de moi sur le trottoir d’un boulevard : «Je sors de prison, j’ai déconné avant, avec une bande de mecs, je rame pour manger, j’ai pas envie que ça recommence, je voudrais bien trouver un job, et toi, tu fais quoi, prof, au collège, j’ai écrit, t’as des enfants, ils ont quel âge, salut ! ». Les gens pédalent sur leur vélo, les sirènes des flics et des ambulances disent leur désir de faire vite, les bus foncent, le sdf plonge son bras, creuse, jusqu’au fond de la poubelle, en quête immobile, le carton posé par terre à côté de la poubelle. C’est devant un bureau de change. Le «black friday» est passé. Le froid est généreux cette semaine.

Dehors aussi, jeudi, avancer en pensant à ceux pour qui c’est devenu si difficile, et chanter pour se réchauffer, rappeler la splendeur de la solidarité sans maquillage. « Des rues – hurler : refuse. […] A ton monde insensé/Je ne dis que : refus. » (Marina Tsvetaieva, « Mars »)

Publié dans la vie remue | Laisser un commentaire

les herbes folles, angélique villeneuve, eugénie rambaud

Ce n’est pas simple de vivre avec légèreté. Avec un brin de folie, pas davantage. Les enfants ont cette ressource, il suffit de regarder leur corps en mouvement et leurs yeux briller ou partir, ressource naturelle, tant qu’elle n’a pas été rongée par la raison raisonnante, bétonnante, de nos vies adultes. Il faut l’être un peu, enfant, fou, léger, pour dessiner et poétiser avec simplicité une promenade dans la nature comme un dialogue, un cheminement, une avancée vers l’élargissement de soi, un épanouissement peut-être ; écrire, pour annoncer la couleur : « Je suis le chemin/et celle ou celui qui marche dessus ». Sur la page, quelques vers (français et arabes) questionnent et répondent. Leur partenaire pour échanger est une ligne horizontale discrète aux tons pâles (gris-bleu, vert, jaune), aux traits courts et épais («feutres et fils cousus» par Eugénie Rambaud), rassemblés comme pour se protéger de quelque chose, mais qui progressivement se courbe, se détend, ondule, se déploie, comme porté par de petits coups de vent, où chaque partie de ce qui pourrait bien être de jeunes feuilles attachées à des brindilles prend la mesure de son identité en se désassemblant, se réassemblant, s’autonomisant, si bien que le fil qui les reliait toutes finit, sur certaines pages, par disparaître. Certaines traces prennent la forme de papillons, ou de galets, d’autres s’apparentent à des cœurs, ou à des chromosomes. Rien ne freine leurs métamorphoses, leurs impulsions. Chacune évolue différemment, mue par un désir d’éveil particulier. «Il faudrait que je me laisse faire» et «me laisse ne rien faire», écrit Angélique Villeneuve, car l’action et l’inaction ont alternativement besoin de leur espace propre pour exister : « s’avancer, s’arrêter/par moments c’est pareil ». Les pages où le chemin se poursuit se colorent de la variété des ouvertures qui s’offrent au regard et aux sensations, au fur et à mesure, autour de soi et en soi, dans la nature, le ciel, la plage, la mer. Chemin où j’avance, d’où je m’échappe, et chemin intérieur. Ping-pong désirable ; je m’arrête quand je sens le contact avec les herbes, le ciel, nécessaire. Je me fie à l’appel de mon humeur de l’instant, comme un enfant. Il y a aussi le désir d’accalmie. C’est peut-être lorsque celle-ci est atteinte que la concorde entre le monde extérieur et le monde intérieur forme un paysage harmonieux de mots et d’images, où l’on se sent cousu et en expansion.

(traduit en arabe par Golan Haji – éditions Le port a jauni)

Publié dans lectures | Laisser un commentaire

mur

Les portes du ministère restaient fermées à ceux qui ne souhaitaient pas, ou plus, se laisser embobiner. Quand ceux-là décidèrent de rentrer par la force, l’intrusion fut qualifiée par celui qui présidait les ministres d’attaque contre la République. Aveu. La République était donc un territoire délimité par ceux qui avaient obtenu le pouvoir, une chasse gardée. Mais rien n’était acquis, ni dans le temps, ni dans l’espace. Puisque tout le monde n’était pas accueilli comme il se devait au ministère, en forcer l’accès symbolisait que les limites pouvaient être franchies, que les ministères étaient censés appartenir au peuple. Le politique débordait.

