halte

Faisons une halte. Éteignons les lumières dans les rues, dans les centres commerciaux, dans les maisons. On fera les courses plus tard. Promenons-nous dans les bois. Nous n’irons pas travailler. Pause dans l’assujetissement des heures. Off les téléphones et les tablettes et les ordinateurs. Fermons les volets de la production au rythme de fer. Écoutons ce qui vient alors. Une femme et un homme fument une cigarette dehors, dans un petit jardin de banlieue. Ils partagent dans le noir où ils devinent leurs visages les mots qui leur viennent. Ils font une halte pour s’écouter et livrer ce qu’ils ont à l’esprit ou sur le cœur. Petite halte. Ce serait bon que le monde prenne le temps d’une vraie halte. Tous les yeux du monde jettent un œil patient sur lui et projettent pour lui la fresque qui en ressort. Il verrait sous un autre angle à quoi il ressemble. Il verrait qu’il ne ressemble pas à grand-chose, sous cet angle. Ou à une folie invasive. Il aimerait bien alors se refaire une petite beauté, une vraie santé. Il reconnaîtrait qu’il a poussé, qu’il a abusé. Traverserait son esprit qu’une vie calme lui ferait le plus grand bien. Le monde veut, ça y est, se reprendre en main. Ne plus courir pour fuir le temps, mais ponctuer chaque seconde, chaque minute, pour en savourer la profondeur et la légèreté.

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guerre

Je ne connais la guerre que de nom. Je ne connais de guerre que dans le passé, ou dans des pays étrangers. Par des récits ou par images, photos et films. De ce que j’ai vu, ce qui me semble être la démonstration la plus efficace de l’absurdité et de l’inhumanité de la guerre sont les scènes de film sur la guerre où la guerre proprement dite, les combats, ne sont pas montrés. Je pense à la scène finale des Sentiers de la gloire (Paths of Glory) de Kubrick. 1916 : des généraux français décident d’attaquer une possession allemande, la fourmilière, tout en sachant que c’est impossible d’y parvenir et que le résultat sera une boucherie. Mais à la clé, une promotion est promise pour le général qui, conscient de la quantité de morts que cela engendrera inévitablement, feint de croire cela possible. Dernière scène, donc : les soldats français qui ont survécu au carnage (et à l’exécution de trois d’entre eux pour insubordination et lâcheté, du fait qu’ils n’ont pas réussi à se joindre à l’attaque, rendue impossible par les bombardements allemands) sont en permission, boivent dans un bar. Le patron fait venir sur scène une Allemande, une ennemie. Il se moque d’elle, excepté de son physique, et de sa voix. C’est une proie. Les soldats, eux aussi, la sifflent, crient, huent, mimant et reproduisant à l’échelle de la salle l’hostilité et le boucan assourdissant que font les bombes pendant le combat. Mais la femme apeurée, obligée de chanter, commence. Sa voix est d’abord inaudible, puis les soldats dans la salle se calment un peu mais pas assez pour entendre, jusqu’à ce que l’un d’eux demande le silence. La voix parvient à percer le bruit ambiant, le silence s’installe. Peu à peu, les soldats accompagnent la chanteuse, murmurent avec elle l’air allemand, l’air chanté dans la langue de l’ennemi. Les visages filmés en gros plan se détendent, des larmes coulent sur les joues masculines comme elles coulent sur celles de la chanteuse. Toute l’absurde haine guerrière s’effondre entièrement pour laisser place à l’harmonie et à l’unisson des voix que la guerre veut couvrir et anéantir de ses bombes.

