première quinzaine de janvier 2017 : bribes

la danse est son pays. elle tisse avec la nature de son corps vif le paysage rêvé

elle est inquiète. sensible aux autres lieux qui brillent. pleins de singularités. espaces de la tendresse pour l’homme

elle aime se déguiser en extase délurée. en légère ébriété ludique

nulle explication à la souplesse. source, rivière. électrique, onirique

équilibriste épousant la surface de l’eau. chorégraphie humide

désinvolture aventureuse de son corps, clandestine, à donner le tournis

désire une terre de fantaisie tactile

jouissance un peu plus vertigineuse qui chante ses ciels changeants

Publié dans bribes | Laisser un commentaire

note sur la suppression générale des partis politiques, simone weil

Comment bien débuter une année ? En lisant cet article de Simone Weil, paru en 1950. C’est court, percutant et revigorant. Loin des pratiques primaires des partis, à la mode ces derniers temps.

En un peu plus de trente petites pages, pas le temps de tergiverser. Commencer par rappeler que 1789 n’incluait pas les partis dans sa conception politique. Continuer, en écho au questionnement dans La République de Platon, en posant que « Seul ce qui est juste est légitime ». A partir de là, et avec une rapide et lumineuse bifurcation vers le Contrat social, le grand écart entre partis et justice saute aux yeux : quand, comme font les partis, on fabrique de la passion collective (qui pour Rousseau n’a pas la clairvoyance de la raison), quand on exerce une pression « sur la pensée de chacun » et qu’on a comme fin sa survie, non seulement on s’éloigne dangereusement du désir de justice, mais, n’y va pas de main morte Simone Weil, « tout parti est totalitaire, en germe et en aspiration ».

Simone Weill ajoute : « si on a un critère du bien autre que le bien, on perd la notion de bien ». Un exemple permet de réduire à presque rien l’éventuelle protestation d’un membre de parti assurant de son honnêteté et de sa volonté de faire le bien commun : la façon dont il va presque toujours soumettre sa pensée à la discipline et aux décisions de son parti, quelle que soit l’adhésion qu’il éprouve à leur sujet. C’est ce qui s’appelle porter une « étiquette ».

Alors que faire ? « Des solutions ne sont pas facile à concevoir. Mais il est évident, après un examen attentif, que toute solution impliquerait d’abord la suppression des partis politiques ». Joli chantier. Aujourd’hui, on est très loin du compte, sans doute : les partis dominent les institutions politiques depuis si longtemps. Mais la force de Simone Weil est de rappeler des évidences fondatrices, qui ne s’usent pas avec le temps, mais que, pour conserver le pouvoir, les partis s’emploient à édulcorer ou à confisquer avec hypocrisie ou arrière-pensée.

Simone Weill conclut sur la vertu de l’attention, essentielle à l’esprit pour discerner ce qui est juste – conforme à la volonté générale (sans que l’intérêt personnel n’entre en jeu) – et la nécessité d’exercer sa pensée, sans confondre cet exercice avec celui de prendre, justement, déjà, hélas, parti (être pour ou contre). Voici la façon dont on devrait, selon elle, procéder dans les écoles :

« Méditez ce texte et exprimer les réflexions qui vous viennent à l’esprit ».

(Editions Sillage)

Publié dans lectures | Laisser un commentaire

14 juillet, éric vuillard

« Des familles de mendiants somnolent sous les porches. Beaucoup de Parisiens ont à peine de quoi acheter du pain. Mais le pays, lui, n’est pas pauvre. Il s’est même enrichi. Le profit colonial, industriel, minier, a permis à toute une bourgeoisie de prospérer. Et puis les riches paient peu d’impôts ; l’État est presque ruiné, mais les rentiers ne sont pas à plaindre. Ce sont les salariés qui triment pour rien, les artisans, les petits commerçants, les manœuvres. Enfin, il y a les chômeurs, tout un peuple inutile, affamé. »

Tiens. Ce passage du récit du 14 juillet 1789 à Paris rend dérisoires les séparations arbitraires entre le passé et le présent. Il pourrait aller comme un gant à d’autres époques, à d’autres pays. Peut-être même, à aujourd’hui ou demain.