Le monde est une sphère étrange, en mouvement perpétuel, avec des murs que des hommes y bâtissent pour empêcher à d’autres hommes le mouvement, de plus en plus, un peu partout sur les continents, paraît-il, alors qu’on a célébré la chute de celui de Berlin. Comme c’est drôle. Les murs qui séparent les peuples ne sont laids que lorsqu’ils appartiennent au passé, sur lequel on aime davantage poser les yeux que sur le présent. Les nouveau-nés naissent tous sans être prévenus, ni pré-venus, de leur apparition, quelque part. Grandis, certains vont s’amuser à faire le mur. Plaisir d’agir sans autorisation adulte, de transgresser sans conséquence grave. D’autres ne voient pas d’autre issue à leur avenir que de quitter ce quelque part pour un ailleurs inconnu. Chacun dans sa vie se débrouille comme il peut, souvent avec maladresse, parfois heureusement, avec le monde qui est donné. D’où le sentiment de se heurter à un mur, de ne pas être en phase avec lui, monde immense, opaque. Firs : « La vie, elle a passé, on a comme pas vécu ». Ania : « La cerisaie est vendue, elle n’existe plus, c’est vrai, c’est vrai, mais ne pleure pas, maman, tu as encore la vie devant toi, tu as ton âme, si bonne, si pure… Partons ensemble, partons, ma gentille maman, partons d’ici… Nous planterons une nouvelle cerisaie, plus somptueuse encore, tu le verras, tu comprendras, et une joie tranquille, profonde, descendra sur ton âme, comme le soleil à l’heure du soir, et tu pourras sourire, maman ! Partons, ma douce ! partons !… » (La Cerisaie). Tchékhov traduit si bien, dans les paroles des personnages de son théâtre, le sentiment de décalage dans nos vies entre les désirs et le résultat ; le dérèglement du temps de l’individu, obligé de jongler avec deux passés, le passé qu’il n’a pas vécu, et celui qu’il a expérimenté, dont les traces, soit lui parviennent grâce à la mémoire, soit jouent avec lui dans les rêves, mais en supplément, un passé qui fut d’abord le futur, puis le présent ; obligé de jongler aussi avec le présent, insaisissable, et le futur, qui fuit dans nos doigts à une vitesse vertigineuse. Le passé ou le présent ont parfois l’apparence d’un haut mur à gravir. Nous voilà bien embarqués. Pourtant, on vit. On jongle chaque jour avec un monde qui s’alourdit, nos bras fatiguent, on espère, on rêve. Ce qui est immonde, dans le monde, est la façon dont ceux que les murs sont censés protéger veulent faire plier les autres, vulnérables, sous ce poids du monde, faire taire ce qui est léger devant nous, en nous, dans notre esprit, dans nos désirs. Ils veulent en saboter la vitalité par principe frileux, par défaitisme, y apposer un mur, un interdit. Les murs érigés ne concernent pas tout le monde de la même façon. Ils sont plus ou moins friables, faciles à gravir, pour voir ce qu’il y a derrière, c’est-à-dire devant, en réalité. Le mur est là pour que la fissure le creuse. Olga : « Tout deviendra souvenir, et, bien sûr, une nouvelle vie commencera… » (Les Trois sœurs).

