deuxième quinzaine de novembre 2017 : bribes

l’appel d’air stimule le feu ; lancé, débroussaille le paysage. s’y jeter, se chercher une sortie de soi-même

il devrait bientôt changer de mécanicien. sa virgule académique refuse la circulation

nous signalerons désormais la beauté du fourbi

l’éclaircie du réel, en 2004, a fait paraître le talent du Viêt Nam

optimisme intime de l’hospitalité

dites-moi l’écriture qui embrase

vivre à côté, rouvrant la vitalité, glissant de l’inquiétude

projet vers la rivière. elle va, s’insinuant comme le vent, de sa beauté inédite, turquoise. percée tranchante. l’or brandi suffisait au cœur. frottement. bribe sur le monde, frêle apparition

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comment supporter sa liberté, chantal thomas

Si l’on tente un décompte des moments où cela nous arrive, de supporter notre liberté, la liste pourrait bien être maigre… Bien souvent, les occasions ne se présentent pas à nous, sans doute parce que la liberté est un désir permanent, mais qui nous fait peur quand il se présente à nous, parce qu’on ne s’y prépare pas, parce que les incitations sont rares, heurtent nos habitudes, les contraintes auxquelles on est soumis. Pourtant, l’enfant qui joue démontre que les ouvertures sont nombreuses. Mais l’autorité adulte se rappelle à l’imaginaire pour y mettre un frein : on n’est pas là pour s’amuser, on n’a pas le temps. Jalousie de ceux qui ne savent plus profiter de la liberté ? L’enfant provoque l’adulte dans son appréciation du temps libre. Il sait quoi faire, l’enfant, il sait comment laisser le temps déborder. Mais, comme pour les fleuves, les adultes usent de leur pouvoir d’adulte et organisent leur propre temps pour circonscrire les fleuves et les enfants.

Lors de ma première lecture de cet essai épatant de Chantal Thomas, j’avais été frappé par une citation de Blanchot, par sa force de dévoilement d’une illusion : « Sans la prison, nous saurions que nous sommes en prison ». L’homme construit sa propre opacité, son leurre de liberté, de façon à ne pas être confronté à sa propre prison sociale, intérieure. Chantal Thomas la discute, cette phrase, en minimise la portée, en rappelant la différence de condition qui perdure entre un être emprisonné et un autre. Oui, mais elle éclaire notre condition d’être contenu par des règles et des méthodes qui le renferment, qui le réduisent, presque invariablement.

C’est pour cela que réside dans le refus, la grève, la fuite (Rimbaud), la soustraction, le loisir, la solitude, le non (Michaux), une vitalité qui aide, qui sauve, qui (ré)anime l’homme dans sa capacité de liberté.

Et aussi : « comment se laisser surprendre par soi-même ». Tenter de prendre ce chemin de la surprise.

Chantal Thomas intitule l’un de ses chapitres « Le néant du tourisme ». Elle s’appuie sur Un voyage en Italie de Guido Ceronetti, qui a des mots impitoyables sur le tourisme : « Le très méchant sortilège touristique supprime tout rapport avec la réalité : dans le tourisme, ni la vie ni la mort n’existent, ni le bonheur ni la douleur : il y a seulement le tourisme, qui n’est pas la présence de quelque chose, mais la privation, contre paiement, de tout. Les touristes sont des ombres… ». Le guide touristique, en ce sens, est celui qui empêche de se perdre, qui pousse à ne pas passer à côté de l’essentiel, de l’incontournable. Mais du coup, cette façon d’imposer emprisonne le voyageur dans un chemin prévu à l’avance, stéréotypé, où les bifurcations, les arrêts, les échappées dans l’espace et dans le temps, deviennent difficiles, voire impossibles. Notre liberté de cheminer est rangée dans une valise, bien fermée.