Vuillard constate que le 14 juillet, date incontournable dans l’Histoire de France, est en réalité très mal connu. Les récits l’évoquant sont « empesés ou lacunaires ». D’où le principe de son récit, 14 juillet : « C’est depuis la foule sans nom qu’il faut envisager les choses. Et l’on doit raconter ce qui n’est pas écrit ». Il y a les archives pour donner des noms à celles et ceux qui, parmi la foule, ont investi la Bastille. Et sur quelques pages, une saisissante liste de prénoms, parfois, et de noms, qui donne une tout autre dimension au mot foule. Les anonymes ont un nom aussi, peut-être même une identité, une vie, des pensées, des sentiments ; pas seulement les célèbres, les noms qu’on lit, toujours à peu près les mêmes, dans les manuels d’histoire : « C’est étrange, les noms, on dirait qu’on touche quelqu’un. » La perspective n’est plus la même. Elle rejoint ce que Rancière développe dans Figures de l’histoire : L’Histoire […] est aussi l’étoffe nouvelle dans laquelle sont prises les perceptions et les sensations de chacun. Le temps de l’histoire n’est pas seulement celui des destins collectifs. Il est celui où n’importe qui et n’importe quoi font histoire et témoignent de l’histoire. »

C’est ainsi. « Des milliers de récits crépitent, circulent, s’épanouissent ». L’Histoire du 14 juillet n’est plus une sélection ordonnée séparant les grands noms des anonymes, une reconstitution après coup. C’est une complexité anarchique qui débouche sur une Révolution, dessinant au pays un visage transformé.

Les révoltes populaires peuvent survenir à tout moment, mais, précise Vuillard, elles surgissent rarement, «car il faut bien vivre, il faut bien mener sa barque ; on ne peut pas s’insurger toujours ; on a besoin d’un peu de paix pour faire des enfants, travailler, s’aimer et vivre.» Le peuple ne naît ni ne vit pour et par la révolte ; à un certain moment de sa vie, elle se présente comme nécessaire.

L’imprévisible règne, et dès qu’il pointe son nez, le pouvoir est fébrile. Parfois, il n’y a plus rien à faire.

« Une immense allégresse s’empara de la ville. On dansait, on chantait, on riait. Les témoignages du jour parlent d’une ambiance folle, exubérante, jamais vue. La joie. Cela n’arrive pas tous les jours, la joie. »

Les dernières pages, au conditionnel, n’enferment pas le 14 juillet dans le formol de l’Histoire, que l’on se résigne à commémorer comme si le passé n’appartenait plus qu’au passé : « Il faudrait, de temps à autre, comme ça, sans le prévoir, tout foutre par-dessus bord. Cela soulagerait. On devrait, lorsque le cœur nous soulève, lorsque l’ordre nous envenime, que le désarroi nous suffoque, forcer les portes de nos Élysées dérisoires, là où les derniers liens achèvent de pourrir, et chouraver les maroquins, chatouiller les huissiers, mordre les pieds de chaise, et chercher, la nuit, sous les cuirasses, la lumière comme un souvenir. »

(éditions Actes sud)

Publié dans lectures | Laisser un commentaire

deuxième quinzaine de décembre 2016 : bribes

son corps est un flux de jeunesse inventive, implosive

enfant fuyant hors du temps, s’aventurer au vol enchanté des montagnes et aux noms rares des fleuves

la petite fille devine la vie selon sa logique. crée un sourire. rôde pour l’inspiration. joies surgissent. un autre pays avec soi

dans les eaux du fleuve, s’abandonner au triomphe du soleil, ponctuation à l’écart des remous

pensée mouvante. viserait une trace particulière de vie. village intérieur empli de potentiels

tuerie depuis la nuit des temps. compter les cicatrices dans le cœur des foules

l’abandon au cœur de la vie. nœud des troubles, s’en détourne

bribe de poussière. ne cesse encore

Publié dans bribes | Laisser un commentaire

salut

« Unité du silence
Superficies par le silence » (Henri Michaux)

j’ai allumé une cigarette
en pensant à toi

elle a brillé dans la nuit froide
le temps qu’elle a pu

tu as quitté ton île

soudain définitif

île déserte

frère du silence

Publié dans la vie remue | Laisser un commentaire

la clairvoyance et la tentative de l’impossible (exposition magritte)

Expo René Magritte
Centre Pompidou
décembre 2016

« La clairvoyance » (1936) propose un décalage entre ce que l’on prend pour modèle (ce que la réalité donne à voir) – l’œuf – et la création que l’on en donne – l’oiseau, déjà à sa taille adulte, ailes déployées. Le travail artistique déplace la réalité donnée à travailler. Sa vitesse de perception donne un essor inédit, et du mouvement, à la réalité, la sort de ce qui pourrait la figer, l’empêcher de changer, si l’art ne la questionnait pas.