Publié dans abécédaire | Un commentaire

bas la place, y’a personne, dolores prato

Ça commence par la naissance et la mort réunies dans le même premier paragraphe : « Je suis née sous une petite table. Je m’étais cachée là parce que la porte d’entrée avait claqué, c’était que l’oncle rentrait. L’oncle avait dit : « Renvoie-la à sa mère, ne vois-tu pas qu’elle meurt chez nous ? » Dolores Prato commente un peu plus loin : « Ce premier petit bout de monde emmagasiné dans ma mémoire, je le vois comme maintenant je vois ma main qui écrit. » C’est le point de départ d’une immersion presque hallucinante de précision dans la vie d’une gamine et de tout ce qui l’entoure, objets, vêtements, pièces, maisons, portes, rues, voisins, anecdotes, mots, phrases, rituels, jeux, maladies, métiers, peurs, fleurs…

Elle vit dans un village des Marches en Italie, fin XIX°, début XX°. Sa mère, son père, on apprendra à peine qui ils sont. Des êtres qui abandonnent celle qui est née de leur relation. Dolores est recueillie par des cousins de sa mère, un frère et une sœur qu’elle nomme ses « oncles ». Lui est curé. Elle, n’est pas maternelle. Dans ce renversement de l’ordre des choses, de cette naissance solitaire qui s’apparente à une mort, Dolores Prato semble avoir puisé toute son énergie vitale. Elle l’exprime dans ce chiasme au sujet de sa ville, Treja : « Moi, je n’appartenais pas à Treja, Treja appartenait à moi. » La ville est, bien davantage que le décor où elle vit, son paysage intérieur. Sa capacité phénoménale à observer la comble de multiples espaces où se reflètent la géographie des lieux et la vie des êtres qui peuplent ses journées. Et cela vaut aussi pour tous les objets, tous les mots, toutes les scènes que Prato restitue dans ce livre massif avec une conscience extra-lucide et généreuse. Chaque page, chaque paragraphe sont le témoignage inusable de son acuité d’observation et de son désir d’être vue telle qu’elle est. La solitude, condition à laquelle elle semble inlassablement attachée, comme à une fenêtre de cellule, est ce qui lui permet une vision si fine et si forte des êtres et des choses qui l’entourent, mais aussi d’elle-même et de sa condition : « Un brouillard épais sans écho cache tout, parfois une trouée de soleil. De ces déchirures vient le peu qui survit ; mais ce peu est à moi, à moi seule, et même l’absence de temps est à moi. […] Dans l’abandon, il y avait le repos et l’autonomie de la vue. […] Ma seule certitude, la brisure entre un banc de brouillard et l’autre, captée par ma sensibilité, non par ma mémoire qui n’existe pas. » L’intelligence de Prato enfant a consisté à transformer l’abandon subi en énergique volonté de découvrir seule de quelle matière le monde peut être fait : « Ne pas avoir été adorée me sauva de la balourdise. L’abandon m’habitua à me débrouiller toute seule ; l’imagination époustouflante qui me fait trouver la solution du moindre problème pratique, à condition qu’il ne soit pas économique, à là sa racine. Conséquence directe, ne jamais demander « pourquoi ? » »

Si nous pouvions nous inspirer de ce livre comme éloge du temps libre et de l’observation patiente des faits de la vie, nous aurions une tout autre conception de l’éducation. Mais le temps presse. Les heures doivent vite succéder aux heures. Vite, les connaissances doivent s’ajouter à celles qui précèdent, il faut comprendre, mais former au fond un tas confus. La quantité des pages du livre de Prato consacrées à l’approche des êtres, des lieux et des objets, est le résultat d’une autre conception de la vie : la description et le dévoilement du sens des actes et des pensées : « Si je n’avais pas eu solitude et silence alentour, je ne me serais pas attardée comme je le faisais sur les merveilles qui jaillissaient de toutes choses ». C’est ainsi que chacun respire, l’observateur et l’observé. Prato raconte la joie dense qu’elle a ressentie les quelques fois où avec son oncle elle est partie marcher à la découverte des choses inconnues : « Il ramassa un caillou qui avait entre eux parties blanches une bande intérieure rouge, un sandwich au jambon. « Pierre à feu ; en cognant dessus, le feu s’alluma. » C’est à l’intérieur d’un caillou de Treja que commença le mystère de l’univers. » Le temps qu’il faut pour sentir l’essence d’un être, d’un lieu ou d’un objet est ce qui la rend si vindicative au sujet de la création des trains : « Avec les trains, les lieux fuyaient, ne restaient pas figés pour se laisser contempler », comme si l’abandon ne concernait pas seulement les êtres, mais aussi chaque élément qui compose le monde à découvrir.