En relisant ce chapitre, j’ai pensé à ce que c’est qu’être professeur de lettres, traditionnellement. Une sorte de guide touristique qui mène son groupe, de main de maître. Qui balise par avance le chemin de la lecture, en dirige la lecture académique, classique, qui dit ce qu’il faut lire et comprendre, et ce faisant, qui ne laisse pas les élèves déborder à leur façon, à partir de leur lecture personnelle du texte, et s’emparer de l’œuvre sans chemin préétabli. Une lecture devrait être, aussi souvent que possible, une rencontre entre deux interlocuteurs qui ne se connaissent pas en dehors du texte, lieu de la rencontre où il est possible d’intervenir et de dialoguer librement. Sans quoi la lecture perd de sa sève, reste étrangère à la réalité du lecteur qui du coup la regarde comme un objet inerte, abstrait, un objet touristique imposé par un autre, figé. Il faudrait se déshabituer à diriger la lecture dans la direction que les autres ont lu, lâcher la laisse, offrir un espace de liberté aux élèves, les déshabituer à attendre que le guide dise quoi penser. Supporter sa liberté et se laisser surprendre.

(Editions Rivages poche, petite bibliothèque)

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tablée, pierre michon

La lecture et ce qu’on appelle l’actualité ont parfois de ces percussions.

Dans le paragraphe qui sert de préambule à Tablée, texte consacré à deux tableaux de Manet, Michon dit s’intéresser aux « frottements des hommes entre eux ». Je lis ça au moment où on peut entendre quelqu’un qui fut premier ministre, dire à propos d’un site d’information : « Je veux qu’ils rendent gorge, je veux qu’ils soient écartés du débat public ». Le politique, ici, se définit comme (ou se prend pour) celui qui veut pouvoir décider de qui a le droit, ou non, d’informer, et d’avoir des opinions.

A la question « Que fait-on dans un café ? », Michon répond : « On coexiste » […] On fait l’expérience nue de la promiscuité. » La table, dans un café, est « un opérateur spatial et un médiateur social merveilleux », autour duquel les corps, à la fois acteurs et spectateurs, forment « une tablée démocratique, c’est-à-dire éclatée, non pas pour régner, ce n’est plus possible, mais pour exister seulement à ses propres yeux, ne pas tout à fait déchoir, faire comme si les limites spatiales de son propre corps, dont seul le corps de l’autre décide, on les avait choisies en toute liberté, en toute royauté ».

« Régner, ce n’est plus possible. »

Cela, en exprimant sa volonté d’exclure définitivement l’autre de la tablée, le politique semble l’ignorer, ou vouloir l’ignorer, mais l’écrivain heureusement, est là pour le rappeler : ce n’est plus possible de régner sans partage, en prenant toute la place, en écartant certains de la table.

La littérature est un peu plus lucide, et plus accueillante, tout de même, que certains discours politiques.

(éditions de l’herne)

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première quinzaine de novembre 2017 : bribes

un poète aime traverser la mer

il a osé écrire, et pas seulement lire, pour ne pas vomir de vieillir

paysage blanc de neige dans la nuit. un ruisseau sème l’expérience du passage de la vie. sa respiration coule en multiples facettes, soucieuse de susciter le désir pour restituer une humanité, faire surgir les sensations, délivrer une forme de beauté

besoin d’espace, de matin, de nature. j’embarque mon corps pour une idée du rythme du monde

lumière pulvérisée, et l’on finit par apercevoir des fantômes de son enfance

il s’évadera du dessin où l’harmonie vague ne chronique pas le ravage dense et intime du temps

prolifération de morceaux détachables. je convoite les flots de mots dans la mémoire et la révolte. moisson ouverte. moment qui demande le lecteur. sa voix bouge dans l’écrit, petite lumière. vitesse pour l’écoute et l’ailleurs

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la fraîcheur *19

L’air s’amuse à être froid maintenant. Je regarde les feuilles jaune pâle, elles tiennent encore, elles vont chuter. Elles seront bientôt abimées par la pluie qui menace, piétinées par les pas qui se traînent dans les rues, exténuées par le temps. Le ciel est noir. Les ombres des branches se reflètent sur le sol. Elles ressemblent à des bras démembrés.

La lune est la seule lumineuse, là-bas. Pas une étoile. Glacial vide.

Le froid s’intensifie, s’étend, s’impose. La buée jette ses vains cris silencieux. Les dernières traces de feuillage seront brûlées par la neige ; le tapis blanc, à son tour, par les pas des penchés qui le piétineront. Il faudra franchir l’hiver comme on passe les jours sans corps nu qui nous enlace, en tremblant.

Il faudrait des jours qui dévient le fil du temps, des bouteilles qui réaniment mon corps, des musiques qui m’invitent à danser, longtemps.