La peinture de Magritte crée des associations, condense le temps ; l’artiste a accéléré celui-ci et en a fixé le résultat dans son tableau. L’œuvre offre le regard et le questionnement de l’artiste sur le monde, et laisse celui du spectateur de l’œuvre s’interroger, réagir, rester perplexe ou proposer à son tour.

L’artiste ou le spectateur clairvoyant est celui qui a la capacité de penser la relation d’une chose avec une autre, et fait sienne la vitesse de perception qui, à la fois, associe et crée un décalage propice à la pensée. Chez Magritte, cela prend, si l’on en croit le principe de l’exposition présentée au centre Pompidou, la forme d’un dialogue entre image et philosophie.

Magritte, Belge, trouve les surréalistes français trop sérieux. C’est abusif, tout de même (Rrose Sélavy (et c’est peu après cette sentence d’une conférencière qu’on entend quelqu’un rire derrière nous ; des Belges, forcément)).

Magritte voit (et s’intéresse à) la part de rationalité dans le rêve, au flux de pensée, mais se méfie du hasard, ce qui l’éloigne de Breton et des surréalistes français qui, eux, laissent au hasard une place importante dans la création.

L’image est comme un écart entre nous et le réel, comme les mots, mais un écart qui nous rapproche de lui, le rendant plus énigmatique et plus clair.

Magritte veut remettre en question la tension iconoclaste/idolâtre. C’est l’une des raisons d’être de l’art. Il est fait pour inciter à la conversation, pour casser l’idolâtrie et la puissance de l’image, amener à penser au lieu d’admirer.

Magritte dialogue avec Pline l’ancien, qui, à travers le personnage de Dibutade dans Histoire naturelle, peint l’origine de la peinture. C’est l’amour, le désir qui conduisent à peindre, et l’absence. Un enfant commence à parler quand il perçoit la séparation entre sa mère et lui. Il s’agit encore de combler une absence.

Le moment où on jubile est celui où l’on pense, où l’on crée, quel que soit le résultat, inachevé ou non : ce que représente le tableau « Tentative de l’impossible » (1928). Pessoa, contemporain de Magritte, développe aussi cette idée dans Le Livre de l’intranquillité, que le résultat n’est pas l’essentiel dans la création, et dans la vie, mais la tentative, l’essai. Et ce qui semblait impossible ne l’est plus autant, plus tout à fait, après avoir créé.

Je suggère une traversée qui unit, artistiquement et politiquement, la « clairvoyance » et la « tentative de l’impossible », l’une étant la condition de l’autre et les deux se répondant. La clairvoyance du regard sur le réel a nécessairement comme aboutissement le désir et la jubilation du questionnement, pour dérouter le réel. Ainsi ce dernier ne s’arrête-t-il jamais à lui-même, mais s’offre à ce qui a l’apparence, et seulement l’apparence, de l’impossible.

Publié dans la vie remue | Laisser un commentaire

première quinzaine de décembre 2016 : bribes

guerre, feu. le bordel est immuable, glorieux

cruauté apocalyptique. offrir l’immense variété du monstrueux

éphémère, l’humanité, de folie, vacille. insensibilité de poignards

militaire : « j’ai détruit, comme les précédents. c’est là que je me sens le mieux, le sang »

couteau psychique. sordide sur le qui-vive. reprendre prochainement du service

les pouvoirs qui écrasent dans la nuit de la cage ; avec des cadavres ; torture. mais quelque chose de la vie, reconstruite dans nos mouvements intimes. fragilité mais plus intense, à seule fin de nourrir le juste

Publié dans bribes | Laisser un commentaire

deuxième quinzaine de novembre 2016 : bribes

il m’a fallu longtemps marcher entre deux mondes, dans l’étrangeté de l’exil, obstinément, patient, ma demeure

fuite des marginaux, au pays réjouissant des guetteurs de consolation

panser le néant

des voyageurs au rythme étrange, jeune, vaste, nouveau, seule issue

notre vie serait voyager dans l’air authentique légèrement, munis de bribes

la révolte éveillée survit, enquête sur la fin de la peur, affine la force, ressource l’espace, voit l’impact poindre

m’asseoir va devenir difficile à supporter

Publié dans bribes | Laisser un commentaire

la fraîcheur *11

« Sensation » de Rimbaud, seize ans, et propagation de « fraîcheur » dans huit vers, vorace, intenable, d’un jeune avide de quelque chose d’autre, captivé par les images qui se trament en lui.