La solitude a été au cœur de la vie de Prato, parce qu’elle a été scandée très tôt par la séparation. Dans le récit de Prato, elle est omniprésente ; c’est, dans son expérience, l’alliée nécessaire de la liberté parce qu’elle ne reste pas figée : elle offre au contraire la possibilité de rencontres avec tout ce qui l’entoure : « La solitude me donnait les émerveillements, les émerveillements effaçaient la solitude ». On retrouve encore dans cette phrase l’efficacité du chiasme à mettre en valeur la relation, le croisement, de termes qui semblent être incompatibles. Chaque développement, court ou qui s’étend, est un émerveillement, parce qu’il ne fige jamais mais restitue du mouvement à ce qui est décrit ou raconté, fidèle à ce que Prato donne comme définition de la vie : « Marcher sans halte possible, c’est ça la vie, marcher sans savoir ce qu’il y aura de l’autre côté quand nous tournerons le coin. Ici il y a un caillou, une fleur, un chat, un bébé qui disparaît sans mourir, un arbre, un ami, soleil, nuage et, nature mêlée à la nature, la douleur obstinée. Si l’on scrute pour savoir ce qu’il y a de l’autre côté, seul répond l’effroi de la question. »

 

(éditions verdier)

Publié dans lectures | Laisser un commentaire

errances, olivier remaud

On a beau dire, on a beau faire comme si ce n’était pas le cas, l’espace immense entourant nos petites vies nous déstabilise. On y avance dans le brouillard, et les vagues finissent par nous submerger. C’est en partie pour cela que les cartes fascinent : elles avouent en voulant la circonscrire notre condition d’errants, notre désarroi quand on est désorienté, notre désir de nous fixer dans du connu. L’intuition de l’enfance ne trompe pas. Quel enfant n’a pas un jour posé ses yeux sur un planisphère, une mappemonde, un atlas, parcourant du doigt et observant le tracé des frontières, des fleuves, les moindres reliefs, les noms des villes, des cours d’eau et des montagnes ? Désir de découvrir, rétrécissement et aplatissement rassurant du monde. Les cartes sont à la fois le point de départ de la rêverie et ce qui limite son étendue. Il n’y a guère que Raymond Maufrais pour, enfant, rêver exploration dans sa chambre les yeux rivés sur la carte du continent sud-américain, et, jeune adulte, partir à l’assaut, solitaire et pur, de la traversée de l’Amazonie.

Vitus Bering, on lit son nom sur les cartes : c’est une île, un détroit, une mer. Ses traces sur les cartes effacent tout ce qui précède et explique ces nominations. Heureusement, Olivier Remaud s’est penché sur ce qui a fait de la vie de Bering une aventure insensée et fascinante, mais aussi, ou bien surtout, sur « ses paysages intérieurs ». C’est l’indolence qui caractérise Bering enfant, aux yeux de ses parents notamment. Méfions-nous de l’indolence. Lui ne pose pas ses yeux sur les cartes, au chaud, dans sa chambre. Il préfère le relief de l’horizon : « Lorsqu’il regardait en arrière vers l’ouest, l’échancrure des terres se dévoilait dans un grand jeu d’ombres et de lumières. Après les pluies, la courbure colorée d’un arc-en-ciel encadrait le paysage à la manière d’une couronne royale. Au nord-est, la Suède fermait l’angle. Le coude qui montait droit vers la Norvège et tournait du côté de l’Angleterre ouvrait sur une mer remplie de légendes. Le spectacle était unique ». Bering fera de ce spectacle une expérience. L’indolence ne dit pas ce qui se joue dans l’esprit d’un gamin. La mer ne procède pas autrement : que cache la surface de ses eaux ?

