bribes (122)

dépourvu de plante verte, les défaillances en entraînant d’autres, le désintérêt me tenaillait

la mer enveloppe la violence de la terre, toujours assoiffée, la mord, s’étend

je dépouille la perte invisible, je désire les rêveries des rythmes à venir

non loin, à l’horizon, à l’affût, elle pique la curiosité, la fuite vers l’étrangeté du monde

le chemin se cogne. ligne brisée, inépuisablement. il se délivre au cœur même de son état

la dimension modeste d’une goutte d’eau. mais le plongeon lui procure un éternel recommencement

l’enfance d’un lieu

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l’amante anglaise, marguerite duras

Un fait divers, ce pourrait être la manifestation concrète du désir de changer de vie, de ravir au temps un autre temps. Par exemple : une femme mariée, Claire Lannes, tue sa cousine, Marie-Thérèse Bousquet, qui s’occupe de l’entretien de sa maison, et des repas. Elle découpe son corps, jette un à un les morceaux dans un train, la tête exceptée, qui n’est pas retrouvée. Claire Lannes est arrêtée. Elle reconnaît son crime. Dans la pièce de Duras, un homme interroge le mari, Pierre Lannes, puis la meurtrière : « Elle, elle ne donne aucune raison à ce crime. Alors, je cherche pour elle. »

Claire Lannes dit à l’interrogateur que depuis l’absence de la morte dans la maison, la différence qu’elle remarque est qu’il y a « de la poussière ». «La propreté tenait beaucoup de place dans la maison, elle prenait trop de place». Puis elle se demande si la propreté ne prenait pas la place du «temps». Comme si rendre leur propreté aux choses c’était mentir. Non, les choses, les êtres, le monde, tout cela est sale, et vouloir l’effacer est une forme de trahison du temps.

Par le passé, Claire Lannes a aimé passionnément un homme : « Je ne sais pas à quoi j’ai passé ma vie jusqu’ici. J’ai aimé l’agent de Cahors. ». Ensuite, il y a eu la rencontre avec son mari : « Je me demande bien à quoi j’ai passé ma vie. » Elle n’aime pas son mari, elle n’a pas d’enfants.

Claire Lannes a tué celle qui est responsable de faire réapparaître la propreté parce qu’elle ne supporterait pas que l’on recouvre le temps d’une pellicule. Marie-Thérèse, par sa fonction, symboliserait tous ceux qui veulent donner l’illusion que la vie est une chose propre sur elle, quand en réalité, Claire Lannes pressent inconsciemment que la sienne, de vie, se résume à un effacement du temps. C’est alors que peut surgir en elle l’envie d’effacer à son tour ceux qui veulent la maintenir dans une vie propre en apparence, et donc de supprimer à son tour les traces de celle qui avait comme charge la persistance de la propreté, en jetant les parties de son corps découpé dans le train qui passe près de la maison (située, dans le fait divers dont Duras s’inspire, ça ne s’invente pas, rue de la Paix !). Ce n’était plus tenable de vivre et d’avaler cette nourriture et cette sauce indigestes préparées par Marie-Thérèse, qui maintiennent en vie, en vie douloureuse. Tuer pour être en paix.

L’interrogateur croit que le mari devait souhaiter que « les deux femmes disparaissent de votre vie, afin de vous retrouver seul. Vous avez dû rêver de la fin d’un monde. C’est-à-dire du recommencement d’un autre. Mais qui vous aurait été donné. » Selon Claire, son mari et elle ont tous les deux « rêvé de crime ». Lui n’est pas passé à l’acte. Elle, si. L’inertie de Pierre Lannes, qui rappelle un peu celle de Plume de Michaux, dans « un homme paisible », qui ne se sent pas concerné par les malheurs et le sang autour de lui, maintient les êtres dans leur vie sans vie. La folie du meurtre de Claire Lannes éclaire le désir, potentiellement partagé par tous, de changer de vie, le désir d’effacer ce qui rend celle-ci étrangère à nous-mêmes, pour recommencer.

« Ecoutez-loi, je vous en supplie… » dit-elle à l’interrogateur : Claire Lannes passait beaucoup de temps dans le jardin de la maison. Les autres n’y venaient pas. L’espace ou le temps pour l’écouter parler est venu trop tard. Le crime s’est substitué. Mais le dialogue théâtral s’invite pour donner corps à la parole tuée, réanime le flot par lequel la folie et l’intelligence des choses et des êtres se mélangent.