Une brèche. Une nuit entière de vibrations, de frottements, de troubles, d’essoufflements et de nouveaux départs. L’oubli du monde et du temps, dans l’orage du rythme qui ruisselle sur les peaux. Éclairs. Les danses dans un désordre intarissable fleurissant, je maintiens mon corps éveillé comme un fleuve, pour être le premier, au moment où la musique, en cessant avec la nuit, me donnera le signal de nos retrouvailles, à m’enfuir avec la fraîcheur du matin.

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« par le seul mouvement de sa volonté » (message à caractère informatif)

Novembre n’est pas seulement voué à nous décevoir avec ses jours qui raccourcissent et refroidissent honteusement. Il arrive aussi qu’une revue littéraire de qualité non seulement sorte, mais encore nous réchauffe. Vous aurez reconnu La Femelle du requin, qui vient de paraître, avec des fictions, des entretiens (cette fois-ci, Marie-Hélène Lafon et Marc Graciano), et des articles d’analyse (auxquels j’ai eu le plaisir de participer, à propos de Graciano : « Par le seul mouvement de sa volonté »), et se présente à nous de façon irrésistiblement séduisante. Il ne vous reste plus qu’à vous ruez en librairie et/ou sur le site pour commander ce numéro ou un autre (par exemple celui qui était consacré à Eric Vuillard, prix Goncourt tout chaud) !

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deuxième quinzaine d’octobre 2017 : bribes

elle a subi, un pistolet sur la tempe. après la guerre, elle a disparu. ensuite, jeune et dingue, elle a frayé avec un petit groupe d’exilés pour un projet de continent splendide, de gigantesques étendues de terre, pour un nouveau visage

écouter la coloration de la langue des enfants, les hésitations, comme une immense forêt en face de nous

l’expérience pousse et bruisse. irruption, virage, glissements. il trouve une manière de scander. raconte une région de sa propre existence

jamais d’épuisement. chair errante. il écrit une danse qui appelle, dépense, va à la vie

on ne s’habitue pas à la cornemuse

j’ai couru sans but dans ma lourde solitude, verrouillé, trébuchant, le paysage invisible, abandonné

par bribes est un pays qui respire et retombe. morceaux, même tristes, nous sourient. matin, soir, découvrir. sculptées, destinées

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être enfermé

C’est comme si plus aucune sensation ne parvenait jusqu’à moi.

Dès le matin, aucun son. Je ne prends rien. Les arbres ne frémissent plus au passage du vent. Les pigeons collés aux fenêtres sont enfin aphones. Les pots d’échappement et les moteurs sont murés dans le silence. Je ne tends même plus l’oreille. Par inadvertance, je jette encore un œil dehors, mais le contact ne se produit pas. Cela lui ôte de sa densité, au monde des autres.

Dans la cour de récréation de l’école, que je longe lorsque je sors de mon appartement, tous les enfants se taisent. Ils ne courent pas. On dirait qu’ils ne sont pas venus. Même, qu’ils n’existent plus. Une sorte de jour de grand enterrement.

Quand le ciel est trop bleu, je le préfère gris, mes yeux ne sont pas éblouis alors, je vais au supermarché. Que je suis heureux, quand j’ai terminé mes courses, de ne plus avoir à supporter l’absence de «bonjour, vous avez votre carte fidélité ? », l’absence d’«au revoir» des caissières, remplacées par des machines.

Dans la rue, je vais. Lotissements, écrasés, à côté des barres d’immeubles, démesurées. Ossatures sans chair. Je suis dispensé des sirènes des pompiers, des crissements des freins. Je marche dans le calme le plus grand, et parfois me parviennent des sourires, des voix qui rient, qui pleurent, qui crient. De ceux qui m’entouraient et qui m’aimaient. Enfin, je crois. J’ai en mémoire de petites ombres qui s’en vont.

J’ai tout mon temps. Je vais dans les parcs. Dans les souterrains. Je traverse les ponts. Il n’y a pas de différence. Le vent me gêne. Sous mes pieds, le fleuve remue, pour rien. Je regarde par terre. Je compte mes pas dans les rectangles des pavés et des dalles ; combien il en faut pour passer d’un trottoir à l’autre. Je m’aperçois que j’ai de plus en plus d’affection pour le bitume. Oui, de l’affection !