L’écriture de Remaud pourrait bien être à l’image de la mer : la forme de narration de son récit est classique. Les phrases courtes, la sobriété, la retenue dans l’évocation de la vie de Bering et de son entourage familial et politique, voilà pour la surface. Mais cela, paradoxalement, permet au récit de se déployer avec force car le tout recèle, pour qui s’y plonge avec un peu d’attention, des images aux reliefs et aux profondeurs intenses, des ruptures de rythme, des ellipses qui ensemble naviguent et restituent le fil d’un existence comme une embarcation est lancée sur une mer tantôt calme, tantôt déchaînée, à l’horizon limpide ou bien obscur. Les épisodes de la vie de Bering sont faits de départs, de retours, de lenteurs et d’accélérations : rien n’en est plus éloigné que l’inertie. On accède aussi à son intimité : ses relations avec sa femme Anna notamment sont peintes avec une belle pudeur. C’est un couple aimable, mais qui se heurte à des virages. La ligne droite n’est pas la règle de  l’existence. Les bifurcations ne manquent pas, nées des obstacles et des imprévus. Ce sont les lois d’un voyage. Remaud restitue avec précision l’attrait de Bering pour l’inconnu, pour l’autre, qu’il veut préserver, sans toujours y parvenir, sous les pressions extérieures et personnellement, des accès sauvages de l’homme dit civilisé, et son agacement pour tout ce qui vient perturber son avancée vers l’inconnu à déchiffrer (les cartographes, les rapports hiérarchiques, les rivalités de cour) : « Il chérissait les étraves, car il détestait les intrigues. Il jouissait de l’écume pour fuir la cautèle ». Ailleurs : « Il avance, se brise, puis se remet en marche ». Comme les phrases de ce récit, il me semble, qui ne s’arrêtent que pour mieux se relancer, comme si elles aussi avançaient en s’enfonçant dans la boue (Bering marche beaucoup avant de naviguer), ou dans les creux de la vague, exemplifiant les constantes frictions entre la volonté de découverte et les obstacles qui se dressent devant eux pour rendre leur concrétisation problématique.

Le voyage met à nu les voyageurs, parfois avec leur accord, mais ici, avec une violence difficilement imaginable. Plus aucun repère ne vient rassurer au fur et à mesure que les voyageurs avancent pour atteindre les côtes de l’Alaska. Il n’y a pas d’autre choix que celui de braver et subir, souffrir, peut-être bien périr. Voyage qui s’apparente à un épuisement de soi-même, à une course vertigineuse vers le gouffre. Pourtant, Bering a déjà vécu la lourdeur, la fatigue, l’exténuation du voyage vers la Sibérie, le Kamtchatka. Mais il souhaite repartir, plus loin. C’est cette question de la répétition (et la lecture de D’après nature de Sebald) qui semble avoir conduit Olivier Remaud à raconter la vie de Bering.

Lire Errances dans les métros parisiens a quelque chose d’incongru. Le récit d’Olivier Remaud nous fait prendre conscience de l’écart monumental entre notre façon de voyager et celle de Bering, qui n’est pas si lointaine, mais qui demandait une énergie phénoménale. Lire Errances assis dans un métro climatisé : deux formes de déplacements que tout sépare coexistent mystérieusement.

(éditions Paulsen, version papier et numérique)

 