(Gallimard, collection Folio)

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bribes (121)

un funambule vague se baigne

orphelin des terres lointaines, du ciel. les multiples reflets d’une vie nouvelle se devinent

il cheminait dans une faille où brûle l’aventure

le rêveur rocailleux restaure

dans des fissures menace la mort

un funambule désabusé par le monde brutal, absurde, voudrait de belles vacances

il faudra l’énigmatique simplicité

il ferait clair, en la spontanéité. le parfum, le chant. accord aiguisé

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la fraîcheur *20

d’abord, je perçois en elle un mouvement ascendant, franc, frondeur, qui éclot pour très vite se frotter à la peau, frisson fructueux, et ainsi desserrer le frein du corps et de l’esprit. franchir une frontière, frayer du fraternel

la brèche est ouverte, le corps et l’esprit se lèvent, comme une flèche d’accès à la légèreté, qui exclut l’inaction qui précédait. l’attention est aiguë, claire et nette, au sommet

chercheur cheminant dans les branchages, vers le chatoyant. glissement plaisant, charnel, tout schuss, créant de lui-même de multiples flocons qui roulent sur la chair, qui la pénètrent, chatouillent et font chavirer l’esprit. les occasions de trouver du charme au monde extérieur chantent, avalanchent

vigueur du flâneur. ardeur des couleurs. épices venues d’ailleurs

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Bribes (120)

langage de métamorphose. faiseur de sources. sentiment funambule du précaire écrire

timide passation pour rendre visible un monde, adolescent, inachevé

désir d’inventivité, de franchise, balayant des continents de soumission à la répétition

le présent est un jeu de cache-cache pour l’enfant. pour l’adulte aussi, qui cicatrise avec lenteur

pas de traces, peu d’indices. il se cache en 1946

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bribes (119)

penser, comme fuir la bonne voie, l’accoutumance, les drapeaux. création de grandes ardeurs

il se sent frère d’une rivière modeste, révoltée, une des voies d’accès vers le fleuve

scellé au silence, il s’est détaché, hier, aujourd’hui, demain, chaque jour un peu plus, pour un monde d’envol, inachevé comme l’avenir

voué à vivre le flux dépourvu de méthode

vagabond de lui-même, à faire disparaître les cruelles années. il renaît comme apprenti de ses voyages les plus troublants

le matin gris rêvait de fleurs avec le soleil, de la saison de la cadence de la chair

ont traversé. pauvres, peuvent. cheminent, hantent, chantent, tentent

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marie depussé, qu’est-ce qu’on garde ?

En 2000, Marie Depussé publie ce livre que j’ai aimé lire (je me souviens que c’était à Nantes), dont j’aime relire des passages de temps en temps, un livre plein, qui revit à chaque relecture, un livre de souvenirs, une réflexion sur l’enseignement, sur la littérature, une évocation du couloir 34/44 de Paris VII, sur de nombreux autres sujets, un livre que j’aime.

La dernière fois que j’ai vu Marie Depussé, c’était à Paris, à l’occasion de la cérémonie en hommage à Pierre Pachet. Je l’ai aperçue, assise derrière moi, puis dans une salle où nous étions conviés à boire un verre (notamment de vodka). Il y avait du monde, beaucoup de visages, des anciens étudiants de Paris VII-Jussieu, des anciens professeurs de Paris VII, des écrivains, des amis. Il y avait encore Jocelyne, la secrétaire de STD, Science des textes et documents, personnage pivot du couloir 34/44. Mais cela, il faut y être passé pour le savoir.

Il y avait également Antoine Compagnon, dont la lecture suscite en Marie Depussé la tristesse, voire un peu plus. Compagnon est un auteur qui l’irrite, dont elle déplore, avec une habileté à la fois charmante et féroce, la tristesse et la sécheresse. Façon pour elle, je crois, de se distinguer de cette sécheresse, et d’annoncer discrètement, au début de Qu’est-ce qu’on garde ?, que c’est un livre qui marie douceur et force de la pensée, un livre où il s’agit, entre autres, de montrer que théorie littéraire et pratique d’enseignement se mêlent, au moins parfois, malgré les obstacles, avec harmonie et humanité.

