univers

Ça semble fou, mais je suis une partie de l’univers. Je suis un peu moins massif, pour le moment moins vieux, que l’univers, l’ u n i v e r s e n e x p a n s i o n i n f i n i e, ou presque, et pourtant j’en sais plus sur lui que lui sur moi, notamment notre lente et irrémédiable (au moins sans doute pour l’un de nous deux) destruction (lointaine, merci) à venir. Maintenant je vais essayer de le condenser, en malaxant gentiment sa matière pour la réduire en quelques mots :

ni ère ivre ni rêve uni
univers
vers un hiver nu

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blanche et marie, per olov enquist

Nous ne sommes pas si naïfs, la boue ne manque pas. L’homme est doué pour se vautrer. « Quand on est à la recherche d’un nouveau monde, il ne faut pas craindre la vieille boue qui vous colle aux jambes », écrit le narrateur de Blanche et Marie, de Per Olov Enquist. Mais elle n’est pas uniforme. Dans Scandale, de Kurosawa, le peintre, Ichiro, remarque le reflet d’une étoile dans la mare de boue qui stagne près de la maison d’Hiruta, son avocat ; elle lui fait penser à la fille tuberculeuse d’Hiruta, mais aussi à l’avocat lui-même, qui pourrait bien se mettre à scintiller à son tour, à sortir du regard univoque et dévalorisant qu’il jette sur lui-même. Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». La boue du passé, la boue dans les regards, c’est avec et contre elle que Philippe Pinel a dû avancer lorsqu’il a eu la volonté de dire que des femmes emprisonnées dans des conditions abjectes à la Salpêtrière devaient être libérées de leurs chaînes. Pinel est ce médecin du XVIIIème siècle qui veut prendre soin des êtres qu’on laisse croupir dans l’humidité, la pourriture, et qui ne cède pas devant les hostilités. C’est toujours apaisant et stimulant de savoir que cela se produit. Pinel n’occupe que quelques pages du roman d’Enquist, mais cela irradie, comme cette femme considérée comme folle, enfermée à la Salpêtrière, qui se découvre des talents de danseuse, Jane Avril (joli mois, joli pseudonyme), dont Enquist dit qu’elle « se détache d’elle-même ». Il est toujours bon de s’éloigner des routes tracées par les autres. On marche et on pense dans la boue, autour de nous, à l’intérieur de nous. Elle aveugle et ralentit. Enquist dit de son roman qu’il parle de l’amour, tout comme les carnets de Blanche Wittman sont écrits dans la quête de la définition de l’amour. C’est ce qui relie les personnages de ce roman (Blanche, Pierre et Marie Curie, Paul Langevin, Charcot) à la construction décousue, déroutante, qui ne s’en cache pas : « on est obligé d’avancer à tâtons ». Comme quand un jeune, amoureux d’une fille qui a perdu son collier dans le sable d’une plage (autre genre de boue, sèche), d’une fille qui n’a pas la force de se consacrer à sa recherche, n’abandonne pas, a la volonté de gratter patiemment dans le sable, de creuser et retourner les grains dans sa main aussi longtemps qu’il faudra et réussit, contre toute vraisemblance, à retrouver le collier, cherche ainsi, peut-être, à clarifier, au moins pour lui, pour la fille aussi, si elle se sent libre d’être réceptive, à quoi pourrait ressembler l’amour : quelque chose comme désirer consacrer son temps à l’intuition et à la recherche du don, afin qu’il redevienne neuf. Ne pas abandonner ce qui embellit (un cou) et à tout moment peut se retrouver enfoui dans la boue, ou dans les prisons, perdu aux yeux des autres. Besoin d’une bouée pour bouter sa boue, la boue. Dans une autre page, Enquist oppose sa mère, qui abandonne la recherche de l’amour après la mort de son mari, à Marie Curie, qui agit au contraire dans le désir de ne plus vivre dans le deuil : « On n’est pas obligé de se résigner ». Philippe Pinel rend au jour ces femmes folles et sales, scandaleuses, gênantes, pour les autres. Comme Marie Curie, on brouillonne des rayonnements, des irradiations. Ils peuvent brûler gravement et redonner de la vigueur à la vie.

(traduit par Lena Grumbach et Catherine Marcus, éditions actes sud, livre papier et numérique)

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les immeubles

De grandes étendues plates, sans prairie, sans montagne, sans forêt. C’est le décor immense. Des immeubles, de longs immeubles, de gigantesques immeubles, dont il est impossible de mesurer la taille. Quatre étages, tous, invariablement béton. Suspendus à neuf mètres au-dessus du sol, ils se déplacent lentement, en groupe : des immeubles qui volent comme s’ils étaient des oiseaux lourds. Ils chantent aussi, enfin : des voix de travaux de ravalement assourdissant, de vieux ascenseurs peinant, de volets rouillés au grincement criaillant, de fenêtres qui claquent au vent. Sur les chemins, les hommes regardent et marchent. Ils s’étonnent du spectacle mais le torticolis menace, ou sont gagnés par l’ennui de l’ombre. Ils avancent à la recherche des zones ensoleillées. C’est à ce moment précis que l’immeuble qui vogue au-dessus semble percevoir la volonté de l’homme, et de ses neuf mètres, chute lourdement sur le sol, pour l’annihiler. Des gravats amoncelés parsèment le sol comme un mirage, qu’il faudra jeter plus loin pour repartir sans crainte vers les rayons.