Publié dans lectures | Laisser un commentaire

pluie

J’aimerais bien écrire sur la pluie, vraiment, sur elle, comme si je la connaissais intimement, elle que l’on fuit dès qu’elle tombe, et qui dans sa chute ne s’éternise pas. Expliquer pourquoi quand elle tombe, on s’en protège, dommage. Le problème, ce sont nos vêtements. Ils sont de trop. Sous une averse intense, vent de face, je brave la pluie sur mon vélo, manteau pantalon chaussures chemise trempés, je n’ai pas de solution, j’avance et elle me fouette sur mon passage, sans insistance. Elle va où elle veut. A pieds aussi, elle se colle à nous, alors, alors, on sort son parapluie. Quand on n’en a plus besoin, on le pose, on le perd. La seule solution, c’est la peau nue. Quand il pleut, il faudrait plutôt ôter un à un ses vêtements. Rester dehors, ne pas s’abriter, l’accueillir, malgré, ou contre, notre esprit encore imprégné de l’hostilité enracinée qu’elle suscite. Se sauver de ce préjugé tenace que chacun a contre elle. Elle coule sur notre peau, l’écart de température fait frissonner, mais pas tant que ça, en respirant bien fort, lentement, en prenant le temps de ressentir ce qui se passe. La pluie a cette qualité de ne pas insister, elle s’estompe en glissant jusqu’au sol, elle n’électrise plus notre désir d’abri. Le charme opère. Je la regarde glisser, je me concentre sur ce qu’elle est, rivière minuscule de petites gouttes nombreuses qui ont soif de rafraîchir, traçant son chemin sur ma peau. Douceur, légèreté, complice fragile et discrète, partenaire passagère, un équilibre instantané se fait, ignorant la nostalgie. La pluie ne revient jamais en arrière. On joue à un jeu. Un soir, de la fenêtre d’une maison prêtée dans le sud, j’aperçois la pluie tomber fort, brutalement. C’est l’été, il fait bon, j’enlève mes vêtements (et je t’invite à le faire aussi). Sur la terrasse de suite la pluie nous inonde de son flux, la sensation de fraîcheur est immédiate, elle coule dans nos bouches, elle est notre seconde peau, comme une tunique qui nous laisse libres de nos mouvements. C’est l’occasion de s’estomper en elle, de s’emboiter à la pluie. Nous sommes pleins de gouttes brillantes. Une autre nuit, il est tard, c’est une fête dans une chaleur moite, affolante, une brusque averse comme un mur surgit et nous pousse dehors pour nous libérer de la torpeur, on est inondés par la pluie qui nous assaille en un instant, qui répond à notre désir. A chaque pluie son rythme. Des gouttes presque déjà des flaques dans l’air asiatique, tourmentées, ombrageuses, comme pressées d’en finir. Gouttes si imperceptibles que je ne suis pas sûr qu’elles m’aient effleuré. Gouttes en colère courant à la mort solitaire. Le tonnerre gronde un peu. La pluie tombe méticuleusement, frappe la terre du jardin, l’asphalte des trottoirs, glisse sur les feuilles et sur les pare-brise des voitures. Le vent ne participe pas. La pluie semble faire ses devoirs, comme quelqu’un qui a oublié de les faire à temps, qui se résigne à s’y mettre et qui s’y plie avec vigueur. Le ciel s’assombrit peu à peu, les flaques se forment, les caniveaux débordent. La pluie dure encore. Le cliquetis des gouttes accélère avec le débit de l’eau, le frottement feutré des gouttes là où elles entrent en impact est plus fort. L’odeur de l’humidité s’installe dans l’air. La pluie forme un voile d’eau puissant qui blanchit le paysage, qui faiblit puis reprend des forces selon les instants. J’ai parfois le sentiment que c’est comme ça que l’on poursuit sa vie, dans le surgissement discret ou brutal d’un élan imprévu où pluie et peau partagent quelques instants qui suspendent, entre nous et la dislocation qui sévit à tant d’endroits du monde, un filtre.

Publié dans abécédaire | Laisser un commentaire

le bel été (des premiers paragraphes)-12

Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. »