La première fois que j’ai vu Marie Depussé, je ne sais plus si c’est dans le film de Nicolas Philibert sur La Borde, La Moindre des choses, ou dans le couloir 34/44, avec son petit chien au bout d’une laisse. Assis sur un banc du couloir, je la vois passer, grande, cigarette à la main, laisse dans l’autre, sac à l’épaule, parler à quelqu’un, entrer dans une salle de cours. Je me suis dit, avec une condescendance satisfaite, mais qu’est-ce que c’est que cette prof qui vient avec un chien. J’étais bête. J’ai lu, des années après, alors que je n’étais plus étudiant, mais prof, son livre sur la Borde, Dieu gît dans le détails, puis Qu’est-ce qu’on garde ?, puis les autres, peu nombreux, hélas.

J’ai suggéré le nom de Marie Depussé aux membres de la revue « La Femelle du requin » pour un prochain numéro. L’été était bien installé. Quelques jours après, j’ai appris sa mort. J’ai été bête, là encore, de ne pas l’avoir fait plus tôt.

J’ai trouvé désolant que sa mort donne lieu à aussi peu d’articles dans les journaux – de la presse écrite, et que certains soient si courts, et même fautifs.

Dans la première partie, « La question », Marie Depussé raconte l’idée qu’ont eue, dans la foulée de mai 68, deux profs avec elle, de quitter la Sorbonne pour créer un département de lettres à Jussieu. Enseigner autrement que selon l’histoire littéraire. Pencher plutôt pour l’idée que « l’enseignement de la littérature devait avoir quelque rapport avec la pensée ». Depussé oppose La Sorbonne à Jussieu, « le Bâtiment » à « l’esplanade ». Elle suggère l’attachement à un lieu, pourtant guère séduisant, avec ses courants d’air sur le parvis qui entouraient la tour centrale, des escaliers de béton gris tristes.

Plus loin dans le livre, elle dit que même à Jussieu, l’enseignement de l’histoire littéraire, qui était à la source de leur déménagement, a refait son apparition en première année. Pour résorber l’ignorance des étudiants, fraîchement bacheliers, leur « niveau » leur fermant les portes de la prépa, en la matière.

Je me souviens qu’au moment de mon inscription en lettres après le bac, je m’étais procuré les brochures de lettres de la Sorbonne, de Créteil, de Jussieu, pour comparer. Seule celle de Jussieu était séduisante, ouverte, variée, avec une large place faite à la littérature du XXème siècle, à la linguistique, à la psychanalyse, à la philosophie. Les autres brochures ? Les poètes de la Pléiade, Molière, Corneille, Racine… la littérature s’arrêtait en 1900 ou un peu plus. Cela préfigurait déjà l’ennui qui m’attendait, avec ses particules de poussière à la pelle (à Jussieu, ce serait l’amiante, et cela donnerait lieu à un nouveau déménagement, au goût d’abandon). J’ai choisi Jussieu. Pour ne pas risquer d’être recalé dans les inscriptions, mon prof de français de seconde avait fait la queue pour un copain lycéen et moi. Je le remercie encore. Choisir Jussieu a été une décision essentielle dans ma vie, je ne le savais pas encore, je le pressentais, cela s’est confirmé par la suite.

Depussé aborde rapidement l’enseignement dans son livre, et ce qui rend sa pratique difficile. En plus de l’ignorance comme obstacle à un enseignement neuf de la littérature, il y a « la conformité » des professeurs qui veulent à tout prix effacer l’évolution de la critique littéraire (Benveniste, Lacan, Barthes, Blanchot) pour en revenir à un enseignement classique, historique, biographique, qui a pour fâcheuse conséquence de ne pas commencer par l’œuvre. Commencer par le reste, c’est remplir l’œuvre par autre chose que ce que l’œuvre propose elle-même, nue, neuve, offerte, prometteuse. Comme Flaubert qui « envoyait à ses amis la première phrase de ses romans », Depussé préfère « ouvrir le cadeau. Après, plus tard, lire la biographie ».

Ce que c’est que parler d’un texte, ce que cela nécessite de travail pour être dans la bonne approche, pour lui faire place, voilà comment ça sonne pour Depussé :

« On touche le texte, on le voit, on le lit comme si c’était la vraie première fois, on tâte ses courbures, on bute, ravi, dans son insolence, on pétrit la pâte de sa langue, on écoute sa violence, sa musique.
Et l’on trouve les mots pour le dire. Une fois commencé, cela pourrait ne jamais finir. Parfois les mots qui viennent ont le pouvoir, un instant, de donner un nom au sens, ils sont alors, à leur tour, des nominations, instants de paix, précaires, où se renouent des fils qu’on ne savait pas être rompus. »

Donner un nom au sens.