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tennis

Chaque vendredi soir de dix heures à minuit, quatre types d’âges variés se retrouvent sur un terrain de tennis pour taper et taper dans la balle, comme une libération de la nervosité accumulée dans la tête et le corps pendant la semaine, dans la bonne humeur. Par exemple, si par hasard l’un des joueurs fête son anniversaire, l’échauffement consiste à boire du champagne. Mais avant ces épisodes qui s’éternisèrent quelques saisons, la pratique du tennis, qui remonte à mon enfance, était très sérieuse : tout jeune joueur devient dans sa tête un futur champion. Pourquoi le tennis ? Je le regarde avec intérêt à la télé, j’y joue, initié par mon frère, sur une plage vendéenne, ou sur des cours. Quelque chose d’autre me pousse à m’y consacrer un peu, à m’inscrire dans le club municipal : l’ennui ; le désir confus d’affronter l’autre, mais à distance, et par l’intermédiaire d’une balle (la boxe, trop près de l’autre, et je n’aime pas être plâtré, j’ai déjà testé au ski). Jouer au tennis est une façon parmi d’autres de chercher à savoir ce que l’on vaut, en craignant, puisqu’il y a compétition, duel, de ne pas avoir le dessus. Alors : taper des heures sur un mur dans le club (mais d’autres joueurs prennent trop de place à côté de moi), sur le mur étroit et le volet baissé du petit jardin derrière (mais ça dérange le voisin du dessus et les parents), sur le mur de la chambre pour m’entraîner aux volées (mais ça dérange les parents)), sur un mur de l’immeuble (mais ça dérange celui qui vit derrière), sur le mur du garage de l’immeuble (mais les voitures qui rentrent ou qui sortent me dérangent en plein échange ! (et devoir en plus appuyer sur l’interrupteur, pour rallumer, tant de fois !)). Où que ce soit, taper dans une balle, c’est la double découverte du désir insatiable de la jeunesse de se dépenser, et que les adultes sont trop souvent là pour freiner l’accomplissement de ce désir. Le tennis est depuis longtemps adulte, il impose donc ses limites : les règles du jeu et les lignes, l’arbitre et les traits blancs sur le sol pour y veiller. Risque de la faute, d’être dehors. Le tennis est ce sport étrange qui se joue dehors et qui interdit aux coups d’être « dehors » (out !). C’est déborder qui est interdit. C’est l’austère apprentissage qu’il ne faut pas dépasser les limites autorisées, alors que l’homme se définit déjà par tant de limites, l’apprentissage de ce qui n’est pas permis, sous peine de perdre. Sortir des sentiers (de terre) battu(e)s, voilà ce que ce sport nous apprend à ne pas essayer de faire. Voilà le problème. Quel plaisir pourtant de déborder des lignes : cela provoque le rire, mais aussi la découverte, la surprise. La pratique du tennis nous révèle la frustration consécutive à l’interdiction de dépasser le cadre fixé par d’autres que soi, et notre incapacité à savoir maîtriser nos coups sans y travailler. Les règles du tennis apprennent à se conformer au raisonnable défini par autrui, et à comprendre qu’il est tout de même possible de s’exprimer dans un cadre fermé : une fois celui-ci admis, on peut ressentir du plaisir, justement en y réinjectant de la surprise, par le toucher de balle (quelle drôle d’expression !) le contre-pied, l’amortie, le lob, la montée à contre-temps, le coup inattendu, qui provoquent le sourire ou les applaudissements (taper la balle entre les jambes). On peut s’amuser. Avec le matériel, les préparations physiques, la place à la fantaisie dans les compétitions est devenue bien maigre. Les joueurs que j’aimais : Mac Enroe (qui rejetait avec virulence les règles d’arbitrage), Vilas, Leconte, Mecir. C’est une attirance esthétique que je devais ressentir surtout, car leurs jeux n’ont pas beaucoup de points communs. Devant la télé, on a le temps de les observer, de près, bien plus que dans un stade. Faire un beau coup, un beau geste. A dix-douze ans, je veux les imiter ; leurs gestes, leurs mimiques, leurs vêtements m’attirent. Je choisis même une raquette que mon prof ne m’a pas recommandée et que le vendeur me déconseille, mais je suis têtu : c’est cette marque que je veux, car c’est la marque de mon joueur préféré. Mais je me trompe. Ça finira en tendinite, cette histoire, à vouloir forcer, ressembler, taper plus fort, minimiser la douleur, aveu de mon erreur, que je traîne depuis, qui m’a conduit à moins jouer, à ne presque plus jouer, excepté aux internationaux d’Aulnay et de Houat, où, depuis quelques années, devant des spectateurs médusés, mon expérience (immense) forme la jeunesse.