Marguerite Duras, L’Amant

Ce paragraphe est autre chose qu’un paragraphe. Je le lis alors que je suis malade, cloîtré dans ma chambre et la fièvre. Il est fiévreux lui aussi, les mots inscrits sur le papier veulent sortir de leur condition. La nuit, le jour, la fièvre envahit et dirige mon esprit. Je délire comme ça ne m’était jamais arrivé, la vitesse de réflexion de mon cerveau, les images qui surgissent de lui, sont époustouflantes. Tout fuse, c’est en un sens réjouissant, mais cela va trop vite. Je suis dévasté par la fièvre. Je fonce tête baissée et désordonnée dans le récit. Je suis conquis. Est-ce mon état ? La femme qui s’exprime, ce n’est pas seulement une narratrice qui raconte qui elle fut, ce qu’elle vécut, dans sa jeunesse. Bien sûr, quand la magie des récits s’installe, un personnage n’est seulement lui-même que rarement. Il se dédouble, il vient nous perturber. Mais là, la jeune femme belle du roman de Duras qui s’invite a les traits d’une étudiante que je connais, lectrice fervente de Duras. Elle ne le sait pas, sans doute, que je la lis, elle, lorsqu’assise à côté de moi ou devant moi, je contemple ses longs cheveux, son profil au dessin subtil, sensuel, mais ce n’est pas sûr : le téléphone sonne, elle m’appelle, alors même que je suis dans le roman de Duras, et que dans le roman de Duras, c’est elle. J’ai son image à l’esprit. Son nez, ses lèvres, ses yeux sont parfaitement dessinés. Elle s’inquiète de moi ? Je suspends ma lecture pour lui parler. Le livre est posé sur le lit. Nous nous parlons, longuement, de Duras, de L’Amant, d’autres choses. La fièvre se dédouble. Elle me rejoint. J’écoute ce que sa voix posée, un peu terne, prudente, mais qui s’allume dans son rire, ascendant, moins prudent, passagèrement, me dit. Nous avons partagé, déjà, des crises de fou-rire. Partager des fous-rire, cela donne le sentiment de brûler les étapes, comme de se connaître depuis toujours, souterrainement. Je ne sais pas ce qu’elle perçoit de ce que je lui dis. L’image de ses longs cheveux fins, frisés, électriques, sa silhouette mince, harmonieuse surgit, je suis seul à la voir. Je suis celui qui lui parle, comme l’homme à la narratrice, sans attendre l’âge de la dévastation. Je suis l’amant du présent, l’amant de l’imaginaire, celui qui voudrait préserver la jeunesse, qui redoute le temps. Je lui parle, mais avec distance, au téléphone, sans parvenir à la sincérité de l’homme qui s’adresse à la narratrice. Je suis malade. J’ai vu, j’ai tendu l’oreille, c’était elle, la femme dans L’Amant.

Jérôme Thouart

Publié dans le bel été (des premiers paragraphes) | Laisser un commentaire

le bel été (des premiers paragraphes) -11

La foudre m’a frappée toute ma vie. Mais une seule fois pour de vrai. Je devrais pas m’en souvenir, parce que j’étais à peine plus qu’un bébé. N’empêche, je m’en souviens. J’étais dans un champ, avec des chevaux et des cavaliers qui exécutaient des numéros. Tout à coup, un orage est arrivé, et une femme – pas Maman- m’a prise dans ses bras pour m’emmener sous un arbre. Alors qu’elle me serrait fort contre elle j’ai levé les yeux et j’ai vu le motif des feuilles noires sur le blanc du ciel.
                                                            
Prodigieuses créatures, Tracy Chevalier
 

Tout comme Mary Anning, la foudre me frappe régulièrement dans ma vie. Ce sont de petits éclairs qui me traversent, rapides et indolores mais éblouissants. Ils éclatent dans ma tête au détour d’une conversation par exemple et viennent mettre en lumière un point de questionnement qui se logeait jusqu’alors dans un repli de mon cerveau, parfois sans même que cela soit arrivé jusqu’à ma conscience. Lorsque l’éclair arrive, cette interrogation, qui me gênait sans que la question se soit clairement posée dans mon esprit, apparaît. La raison pour laquelle ces moments sont agréables réside dans le fait que l’éclair m’apporte à la fois la possibilité de débusquer cette question cachée mais il m’apporte aussi la réponse, ou du moins un début de réponse. Ce nouveau point de vue vient alors s’emboîter dans un puzzle, formé par les précédentes questions, devenues réponses grâce aux éclairs. C’est cette construction qui me permet d’appréhender mon quotidien et de m’y adapter. Je crois que ce puzzle me permet de devenir plus lucide, en tous les cas il me permet de devenir plus sereine. Je suis donc reconnaissante vis à vis des personnes qui m’entourent car c’est grâce à nos échanges « électriques » que je peux construire mon puzzle au fil du temps.