Je rentre dans le premier train venu. Presque immédiatement, je trouve le voyage interminable, les paysages à travers les fenêtres exécrables, les visages des gens minables. Ils n’ont rien d’intéressant à dire ! Qu’ils se taisent ! Je m’impatiente, je m’empresse de descendre dès que l’occasion se présente. Je suis nulle part. Je tourne le dos. Je remonte les rues. C’est comme un rituel qui se prolonge de lui-même, comme un cycle de granit. Je n’aime pas que mes chaussures décollent du sol. Je marche presque en le frottant.

Les heures tombent ainsi. Je délaisse les rues pour mes soirées. Mes soirées sont vides. Vieille série, mes soirées. Je bute dedans. Par exemple, je vais au théâtre, c’est une habitude. Mais je trouve de plus en plus ridicules ces comédiens qui ne cessent pas de remuer leurs lèvres. Des simagrées. Je préfère le cinéma : si je vais pour serrer la main d’un personnage, il n’y a pas de main. C’est un écran qui trompe.

Je rentre. Il fait nuit. L’heure où renaît l’espoir que tout s’estompe définitivement. Pourtant, le geste de prendre les clés dans ma poche, de prendre la poignée de la porte, de monter les marches, que cela semble long. Je sens bien que je ralentis.

Si me vient l’envie d’une conserve, je m’assois à la table de la cuisine. Une lente mastication, et puis poubelle. Je reste là debout. Les lumières sont restées éteintes.

C’est dans cette obscurité coutumière que se dessine le moment de la répétition… Répétition, répétition qui s’entasse. Comment reculer ?

À côté de moi, quand je me couche, quelqu’un froisse, peut-être, encore, les draps, mais je ne le sais pas.

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première quinzaine d’octobre 2017 : bribes

épris d’aventure collective et d’éloignement intime

dessinant les pas de côté à la règle

on découvrira une ride, à la progression très lente, sur la constellation

de surprise en surprise, une courbe déployant la joie d’échanger. invention d’un dialogue. réveil

la patience fragile traque le temps. son chant pour l’apaisement exhume les terres des rêves, que jaillissent les mots, dans un geste voué à la réinvention

des rêves, des forces naissent. ils vont. ils souhaitent. ils naviguent. ils essaient. le déséquilibre, les bouleversements, la corruption, les violences, rien ne pesait

cueillir la chair extraordinaire douce-amère pour sourire au-dessus du gouffre

distant de sa vie un peu délabrée, sans le nécessaire chorégraphe

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iduna et braga – de la jeunesse, philippe beck

Souvent, on assiste au spectacle des bras qui tombent, des voix qui se taisent, des paupières alourdies. On subit les paroles inhibant, les clichés paralysant, un aquabonisme lourd. Mais il y a aussi des zones de sollicitation. C’est plaisant par exemple de voir associées dans le livre de Philippe Beck la jeunesse et la poésie (et aussi de trouver dans les phrases de Philippe Beck les mots avec lesquels je circule, « frayement » et « fraîcheur »). La poésie est de la jeunesse libre à cueillir ; la jeunesse est potentiellement poésie. Poésie et jeunesse s’adressent l’une à l’autre comme deux branches mêlées qui se nourrissent de la même sève. Affronter la tradition fatiguée, grinçante, exténuée, en attente d’être revivifiée, la jeunesse sait faire : « jeunesse est chercherie, frayement ». La jeunesse n’est pas seulement une question d’âge (Michaux par exemple est toujours resté jeune). La poésie est une impulsion, celle qui consiste à voir de la vie s’animer grâce aux images qu’elle suscite. C’est être « en état de Tom Sawyer : le caractère éduqué aux possibilités d’aventure ». Alors la jeunesse qui s’engage en elle rajeunit la poésie. Aux jeunes, la poésie offre de « faire vibrer le plaisir de sentir la langue où s’élabore la pensée de leur vie. » « Le poème est la pomme de jouvence, la série des phrases plaisantes et consistantes, juteuses, qui entrent dans le vieillissant lecteur. » La jeunesse insuffle à la poésie un renouvellement inventif. Et à chacun de vieillir élargi.

(éditions josé corti – en lisant en écrivant)

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