bribes (130)

de douces déambulations pour hanter l’inventivité

rose onirique au bord de la forêt, dans un quotidien bancal, tremble légèrement

rencontrer un fauve intime, singulier, dans un parc

fugue vers des corps inconnus, jolie énigme, légèreté nue

courber mes inquiétudes en champ libre. jours, mois, années. tresse

le carré est petit-bourgeois

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poétique de l’emploi, noémi lefebvre

Il faut trouver le bon dosage mélancolique pour percevoir et restituer du monde où l’on vit la comique et désolante, révoltante aussi, dimension. Un petit exemple parmi d’autres : ce titre d’article d’un quotidien, il n’y a pas si longtemps, comme un raccourci involontaire, un condensé du capitalisme. Prêts ? « Avec la baisse du chômage, Pôle emploi envisage la suppression de 4000 postes.» Imparable logique.

Les deux premiers paragraphes de Poétique de l’emploi mettent en parallèle notre époque, dont « l’ambiance nouvelle » est à la froideur, à la fièvre consommatrice, à l’obsession de la sécurité, et la poésie, qui, de son côté, a du mal à se faire une place dans ce triangle infernal. Le personnage du récit, dont on ne connaît pas le nom, réfléchit à cet état de fait dans un dialogue cruel et savoureux avec lui-même, avec son père, et avec le lecteur, enfin. Que devient le monde dans sa confrontation avec la poésie quand le monde lui dit qu’elle est inutile ? La poésie a une petite idée sur ce qu’il devient quand il la néglige. Le monde pourrait bien être une « maison morte », à force de se prémunir contre, de se sentir obligé de, de se plier à. Mais comme la poésie a le souci du monde qui l’inclut, tout cela génère de l’angoisse pour celui ou celle qui ne trouve pas sa place, plus exactement son emploi, dans ce merdier que le pouvoir tente de dépoétiser. A quoi pourrais-je bien être employé, se demande qui a une sensibilité poétique ? Le narrateur nous parle des trois angoisses liées à sa recherche d’emploi : « l’angoisse de trouver un travail », celle « d’avoir un travail », celle de « ne pas en trouver ». Si on échoue ? La société et le père montrent d’un doigt accusateur « l’incapacité corporelle au social » du personnage. Mais la poésie se contente d’être, d’être en attente, de rechercher. Car, même si le personnage, ironiquement, le souhaiterait, il n’y a pas de recherche d’emploi pour être poète.

Ce sont les mots des trois K, Klemperer, Kraus et Kafka, qui viennent éclairer, au cours du récit, de quelle façon l’ambiance d’une époque peut obscurcir ceux qui sont obligés de partager ses jours : « Je sentais bien dans l’atmosphère ambiante une obstruction à l’imagination et une paralysie de la pensée par l’union nationale au nom de la Liberté et la liberté comme raison de ne plus en avoir. » Je ne crois pas qu’il y ait réellement une paralysie de la pensée, Noémi Lefebvre en apporte la preuve ; elle ne touche donc pas tout le monde, ouf, mais il y a plutôt une volonté plus ou moins inconsciente de l’étouffer, aussi efficacement que possible, par peur, par égoïsme, par habitude. Quelques phrases percutantes viennent nous sortir du risque de somnolence : « j’allais donc en flânant entre deux attentats » ; « l’individu d’origine contrôlée au faciès » ; « l’ivresse c’est de la poésie, l’ébriété tu vas te coucher ».

Ce qui réjouit dans ce récit, c’est l’élasticité des phrases qui vient traduire la pensée du narrateur. Sa confrontation avec le discours paternel et une société qui pense utile provoque des étincelles comiques assez réjouissantes, qui sont aussi d’une clairvoyance mesurée, et d’autant plus juste. Elles cherchent à manifester (comme une manifestation) l’existence des traces, dans les livres, dans la rue, dans les paroles et les pensées, qui témoignent du renouvellement et de la possibilité d’échapper à l’encerclement qui nous fait tourner en rond : « J’ai voulu aller voir ce qui pouvait commencer malgré les menaces d’une extrême gravité… je pensais à l’amour, je ne sais pas pourquoi, je me suis dit qu’il devait y avoir quelqu’un parmi nous avec qui ça pourrait m’arriver, quelqu’un qui trouverait aussi que le travail est une mauvaise loi et qu’une éducation à la liberté serait tout de même de première nécessité ». La poésie défait le cercle qui fait tourner en rond ; elle a le dernier mot.

(éditions verticales, édition papier et numérique)

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bribes (129)