Sans ce travail préalable, c’est l’ennui, pour les étudiants. L’ennui qui menace tant les élèves, qui passe souvent à l’acte.

Marie Depussé voit son métier (le nôtre en fait, car nous avons cela en partage) comme « une déraisonnable envie de convaincre ». On sent que le cœur n’y est plus tout à fait, en 2000, que l’élan qui portait (comme je l’ai pressenti par chance) les étudiants à venir à Jussieu plutôt qu’à la Sorbonne s’est doucement estompé, mais qu’il résiste encore. On aime être étudiant à STD, couloir 34/44 (je confirme). Il y « flotte […] une irréductible gentillesse ». Depussé ajoute : « Peut-être, des années subversives, est-ce l’élément le plus précieux qui demeure». La gentillesse est subversive, oui. J’ai envie de citer ce paragraphe, aussi, drôle et triste, sur les professeurs : « La gentillesse du couloir a soigné pendant des années des êtres si peu sensibles à l’ici et au maintenant. Elle leur a rendu les jours, les instants. Pour ceux qui arrivent aujourd’hui, je ne sais. Certains, malgré leur jeunesse, semblent atteints d’une abstraction incurable, dont un des symptômes est leur arrivisme fou, leur acharnement à faire, comme on dit, carrière. Ils trottinent dans la carrière comme des autruches au cou raide semblant ignorer qu’elles trottinent, de commission en colloque, vers l’abattoir. Et quand je vois ces jeunes femmes belles, si lisses, s’acharner, je me demande quel visage ont leurs amants ; et pourquoi ne les retiennent-ils pas dans leurs mains, au soleil ? »

A plusieurs reprises, Depussé laisse entendre que c’est une question de vie ou de mort, notre façon d’enseigner. De vie ou de mort dans la vie. Ne pas rester enclos dans des façons d’enseigner qui réduisent le lien à des carcans qui se transmettent sans vie (par exemple « l’idée de la composition comme préalable » à la confrontation libre à un texte). Rendre sa vivacité au texte étudié, « ses mystères », « l’étonnement », jouer avec lui, faire circuler la parole de chacun. Le contraire, Depussé le nomme, en référence à Barthes, « l’effet de pauvreté ».

Relire Depussé, c’est aussi, pour moi, comme reparcourir mentalement le chemin qui me menait du parvis, par l’escalier, à la cafèt, et au couloir de STD, au deuxième étage. Les images défilent une à une. Je rajoute la suite des noms que je reconnais aux majuscules que Depussé leur laisse.

Depussé décrit très bien la démarche étrange qui fait se déplacer les étudiants et les profs jusqu’à une salle de cours. Le désir de faire entrer les élèves dans le cercle où la fiction permet la méditation, dans le « savoir-faire avec la langue qui est le nôtre et qui peut devenir le leur. » Le plaisir de faire cours à deux (Depussé avec F.M., et moi avec V.M., je confirme le bonheur que ça peut être). Donner et accompagner la parole pour qu’il y ait « rencontre », c’est-à-dire le contraire de la conformité, du sur-place.

Et tant d’autres choses, « au bout du couloir ».

(éditions pol, livre papier et numérique)

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bribes (118)

le ton de ma vie, plutôt qu’approfondi, dans le désir poudreux de quelques bribes merveilleuses

souvenir de gens qui fuyaient, se cachaient. la veille usés. demain, contempler l’aube

la fatigue pousse

répandre l’obsession de créer librement. nomade à la recherche d’enchantements

des êtres humains exercent le pouvoir sous forme de crottes. invite à la vigilance

l’enfance a hanté un jardin pour s’extraire de son fantôme austère

une lueur fragile dans les yeux, le train perdu file dans la nuit vers rien d’insignifiant

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bribes (117)

l’appel d’air stimule le feu ; lancé, débroussaille le paysage. s’y jeter, se chercher une sortie de soi-même

il devrait bientôt changer de mécanicien. sa virgule académique refuse la circulation

nous signalerons désormais la beauté du fourbi

l’éclaircie du réel, en 2004, a fait paraître le talent du Viêt Nam

optimisme intime de l’hospitalité

dites-moi l’écriture qui embrase

vivre à côté, rouvrant la vitalité, glissant de l’inquiétude

projet vers la rivière. elle va, s’insinuant comme le vent, de sa beauté inédite, turquoise. percée tranchante. l’or brandi suffisait au cœur. frottement. bribe sur le monde, frêle apparition