Laure d’Assonville

Publié dans le bel été (des premiers paragraphes) | Laisser un commentaire

le bel été (des premiers paragraphes)-10

Ma mère était andalouse. Le hasard fit que de naissance ses parents portaient l’un et l’autre le même nom de famille, MUÑOZ : si bien que, selon l’usage espagnol, elle portait le double nom Muñoz Muñoz. De son nom de baptême, elle s’appelait Aracoeli. Mon teint, mes traits, c’est à elle que je ressemblais, tandis que la couleur de mes yeux venait de mon père (Italien du Piémont). De ce temps où j’étais beau, me revient à l’oreille une chanson douce que l’on chantait seulement les soirs de pleine lune, et dont je ne me lassais jamais. Et elle, pleine de joie, me la répétait, en me faisant sauter vers la lune, comme pour m’exhiber devant ma sœur jumelle, là-haut dans le ciel :

Luna lunera
cascabelera
los ojos azules
la cara morena.

Lune ronde lune
hurluberlune
les yeux tout bleus
la frimousse brune.

Elsa Morante, Aracoeli, 1982.

« Lis-moi » : c’était ton ordre, toi le roman au titre impérial, pourtant prisonnier des autres dans la bibliothèque familiale. Aracoeli, tu m’inspirais poésie. Aracoeli, le mot roule sur la langue et s’éclate en moi comme une réponse aux questions que j’ignore d’habitude. « Lis-moi » : d’abord, je te saisis, je te nettoie, je te palpe, je te hume. Les grains dorés de la poussière sont soufflés au loin et me voilà prête à te lire. Les mots de la romancière traînent dans ma tête, m’entêtent, je m’attache à toi dès les premières lignes. Le roman, la romancière laissent place au personnage. « Lis-moi », ordonne alors le personnage. Toi aussi, tu parles de l’Andalousie, elle t’intéresse autant qu’elle m’intéresse. Toi aussi, tu l’as laissé s’endormir ce passé, malgré ce nom de famille qui hurle qu’un peu de toi vient de là-bas. Tu ne veux pas l’oublier, mais tu as du mal à l’assumer. Personne ne me parle d’Andalousie chez moi, et toi personnage, tu te décides à en parler, car toi aussi, on ne t’a rien dit. Personnage, je me retrouve en toi. Toi aussi, ta mère est partout, te fascine, te retient, tu l’agaces et tu l’adores. Toi aussi, ton père est là, vaguement absent, englouti est pourtant partout dans ce que tu dis, dans ce que tu fais. Quand je lis tes premières lignes, c’est mon reflet dans un miroir flou et sale. Miroir faussé par l’altérité de celle qui vous a écrites, toi et tes lignes. Cette manie du détail, l’ajout ici et là des parenthèses et des tirets tout comme moi – car les phrases ne peuvent être aussi longues sans ces aides précieuses, pas pour nous en tout cas – c’est comme cela que j’écris. Aracoeli rime avec poésie, oui, mais ici c’est plutôt de l’ordre de la magie. Voilà que tu me livres les mots magiques, narrateur. Les mots espagnols que j’engloutis comme le reste, je les relis, les murmure comme une incantation, partout. Mon accent parisien devient andalou, le temps d’une lecture, le temps d’un été. Je n’ai pas la paresse de la langue andalouse, elle ne m’est pas innée, je redouble d’efforts pour imiter des ancêtres mystérieux et mes nouveaux amis que j’apprends à connaître. Je les apprends par cœur ces mots, comme on apprenait la poésie à l’école, je les chante sous la douche, je les murmure à des inconnus dans le trajet de mes journées. J’ai eu peur de toi, de ce premier paragraphe trop clairvoyant. Tu semblais savoir qui j’étais, j’ai cru que tu me parlais. Tu me disais de te lire, tu savais que j’étais intriguée de me retrouver ici, face à mon double masculin, mon double d’un temps passé, mon double de fiction. Ce que j’aime chez toi, Aracoeli, c’est cette surprise que j’ai à chaque fois que je relis ton premier paragraphe. C’est espérer que la suite sera tout aussi bien, comme si à chaque lecture, il pouvait toujours se passer quelque chose de nouveau. Je te vois comme une vie autonome de la mienne, pourtant, je peux te posséder le temps des pages qui se bousculent sous mes doigts. Paragraphe comme une première respiration, roman comme une possibilité de vie. Aracoeli, tu me donnes le pouvoir de vivre un peu plus fort à chaque fois que je te lis.

Alice Diaz

Publié dans le bel été (des premiers paragraphes) | Laisser un commentaire