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semblable

semblable
à un migrant qui s’en va respirer ailleurs
qui sent qu’il doit se déplacer de toute urgence

à qui s’emballe à toute vitesse

à une course effrénée sur le quai presque vide
au ruisseau qui voudrait déborder de son lit
à une accélération impulsive de la voix

à l’autobus qu’on n’a pas encore calciné

à une voix qui s’étouffe comme prise par le sable
à une offensive timide

à un type ivre qui glisse dans une rivière une nuit noire

à l’inconnu qui danse sur une piste en feu

à la paroi rocailleuse qui s’effrite d’être agrippée
au saut qu’on ne rend pas saut

à une chaise, dans un jardin public, un jour, à la terrasse d’un café, un soir

à survivre à un monde qui étouffe l’océan et y met le feu, à un monde aux armes aveugles

à une question, à une réponse mourante

à la dispersion des idées dans les airs
à un simple ricochet

à une hypothèse invérifiable

« à une voile dans le Pacifique »

à l’heure à venir sur le cadran d’une horloge en panne

à non, plus, encore

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résurrection

J’aimerais bien, mais par mesure de prudence, je préfère ne pas attendre ma mort. Passer par l’art est une voie qui a fait ses preuves pour retrouver un élan de vie, mais avant la mort (les marches funèbres, les musiques d’hommage à l’occasion des enterrements, ça émeut les vivants, mais ça n’a pas l’air de ranimer le mort, les cercueils sont sans doute trop épais pour laisser les notes s’immiscer). La musique remplit les corps et les esprits vides, les corps et les esprits disponibles, nous sort de notre léthargie insidieuse, nous lève de nos chaises. Prenons par exemple la symphonie « résurrection », ça tombe bien, n°2, de Gustav Mahler. Les premières notes vous cueillent, vous sortent immédiatement de votre torpeur, sans ménagement, comme un bonjour qui secoue. Je ne suis pas très sûr, mais je pense que ma découverte de cette symphonie « résurrection » date d’un été, dans la maison de vacances de J., au Pyla, alors que je devais avoir environ quinze ou seize ans. Un jour de désœuvrement, un après-midi où on se traîne avec le soleil trop fort et l’adolescence trop timorée, je jette un œil sur les 33 tours. Il y a ce disque qui m’attire parce que ce nom, quel nom, Mahler, ne me dit rien, et du coup ça me dit. Il ne passait pas aux émissions de Maritie et Gilbert Carpentier. La platine était sur le pallier, après l’escalier en colimaçon étroit qui permettait d’accéder à l’appartement, petit, mais avec une terrasse assez grande, avec vue sur un morceau de bassin d’Arcachon, et parfois sur les écureuils qui se baladaient dans les pins. Je crois que c’était une version de Zubin Mehta, sans certitude. J’écoutais la symphonie assis par terre, devant la platine, près des enceintes, concentré, intrigué, surpris, conquis, prêt à changer de face de lecture, puis à changer le disque, puisqu’il en fallait deux, j’avais envie d’en savoir plus, la durée de la symphonie étant trop longue pour être gravée sur deux faces. Sa musique était neuve pour moi, elle bousculait, me débordait, me captivait puis me laissait reprendre mes distances, l’intensité baissant, laissant la place à la déconcentration et à l’ennui, et me rattrapait d’un seul coup, elle m’amenait vers des paysages musicaux que je ne connaissais pas, je trouvais qu’elle faisait le grand écart de l’intime au grandiose, du subtil et du grandiloquent, plutôt inhabituel pour une symphonie, comme l’ajout de la voix et des chœurs. J’essayais de comprendre quelque chose à ce que Mahler exprimait. Je n’y arrivais pas. J’ai vu quelques années plus tard une émission à la télé où Léonard Bernstein répétait avec l’orchestre et le chœur et expliquait son interprétation de la symphonie. Cela m’avait permis d’en mieux comprendre le sens, et à ne pas en rester à un simple plaisir d’auditeur incapable de saisir les expressions et les nuances. C’était éclairant, limpide, d’autant qu’il mettait un bel enthousiasme à en parler, à transmettre aux musiciens et aux spectateurs. Aujourd’hui, j’ai oublié les 9/10° de ce qu’il disait. Ensuite, après les vacances, je l’achète et chez moi je l’écoute cette fois-ci sur CD, une version de Bernard Haitink datant de 1968. Je l’écoute si possible et de préférence couché, entre les enceintes, les yeux fermés, ou dans le noir. C’est la meilleure façon d’écouter de la musique. Que les enceintes soient nos oreilles et que notre corps baigne dans le rythme, et si possible connaisse la transe (immobile). Je l’ai entendue une fois, en concert, il y a longtemps, je ne sais plus du tout quel était l’orchestre, dans un théâtre, mais lequel, pas de souvenir. Je sais en revanche que ça me donnait des frissons de l’entendre jouer, que j’étais heureux d’être là. Je ne sais pas pourquoi je suis électrisé par le premier mouvement, ému à ce point par le lied «Urlicht», par le final avec le chœur. Peut-être ceci : comme sur les routes sinueuses de la Lozère par exemple, presque vide de toute présence humaine, écouter cette symphonie produit un effet singulier, comme si la musique était chez elle chez nous, et qu’elle était destinée à nous rappeler tout ce qu’il y a de mobile dans nos émotions ; elle nous rappelle notre nature, notre contact avec la nature et les émotions sauvages que l’on éprouvait avant de s’en éloigner, elle nous aide à les faire renaître, et à nous émouvoir sans frein. C’est une invitation à observer le paysage en soi, autour de soi, à repérer quelles notes font vibrer quelque chose ou nous font vibrer, et une incitation à prendre la direction (comme un chef de chœur, un chef d’orchestre) qui nous anime. Il faudrait du temps pour tenter de comprendre et de traduire ce que nous aimons dans les musiques qui nous donnent la chair de poule.