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comment supporter sa liberté, chantal thomas

Si l’on tente un décompte des moments où cela nous arrive, de supporter notre liberté, la liste pourrait bien être maigre… Bien souvent, les occasions ne se présentent pas à nous, sans doute parce que la liberté est un désir permanent, mais qui nous fait peur quand il se présente à nous, parce qu’on ne s’y prépare pas, parce que les incitations sont rares, heurtent nos habitudes, les contraintes auxquelles on est soumis. Pourtant, l’enfant qui joue démontre que les ouvertures sont nombreuses. Mais l’autorité adulte se rappelle à l’imaginaire pour y mettre un frein : on n’est pas là pour s’amuser, on n’a pas le temps. Jalousie de ceux qui ne savent plus profiter de la liberté ? L’enfant provoque l’adulte dans son appréciation du temps libre. Il sait quoi faire, l’enfant, il sait comment laisser le temps déborder. Mais, comme pour les fleuves, les adultes usent de leur pouvoir d’adulte et organisent leur propre temps pour circonscrire les fleuves et les enfants.

Lors de ma première lecture de cet essai épatant de Chantal Thomas, j’avais été frappé par une citation de Blanchot, par sa force de dévoilement d’une illusion : « Sans la prison, nous saurions que nous sommes en prison ». L’homme construit sa propre opacité, son leurre de liberté, de façon à ne pas être confronté à sa propre prison sociale, intérieure. Chantal Thomas la discute, cette phrase, en minimise la portée, en rappelant la différence de condition qui perdure entre un être emprisonné et un autre. Oui, mais elle éclaire notre condition d’être contenu par des règles et des méthodes qui le renferment, qui le réduisent, presque invariablement.

C’est pour cela que réside dans le refus, la grève, la fuite (Rimbaud), la soustraction, le loisir, la solitude, le non (Michaux), une vitalité qui aide, qui sauve, qui (ré)anime l’homme dans sa capacité de liberté.

Et aussi : « comment se laisser surprendre par soi-même ». Tenter de prendre ce chemin de la surprise.

Chantal Thomas intitule l’un de ses chapitres « Le néant du tourisme ». Elle s’appuie sur Un voyage en Italie de Guido Ceronetti, qui a des mots impitoyables sur le tourisme : « Le très méchant sortilège touristique supprime tout rapport avec la réalité : dans le tourisme, ni la vie ni la mort n’existent, ni le bonheur ni la douleur : il y a seulement le tourisme, qui n’est pas la présence de quelque chose, mais la privation, contre paiement, de tout. Les touristes sont des ombres… ». Le guide touristique, en ce sens, est celui qui empêche de se perdre, qui pousse à ne pas passer à côté de l’essentiel, de l’incontournable. Mais du coup, cette façon d’imposer emprisonne le voyageur dans un chemin prévu à l’avance, stéréotypé, où les bifurcations, les arrêts, les échappées dans l’espace et dans le temps, deviennent difficiles, voire impossibles. Notre liberté de cheminer est rangée dans une valise, bien fermée.

En relisant ce chapitre, j’ai pensé à ce que c’est qu’être professeur de lettres, traditionnellement. Une sorte de guide touristique qui mène son groupe, de main de maître. Qui balise par avance le chemin de la lecture, en dirige la lecture académique, classique, qui dit ce qu’il faut lire et comprendre, et ce faisant, qui ne laisse pas les élèves déborder à leur façon, à partir de leur lecture personnelle du texte, et s’emparer de l’œuvre sans chemin préétabli. Une lecture devrait être, aussi souvent que possible, une rencontre entre deux interlocuteurs qui ne se connaissent pas en dehors du texte, lieu de la rencontre où il est possible d’intervenir et de dialoguer librement. Sans quoi la lecture perd de sa sève, reste étrangère à la réalité du lecteur qui du coup la regarde comme un objet inerte, abstrait, un objet touristique imposé par un autre, figé. Il faudrait se déshabituer à diriger la lecture dans la direction que les autres ont lu, lâcher la laisse, offrir un espace de liberté aux élèves, les déshabituer à attendre que le guide dise quoi penser. Supporter sa liberté et se laisser surprendre.

(Editions Rivages poche, petite bibliothèque)

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