je me suis libéré d’un adieu aux années suivantes

j’ai pris la douceur amoureuse de la révolution

le rythme ne ronronnait plus, il allait dénicher des terres neuves

pas toujours plus libre

éthique souplesse du don et de la dépense

frêle forge à vivre et à rire

battante, ensoleillée, inoubliable

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cendres

Me voilà : des cendres de cigarette qui plongent dans l’eau, l’eau stagnante d’un canal, à peine remuée par le vent, à peine perceptible. Il y a d’abord le contact avec la surface de l’eau. Un court et léger grésillement : « crwi ». L’immersion de la chaleur dans un bain froid brutal. Contact sonore imperceptible, mais si l’on y fait attention, il s’apparenterait plutôt à un tremblement discret, certes, mais massif, à presque un impact bouleversant. Une sorte de signal que quelque chose laisse place à l’irrémédiable. Ce n’est pas négligeable. Cet irrémédiable, c’est la chute de la cendre dans l’eau. La plongée dans les profondeurs obscures et désintégrantes de l’oubli. Le plus gros des cendres détachées de la cigarette qui se consume dans l’air s’enfonce lentement dans l’eau, mais un peu comme si, tout en s’enfonçant, les cendres continuaient à donner l’impression qu’elles flottaient. Oui, une chute vers les profondeurs qui se déroulerait parallèlement à une subsistance inattendue. Puis, quand le regard se résout à accepter que l’ondulation des cendres à proximité de la surface était sans doute une illusion, il s’aperçoit alors que les plus légères des cendres s’émancipent de celles qui sombrent et remontent doucement, lentement, à la surface, s’en approchent sans l’atteindre, comme si le contact de l’eau avait revitalisé celles-ci, leur avait octroyé un nouvel élan. Je ne peux pas non plus exclure qu’une bulle d’air ou deux les accompagnent dans leur réapparition. Des cendres de cigarette qui sombrent dans l’eau, puis qui reviennent.

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bribes (128)

vers l’inconnu de la tentative où les désastres s’estompent et les corps malades fêtent les soldats désarmés

essai solaire, entre pour émerveiller le paysage

extirpant de la libre association des mots les yeux clairs, tels des fenêtres. un aller simple digressant, éparpillant

mouvante nudité tourmente le temps

sur la jetée, au bord du fleuve, douce rêverie, mirage inspiré

pourquoi abandonner ? une faible lumière éclaire les danseurs du temps qui passe

un jardin fleuri parcourt le monde. la plante de mes pieds va s’échapper

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flèche

J’aime me transformer en une flèche, une flèche fine et parfaitement aiguisée. À la recherche de l’impact, de la déflagration intense, bouleversante. D’une redistribution de l’espace. Pour le revaloriser, pulvériser son académisme.

Je vais et je ris des distances. Mais il arrive que je me heurte à des creux. Je ne vibre pas au contact de ma cible. La vigueur de la lueur que je désire voir se propager à l’impact de la flèche que je suis, je ne la ressens pas. Je ne la vois pas. Elle retombe, comme si elle était lestée de lassitude. Une lassitude molle comme un gros nuage gris.

C’est que je ne pourrai pas me transformer en flèche éternellement.

Lorsque je me repose, au bord de la mer turquoise, avant de m’y baigner, je me remémore les quelques fois où j’ai atteint la cible. Ce n’était pas de la magie. Plutôt un point de départ, l’éclosion de brasiers de spontanéité.

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la fraîcheur *21

l’âge
l’addition des jours
l’incalculable quantité de battements de cœur
les accélérations et les ralentissements

enjambe la morne et répétitive fatigue
si possible avec souplesse

y surprendre de la fraîcheur

qui désarçonne le désarroi
allant vers l’imprévu débordant
les cloisons

dans un paysage de coquelicots
de la brume inédite
que je respire par la peau

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bribes (127)

moments vides. se rendre aux murs. routines s’obstinent

consumer les ritournelles antiques de l’inhumanité, peu à peu, inévitablement

la porte ouvre sur la joie venue voilée. le cœur entend le voyage des sons

quête inventive mise à nue

s’épanouir dans les recoins clandestins, car il est vain d’être longtemps

au gré du vent intime et politique

parsème une forme échappée pour l’émerveillement

frayer dans un frôlement l’infinie fuite

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fanthèsies

Avec P., au cours d’un échange de sms, il y a quelques jours, s’est invitée comme ça une petite impulsion récréative, issue de la réunion inattendue de notre amour de Tchekhov et de notre appartenance, plutôt tenace (encore que) et (vaguement) salariée, au système éducatif. Voici donc, la liste – ouverte, de ce que pourraient être, en guise d’hommage à prendre, inutile de le souligner, hautement au sérieux, nos thèses à T. :

Diagnostic de l’évaluation et évaluation diagnostique dans l’œuvre du docteur T.
Compétences de la mélancolie et mélancolie de la compétence chez T.
Oncle Vania et professeurs vannés.
La constante macabre chez Ivanov.
Le contrat d’objectifs dans la vie de Platonov.
Le siècle du décrochage dans l’œuvre de T. : enjeux et perspectives.
Projet de reconstruction de la Cité scolaire La Cerisaie.
Décadence et classe inversée chez T. : une lecture sociale de l’œuvre.
Les méfaits du tabac dans les Rectorats de la steppe tchékhovienne.
Poétique du dialogue ou didactique du silence dans la conversation tchékhovienne ?

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bribes (126)

il projette les couleurs vives de l’imaginaire illimité de la sensation de départ. avec énergie et inquiétude

il déshabille la jeune femme charnelle, brutale

goûter au délicieux contact, physique, avec l’émerveillement, le vent, et mille autres énigmes

vague vie, lentement poussif, sans grâce, incertaine, attente vide. routine œuvrait jusqu’à l’insignifiant, et le cimetière

comme un esprit fantôme, il rêve de la découverte de la magie enveloppante de sa poitrine

le regard fendu, il a perdu la trace vécue. se fait mécanicien des vagues d’amours

souvenirs de rires emportant un visage, chantant le ruissellement qui éclate sans boussole, comme un appel irrésistible qui pousse ailleurs et dessine la vie nue

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