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la société ingouvernable – une généalogie du libéralisme autoritaire, grégoire chamayou

Vivent les généalogies ! Pour quelqu’un qui vit dans cette première partie du XXIème siècle, question : d’où vient que le monde occidental, mais aussi, sans doute, le monde entier, ou presque, soit à ce point en butte à une discipline économique tentaculaire et destructrice qu’il semble si difficile de modifier, de réformer radicalement, malgré les dégâts extrêmes qu’elle cause, du point de vue humain et environnemental ? Chamayou s’emploie à disséquer cette question, et le fait avec clarté, précision et efficacité, en construisant son livre sur la lecture d’innombrables textes et interventions des penseurs et des décideurs libéraux. Cela serait trop long de rendre compte de tous les aspects abordés dans cet essai, mais ce serait bête de ne pas en évoquer quelques-uns.

Chamayou fait remonter sa généalogie aux années 70 (avec quelques incursions plus anciennes), qui ont vu, dans le monde occidental, une résurgence des contestations sociales et politiques qui ont fait trembler certains, en particulier aux États-Unis. Pensant à tort que la société de consommation aurait ramolli puis éteint les révoltes, les dirigeants ou les penseurs du libéralisme économique ont compris que le rapport de force ne leur était pas encore définitivement favorable. Chamayou part de ce constat pour décrire les différentes stratégies par lesquelles le monde des affaires s’est activé pour faire reculer les acteurs sociaux (manifestants, syndicats) et reprendre ainsi la main sur le pouvoir, comme s’il leur revenait de droit, voire même de nature (un peu comme ces sinistres et pitoyables hommes politiques qui, après une défaite électorale, expliquent aux micros qui veulent bien encore se tendre vers eux que, normalement, ils n’auraient pas dû perdre).

Rien de nouveau, en somme : la panique commence à s’installer quand certains travailleurs n’acceptent plus la discipline imposée d’en haut, et expriment leur désir de ne pas être seulement et essentiellement considérés comme des moyens de produire. Ils se mettent en grève. Ils manifestent leur désir de gouverner eux-mêmes leur temps. Cette question de la maîtrise de son temps, Jacques Rancière l’a longuement évoquée, par exemple dans La Nuit des prolétaires ou dans la présentation des textes de Gabriel Gauny, Le Philosophe plébéien. Que ce soit au XIXème ou au XXème siècle, les décideurs, les patrons, détestent que leurs subordonnés veuillent se réapproprier la maîtrise de leur temps, de leur existence, qu’ils désirent s’émanciper de l’emploi du temps qu’on leur impose d’en haut. Sans eux, la machine économique ne fonctionne plus ; il faut donc les rediscipliner. On repense aux premiers plans des Temps modernes de Chaplin, où les ouvriers doivent se plier au rythme de plus en plus soutenu du travail à la chaîne décidé par le patron qui, de son côté, est tranquillement assis à son bureau, servi, et peut employer son temps à la lecture des quotidiens, au puzzle, et aussi à l’ennui, ce qui est de fait impossible à l’ouvrier. La reprise en main des patrons se fera notamment par la réinstauration de la peur de la revendication, de la précarité et du chômage, en s’en prenant au plein-emploi, à la protection sociale et aux syndicats.

Réinstaurer un rapport de force entre salariés et dirigeants pour faire sentir que ce sont ces derniers qui ont l’autorité sur les premiers : réinjecter dans les esprits et les corps la « tolérance à la frustration », celle de ne pouvoir user librement de son temps.

Autre stratagème : le passage de l’éthique à « l’éthique des affaires ». En plus de passer l’envie aux contestataires de revendiquer, il s’agit également d’effacer de l’esprit des salariés toute notion d’éthique, néfaste en ceci qu’elle vient s’opposer au marché qui, de son côté, a pour objectif l’enrichissement de ceux qui la possèdent : concrètement, cela signifie que les dirigeants des entreprises ont pour but de la gérer de façon à ce que les portefeuilles des actionnaires soient satisfaits : c’est « le capitalisme actionnarial » qui doit présider à la bonne marche de l’entreprise. Cela signifie que la pression pèse aussi sur les dirigeants, qui doivent agir « conformément aux intérêts des actionnaires ». A ceci s’ajoute l’apparition des fonds de pension, qui est une concrétisation supplémentaire de la séparation entre « propriété et contrôle », nouvelle possibilité offerte à la course (irresponsable, au sens où les décideurs et les profiteurs sont de fait déresponsabilisés dans leurs décisions, car éloignés des répercussions de celles-ci) aux profits qui a été destructrice de nombreux emplois. Chamayou ramasse, dans la citation qui suit, le circuit de l’éthique des affaires, du sommet à la base, dans une formulation éloquente, où l’évidence éthique saute, en effet, et tout de suite, aux yeux : « La pression disciplinaire exercée au sommet va se répercuter en cascade à chaque rang de l’organigramme jusqu’au dernier, qui en assumera de façon bien particulière le « risque résiduel » – en son corps même. Autre genre de « théorie du ruissellement », différente de l’officielle : tandis que les profits remontent, ce qui retombe en pluie, ce sont les coups de pression, le harcèlement moral, les accidents du travail, les dépressions, les troubles musculo-squelettiques, la mort sociale – parfois aussi, la mort tout court ».