Rêverie, seulement une rêverie, mais si forte qu’elle en devient précise, presque là, offerte, déjà sensible, tout près, attirante comme un cadeau.

Encore une histoire d’herbe, « menue », tondue, peut-être aussi, donc, et libérant son parfum, jeune de nouveau, débarrassée de sa part sèche, usée.

Fraîcheur,

« par les soirs bleus d’été », car les lourdeurs morales s’y évanouissent, deviennent imperceptibles, fatiguées d’avoir tant surveillé, vérifié, sermonné, vidées, laissant le champ libre à la « Nature », aux perceptions qui s’aiguisent dans l’obscurité ;

au goût de nouveauté, conjugué aux verbes, tous au futur, excepté « baigner », mais désiré, ayant la voix libre de rafraîchir bientôt ;

associée aux « pieds » nus, comme pour donner l’impulsion (comme on disait les pieds pour désigner les syllabes d’un vers, chaque pas, chaque son, donnant l’élan à celui qui le suit pour dessiner son chemin), l’impulsion qui conduit à fuguer et donner corps à son rêve « splendide » – à ce que Rimbaud appellera aussi « Ma bohème » ;

et au vent, qui n’a pas de passé, qui va, sur la tête « nue » de Rimbaud, souffle pour la réveiller du sommeil menaçant du présent ;

on peut partir : à chaque vers, le désir tendu d’aller de l’avant, « loin, bien loin », l’adverbe et la virgule pour prendre tout le temps de savourer, les mots et les réflexions mis hors d’état de nuire, encadrés fermement par des négations, comme des parenthèses, pour ne pas faire entrave : place à la sensation pure, à la fraîcheur pure, comme peut être la liberté radicale, choquante, que vit « un bohémien »;

ascension intérieure, irrésistible et fluide : « Mais l’amour infini me montera dans l’âme ».

Publié dans la fraîcheur, lectures | Laisser un commentaire

La fraîcheur *10

Le parfum venait me ravir, à intervalles réguliers, la plupart du temps, je crois me souvenir, le matin, les mercredis où j’étais chez moi, puisqu’il n’y avait pas école. Pourtant, elle était petite, presque dérisoire, la surface du petit jardin au rez-de chaussée, entouré par un muret qu’il était facile d’enjamber, même avec mes petites pattes d’enfant. Je passais par lui de préférence : la petite porte noire, à côté du muret qui donnait accès à l’entrée de l’immeuble, résistait à mes bras quand je la poussais, les frottements au sol rendaient son ouverture difficile. Et la clé dans la serrure, à cause du froid, à cause de la peinture, à cause de la rouille, restait invariablement bloquée.

Un jardinier venait là, avec le bruit désagréable de la tondeuse qui avait cette belle contrepartie de m’offrir le parfum de la pelouse, dont la fraîcheur montait, circulait jusqu’à la porte-fenêtre ouverte, ou que j’ouvrais, si elle était fermée. Cela durait quelques minutes. C’était une embrasure vers autre chose que le béton figé et le bruit morne des moteurs, une petite propagation de nature. Si je concentrais mon attention à ce point, pour être le plus possible envahi par le parfum de l’herbe tondue avant qu’il ne retombe, c’est sans doute que rien d’autre que cet échantillon, une intuition semée au milieu de l’insipide, ne viendrait égayer le quotidien, inerte et massif. Et puis le jardinier ramassait les tas d’herbe tondue.

Maintenant, c’est un fantôme de l’enfance.

Sans doute, certains mercredis, pendant qu’il me fallait tuer les heures, mon esprit le guettai, le jardinier, au milieu d’une activité, ou dans l’oisiveté, comme une fêlure où l’on aperçoit l’arrivée de la joie.

Publié dans la fraîcheur | Laisser un commentaire