Le ruissellement se propage encore d’une autre façon : il consiste à tisser une toile invisible partout où pourrait naître et se propager un discours contestataire. Cela se traduit par des coupes dans les financements des universités qui critiquent le système économique, le financement de la presse qui défend le libéralisme, une propagande visant à montrer patte blanche en termes d’éthique et d’écologie (exemple des pétroliers), bref, faire en sorte de « désamorcer la critique d’un capitalisme autoritaire », au point, explique Dewey que cite Chamayou, de « nier qu’il existe la moindre réalité sociale à l’arrière-plan ou dans l’action de l’entreprise ». La logique poussée à son terme permet de défendre l’idée que les actionnaires ne sont pas responsables des dettes d’une entreprise et ne doivent donc pas les rembourser, puisqu’ils n’en sont pas propriétaires. Cela confirme l’analyse de Marx : « […] pour les économistes l’ouvrier salarié, de même que l’esclave, doit avoir un maître pour le faire travailler et le diriger. Et nécessairement, ce rapport de maître à serviteur étant admis, il est dans l’ordre que l’ouvrier salarié soit contraint à produire, non seulement son salaire, mais le salaire de celui qui est son maître et son surveillant ».

L’arsenal de défense des libéraux ne s’arrête pas là : à partir de la typologie des « activistes » toujours à l’affût d’une action possible : « les radicaux, les opportunistes, les idéalistes, les réalistes », la riposte consiste à négocier avec les plus tendres potentiellement, les réalistes, à rééduquer les idéalistes, ce qui pousse en général les opportunistes à se rallier aux réalistes, et ce qui isole les radicaux, à qui il est du coup inutile de s’adresser. Le dialogue en lieu et place de la confrontation, mais dans des objectifs stratégiques tels que la division des opposants, le renseignement, la cooptation, et dans celui d’imposer aux opposants l’agenda des gouvernants. De rester maître du jeu. Ainsi de Monsanto, dont la stratégie est d’identifier, puis de contrôler, les menaces qui pèsent sur l’entreprise.

Face à la tentation, toujours envisageable, de voir des organisations ou des politiques avoir la volonté de réguler le marché capitaliste, par exemple à travers un nouveau droit international, notamment en ce qui concerne la pollution et ses conséquences en matière de santé et d’environnement, dont il est difficile de nier la réalité (encore que certains esprits éclairés s’y emploient…), les dirigeants des multinationales ont la riposte toute trouvée : éviter toute régulation qui viendrait de l’extérieur, car cela entrave « la liberté inaliénable de consommer » (celle-ci, on ne la néglige pas), et proposer plutôt une « régulation volontaire ». Mais cette dernière ne résiste pas à son étude critique : il s’agit en réalité d’empêcher toute velléité de frein à des profits. La définition capitalistique de la valeur est fondée sur « la décision de ne comptabiliser que les coûts économiques, pas les coûts sociaux. » Chamayou a cette formule : « Le capitalisme est une économie de la décharge ». Cela conduit les dirigeants à défendre cette idée délirante qu’il est « faux de prétendre que c’est toujours aux responsables de payer ». Et pourtant, il suffit de se rappeler de Total lors de la marée noire… On imagine les mêmes défendre la même idée pour des délinquants multirécidivistes, ce n’est pas aux récidivistes de payer. C’est donc le principe du « pollué-payeur » qui, du coup, doit être privilégié ! La logique capitaliste va encore plus loin : certains défendent la thèse que « l’appropriation marchande de la nature est la condition de sa préservation ».

Ce n’est pas tout. On aura compris que l’entreprise capitaliste n’aime pas qu’on la titille. C’est pour cette raison que ses penseurs, tel que Huntington, ont horreur de la démocratie entendue comme régime politique où « chaque groupe » affirme « son droit de participer à égalité, voire plus qu’à égalité, aux décisions qui l’affectent ». D’où la nécessité que le libéralisme prenne le dessus sur elle. Cela se traduit de deux façons : la prédilection de certains, idée défendue par Hayek, pour une dictature libérale face à une démocratie sans libéralisme, telle que celle du Chili de Pinochet. Là encore, les ravages du régime sur la population n’importent guère. Chamayou montre l’influence de la réflexion de Carl Schmitt, qui s’est rallié au nazisme, dans celle de Hayek : il faut privilégier, théorise Schmitt, à un « état total quantitatif », un « état total qualitatif », c’est-à-dire « militaro-médiatique, qui ne tolère pas en son sein l’émergence de forces subversives ». Autrement dit, un état fort contre les revendications sociales et démocratiques de redistribution des richesses, mais un état faible face aux volontés du marché. D’autres, des libéraux du groupe de Saint-Andrews, se distinguent de cette conception des choses, et préfèrent « dépolitiser la société », « limiter la démocratie à pas feutrés », en restreignant les marges de manœuvre du pouvoir en matière sociale et économique », en agissant plutôt, sous le terme de « micro-politique », de façon moins frontale. C’est l’idée, communément admise par beaucoup, de l’équilibre budgétaire, du déficit, de la réduction du budget de l’état. C’est l’interdit de la redistribution des richesses. La stratégie consiste à constitutionnaliser ces principes, de façon à les rendre impossibles ; à avancer à petits pas dans la transformation de la société pour que les individus soient conduits individuellement à « embrasser l’alternative de l’ordre privé ». Au fond, cela consiste à « rétrécir l’horizon », c’est-à-dire « pousser à ne voir que son intérêt personnel au détriment de l’ensemble du paysage ».

L’analyse de Chamayou est précieuse par sa précision et les exemples concrets qui l’accompagnent. Si l’on voit bien qu’il n’épouse pas la pensée néolibérale, il s’engage peu dans son essai. Il le fait malgré tout, en conclusion, où la riposte possible à un « néolibéralisme » qui veut « se rendre soi-même ingouvernable, mais ceci pour mieux gouverner les autres », est « le chantier de l’autogestion », qui a eu son importance dans les années 70, qui fait penser par exemple aux Lip, que le gouvernement de l’époque, avec Chirac à sa tête, a voulu laminer. Mais il est vrai que l’on entend moins parler, dans la bouche des gouvernants, de ce type d’initiatives que de réduction des déficits et autres joyeusetés sacrificielles.

(éditions la fabrique)

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le maître ignorant, jacques rancière

Par quel biais j’en suis arrivé à lire Le Maître ignorant ? Un mélange savant, inconscient, de hasard et de nécessité. Je ne saurais pas répondre avec précision, mais le plus probable est que j’ai vu le livre en librairie, que je l’ai feuilleté, que je me suis que ce livre était pour moi.

Je sais que c’est en 2004 que je le lis la première fois, et, comme quelques rares auteurs, quelques rares livres, je retourne y jeter un œil régulièrement, tout comme le souvenir de cette lecture rejoint mes pensées sans avoir besoin de le rouvrir. Je peux dire ce qui est une banalité : c’est pour moi un livre révélateur, au sens où il a lancé mon désir de lire ses autres livres, où il a éclairé mon passé, nourri depuis des années mon présent, libéré, mais aussi, rendu problématique, mes idées et mes actes. Alors il était peut-être temps d’en écrire quelque chose ici, où je dépose un texte pour la 600ème fois, si j’en crois mon tableau de bord.

Heureux cataclysme personnel, gifle caressante ce livre, ce Rancière. Une sorte de boussole, de déplacement judicieux des questions, d’épreuves et d’exorcismes mêlés, comme avec Michaux, autre grand réjouissant dérouteur d’idées préconçues et de parcours tout tracés.

Au cœur de la réflexion de Rancière, il y a l’émancipation. L’écart, le voyage dans une autre sphère de pensée ; la stimulation. Il tient cette place et ce rôle dans ma réflexion politique personnelle et dans mon travail de prof, car ce livre dépasse le simple domaine de l’éducation : c’est une œuvre qui dialogue avec la façon dont l’enseignement, mais aussi la politique, la société, l’individu, entrent en relation avec la vie. Sans doute que si elle a pris cette place pour moi, l’œuvre de Rancière est venue répondre à un questionnement diffus, larvé, que je traînais en moi depuis un moment, de par ma petite expérience de vie.

Le livre se présente à la fois comme une biographie et une réflexion philosophique. Elle est stimulante, totalement, réjouissante même, dans le sens où elle opère un renversement radical des modes de pensée habituels, ou du moins des modes de pensée dans lesquels j’ai été éduqué. Le titre le laisse deviner : un maître est, dans l’esprit de chacun, celui qui sait, en opposition à l’élève qui ne sait pas, et qui a besoin du maitre pour apprendre. Dans l’expérience de Jacotot comme enseignant, que relate Rancière au début de son livre, il y a ce simple constat que ses étudiants flamands ont appris le français sans qu’il intervienne comme maître. Les étudiants n’ont eu besoin que d’un exemplaire du Télémaque de Fénelon, dans une édition bilingue. La seule intrusion de Jacotot a consisté à les inviter à apprendre. C’est tout. Cela a suffi aux étudiants pour comprendre par eux-mêmes ce qu’ils lisaient, et à Jacotot de découvrir, après trente années d’enseignement classique, que « tous les hommes sont virtuellement capables de comprendre ce que d’autres avaient fait et compris ».

Si le maître est ignorant, ici, c’est de la langue que parlent ses étudiants. Il faut, précise Rancière, partir de l’établissement d’un lien minimal entre élèves et professeur, trouver une « chose commune ». Ainsi de la langue maternelle : aucun enfant n’a besoin de personne pour l’apprendre : ils entendent, retiennent, répètent, se trompent, corrigent. Il y a donc un rapport autonome de l’apprentissage à la vérification. À partir de cette découverte, il suffisait à Jacotot de « renverser la logique » : expliquer, c’est « démontrer à quelqu’un qu’il ne peut pas comprendre par lui-même, c’est la parabole d’un monde divisé en esprits savants et en esprits ignorants, en intelligence supérieure et en intelligence inférieure ». L’explication est, de ce point de vue, un « abrutissement ». Il s’ensuit que la volonté est le moteur de l’enseignement selon Jacotot : on peut apprendre par la tension de son propre désir ou par la contrainte de la situation. Il faut avancer. Chercher. Le professeur doit raisonner d’une autre façon : en face de lui : il n’a pas un élève (réducteur), mais un individu (pluriel). C’est donc la confiance en la capacité intellectuelle de tout être humain qui doit guider tout enseignement. Cela fait écho par exemple à ce que Georges-Arthur Goldsmith disait à propos de ses élèves : si on les prend pour des cons, c’est sûr qu’ils vont l’être. Si au contraire je l’accompagne, si je lui fais confiance, il y a des chances pour qu’il soit moins con. C’est ainsi que l’on peut émanciper l’élève : l’inciter à user de sa propre intelligence. Prendre la mesure de sa capacité intellectuelle et décider de son usage.

De ce point de vue, l’institution apparaît d’emblée comme un obstacle à l’émancipation : il ne faut pas apprendre telle chose (le programme, le fameux et sacro-saint programme…), mais apprendre quelque chose.

Il s’agit aussi de révéler à l’élève « la tricherie de l’incapacité », quand celui-ci dit au professeur : « je ne peux pas, je ne comprends pas ». Non. On apprend et on répète. Il faut dire au contraire qu’il y a « une volonté qui commande et une intelligence qui obéit : l’attention ». Préciser qu’il y a « inégalité dans les manifestations de l’intelligence, selon l’énergie plus ou moins grande que la volonté communique à l’intelligence pour découvrir et combiner les rapports nouveaux, mais il n’y a pas de hiérarchie de capacité intellectuelle. C’est la prise de conscience de cette égalité de nature qui s’appelle émancipation et qui ouvre la voie de toute aventure au pays du savoir ».

Autre conséquence radicalement nouvelle : le maitre ignorant ne vérifiera pas ce qu’a trouvé l’élève, il vérifiera qu’il a cherché. Cela se heurte à ce qui est depuis si longtemps ancré dans les esprits des professeurs, mais aussi des élèves, et des parents : ne pas avoir comme fin la note, le résultat, mais le travail de chacun, une production. Cela suppose un double changement de pratique radical : la redéfinition du travail de professeur qui n’évalue pas les productions, et celle des élèves qui se déshabituent à la méthode de l’abrutissement, où il s’agit d’arriver à un point de connaissance fixé de l’extérieur.

« Je suis homme donc je pense ». La pensée est un attribut de l’humanité. « Emanciper devient possible quand on remarque son pouvoir d’être pensant ».

« Ce que peut essentiellement un émancipé, c’est être émancipateur, donner non pas la clé du savoir mais la conscience de ce que peut une intelligence quand elle se considère comme égale à toute autre et considère toute autre comme égale à la sienne ».

Dans ce cadre, les exercices d’improvisation sont pour Jacotot un entraînement à l’émancipation : parler sur tout sujet avec un début, un développement et une fin. « Apprendre à improviser, c’est apprendre à se vaincre, vaincre cet orgueil qui se farde d’humilité pour déclarer son incapacité à parler devant autrui, c’est-à-dire son refus de se soumettre à son jugement ».

On ne peut pas mesurer l’intelligence, dit Jacotot. Encore une impasse de l’évaluation. « Notre problème n’est pas de prouver que toutes les intelligences sont égales, mais de voir ce que l’on peut faire sous cette supposition ». Le fait de s’exprimer permet en quelque sorte de vérifier que chacun peut être entendu, compris.

L’esprit, alliance de la volonté et de l’intelligence, connaît deux modalités fondamentales : l’attention et la distraction. Le distrait ne voit pas pourquoi il ferait attention. La distraction est d’abord paresse, désir de se soustraire à l’effort. « La paresse est l’acte d’un esprit qui mésestime sa propre puissance ». On devine la force et la portée de cette réflexion : c’est la possibilité pour chacun de refuser les obstacles que l’on érige en soi-même et que les discours, les actes des autres érigent en face de chacun pour perturber son émancipation. La pensée de Jacotot éclaire celui qui la prend au sérieux et lui offre la conviction que ses capacités sont égales à celles de n’importe qui, pour peu qu’il désire en faire usage. « L’estime de soi et l’estime des autres » s’oppose à la « paresse » qui prend le costume de la modestie pour se mépriser, et mépriser les autres. La société qui se satisfait de l’inégalité dont elle se nourrit se protège contre la peur que suscite l’égalité. L’individu qui accepte un fonctionnement hiérarchique se rabaisse devant l’inégalité dont il entend parler, et la cautionne. C’est laisser l’autre décider à sa place, le laisser occuper la place qu’il pourrait prendre lui-même. On se soumet ainsi à l’arbitraire. Rancière rappelle ce qu’il ne faudrait pas oublier : les hiérarchies ne sont pas de nature ; c’est donc à l’individu d’agir pour remettre au cœur de l’organisation de la société de l’égalité. C’est pourquoi il n’est pas bon de d’élire ou d’attendre : chacun doit pouvoir s’emparer des décisions à prendre et à appliquer. Ce n’est pas facile, mais c’est exister : « Le gouvernement ne doit pas l’instruction du peuple pour la simple raison qu’on ne doit pas aux gens ce qu’ils peuvent prendre par eux-mêmes. L’instruction est comme la liberté : cela ne se donne pas, cela se prend ». Pour ce faire, Jacotot a montré qu’il convient de travailler à « relever ceux qui se croient inférieurs en intelligence, les sortir du mépris de soi ». Tâche difficile pour un enseignant, dans le sens où l’institution dans laquelle il travaille œuvre à la reproduction des inégalités, et pour laquelle les élèves ne sont presque jamais entraînés. Il faut donc essayer de pousser les murs, bousculer les habitudes, celles des autres, et les siennes, les réflexes qui resurgissent facilement, la paresse qui n’est jamais loin.

« Seul le hasard est assez fort pour renverser la croyance instituée, incarnée, en l’inégalité ». « S’émanciper : apprendre à être des hommes égaux dans une société inégale ». J’ajoute ceci : comment rendre l’enseignement effectivement démocratique ? Les obstacles sont là, mais cela peut se faire et se vérifier souvent : la force de les briser est disponible.

(édition numérique fayard ; collection 10/18)

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quitter

Le soir, juste avant les vacances, les élèves quittent (le collège), généralement heureux, débarrassés de ce lieu qui organise leur temps, mais en sachant qu’ils le retrouveront. On quitte des amis avant la fin de la soirée, parce que la raison nous pousse à le faire : par exemple demain je dois me lever, mais en sachant que je les retrouverai. C’est plus difficile de quitter la monarchie, sans doute parce que c’est une décision qui ne se prend pas seul, mais ça arrive parfois. Quittera-t-on un jour le capitalisme ? Pour qui ? Cela dit, quand on parle de quitter, c’est plutôt dans le domaine de la vie amoureuse. On quitte celui ou celle qu’on a aimé(e), sans toujours bien savoir pourquoi, au fond. La plupart du temps, c’est irrémédiable. C’est sans doute une manière de s’éprouver, et d’éprouver l’autre, pour voir comment on réagit quand on se retrouve dans la solitude. Je me souviens adolescent de la chanson « La solitude, ça n’existe pas » : je trouvais ça crétin de penser une chose pareille. Nos vies sont pleines de ce geste de quitter, anodin ou terrible, redouté, désiré, déflagrateur, libérateur. Il arrive que ce soit violent. Un simple coup de téléphone peut concentrer brutalement tout le malheur et toute la dévastation de la séparation. La jeunesse est friable, sans expérience. C’est comme si son temps était d’un coup vidé de ce sur quoi elle cherche à bâtir, l’amour. Celle qui t’aimait passionnément creuse un trou dans ta vie, et boum, tu tombes dedans jusqu’au fond, signe précurseur de l’enterrement de la liaison, de la séparation irrémédiable. Comme pour combler le vide, un torrent de larmes brûlantes coule parfois, mais coule aussi sans doute pour réduire en cendres l’amour trop concret encore, rayé de la carte. Quitter, planter l’autre, et toi tu avances. Je n’exclus pas d’avoir quitté quelqu’un en partie pour avoir la certitude de ne pas être le seul à l’avoir été avant. Être quitté, planté là dans la vie. Enraciné dans les profondeurs aigres de la cessation. Plus rien. Sinon des soubresauts pitoyables et un visage dévasté. L’allure du désir mouvant encore, mais cloué dans un cercueil. Irrémédiablement cloué ? Quelque part dans la douleur de la séparation, il existe toujours des ressources. Les ongles trouvent la force d’agir, la volonté nébuleuse de s’accrocher à la paroi pour rejoindre la surface, d’abord, puis la lumière, dans l’étrange, absurde peut-être, désir de sortir, de se relever, de dire un peu au revoir aux cendres du temps. Passer par le perdu pour ne pas rester là.

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la fraîcheur *23

plus tard, ou bien jamais
bientôt, bien tard

pas encore

pourtant le printemps s’est précipité
en hiver

tandis que nos rides creusent leurs traces ombragées
d’hier

on pourrait s’en aller ravir
la mandragore

et nous jouerions aux médecins
qui auscultent sans occulter

le désir de s’évader
d’un geste magicien

vers la féérie des fraîcheurs

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