Parler de la guerre sans la montrer ou presque. Johnny got his gun de Dalton Trumbo (1971, grand cru). Johnny, jeune soldat américain, obéit à l’ordre de son supérieur : enterrer le cadavre puant d’un soldat allemand, la nuit. « J’aurais jamais dû être là, on aurait pu être amis. » Comme avec le film de Kubrick, cette situation révèle tout l’absurdité de la guerre qui supprime toute possibilité de fraternité. Un obus explose à côté de Johnny. Il est rapatrié dans un hôpital militaire. Ne reste de son corps qu’un tronc démembré, et une gueule cassée qui ne peut ni parler ni se nourrir par lui-même. Mais sa conscience et la capacité de sentir la chaleur, le froid, le contact de quelque chose sur sa peau, sont intactes. Malgré l’isolement dans lequel les autorités militaires le plongent (il faut le cacher mais le maintenir en vie et se servir de lui pour observer ce qu’il devient), Johnny conserve un lien avec le monde extérieur grâce à l’infirmière qui prend soin de lui. « Vivre signifie avant toutes choses regarder, goûter, toucher ou sentir le monde » (Emanuele Coccia, La Vie sensible). Il résume en une injonction qu’il se fait à lui-même ce que c’est que vivre, et que la guerre précisément s’évertue à combattre de toutes ses forces : « Pense et sens ». La guerre veut interdire de penser, sans quoi toute guerre deviendrait illégitime, et de sentir, parce que les sensations elles aussi réfutent la guerre destructrice des corps. L’homme est avant tout de la chair à canons. « Pense et sens ». Cette injonction est pour nous, qui regardons bouleversés Johnny cloué sur on lit, qui ne peut plus vivre. Et lorsqu’il parvient à communiquer en morse, et demande à sortir pour montrer à tous ce que la guerre fait réellement à ceux qui y participent, on le barricade définitivement, on le plonge dans le noir. Le militaire empêche même l’infirmière de lui donner la mort, seul recours. « SOS » lance Johnny que personne ne peut entendre. Si : le spectateur l’entend, sa voix n’est donc pas vaine : elle vient signifier à quel point la guerre détruit ce qui fait la richesse de la vie, que cette richesse nous appartient : penser et sentir.

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frayer

Forcément frayer. Articulation de l’essence et de la dépense. Mon enfance a quelque chose d’une souche à deux pieds et deux bras égarée dans une grotte. Je me suis frotté et je me suis cogné à ses parois creuses, froides, humides et sombres. Je perce ses parois pour les ouvrir à la fraîcheur, creuser l’ennui rocailleux comme le fait un prisonnier qui rêve de s’évader, et se nourrir des éclats lumineux qui passent là par chance et que je rejoins plus ou moins longtemps. C’est cela, frayer. Mon père, disait parfois ma mère, était un ours. Quant à elle, elle n’a pas quitté de sa vie les fondations qu’elle a créées, et qui lui permettaient une stabilité. L’avion était inconcevable. La voiture inquiétante, sauf son freinage. La seule hauteur qu’elle consentait à prendre avec le sol était de marcher avec des chaussures à talons. Toujours ou presque à marcher sur le bitume de sa ville de banlieue, en talons. Ses enfants ont voulu mais n’ont pas eu le temps de lui offrir des chaussures de marche pour les balades à venir dans la Creuse, la démêler de son ancrage crispé au sol froid, sous lequel la mort rôde, pour continuer à avancer. C’est souvent tard que ce qui ralentit notre avancée dans la vie apparaît clairement. Les années de l’enfance, c’est l’attente d’on ne sait trop quoi, c’est le même trajet répété des milliers de fois de l’immeuble à l’école, de l’école à l’immeuble. Au tour du collège. L’accoutumance à l’indolence, quelques éclats d’insolence. C’est la même route pour rejoindre la même ville et la même plage, tous les étés pendant presque dix ans. Le même sable où j’enfonce mes pieds.

De la grotte grisâtre, dont je me souviens et dont je me suis éloigné, il s’agit pour moi, âpre plaisir, de dessiner une brèche, qui ne soit pas un simulacre. Ne pas frayer quotidiennement vers un hypothétique but à atteindre. Baigner dans l’irruption.

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futile

La futilité – au double sens de rester à la surface des choses, mais aussi de le souligner pour être perçu comme tel, au détriment de la recherche de la profondeur -, je la connais à la fois comme une facette qui me caractérise et que je désire dépasser. Le jour où un prof de lycée m’a conseillé, sans crier gare, de veiller à ne pas être futile, a agi comme un révélateur. C’était dit sur un ton sentencieux, mais (par la suite, j’ai appris à mieux le connaître, à discuter avec lui), c’était aussi une incitation à ne pas en rester là. Sans doute je m’arrêtais à la surface parce que, au-dessous d’elle, j’étais, ou je supposais être, rempli de beaucoup de vide. Plonger en moi aurait été une vertigineuse chute. Or, j’ai le vertige. Je l’ai mal pris, bien entendu, sur le moment, mais à la réflexion j’ai bien saisi que quelque chose clochait, comme dit Sartre. Je crois que ma futilité était aussi l’attitude que j’avais choisie, ou qui s’était présentée à moi et que je n’avais pas repoussée, solution de facilité, paresse réflexive, pour m’éloigner d’une vie assez morne, échapper à la relative pesanteur de mon quotidien. A l’époque, je n’ai pas osé, ou pas senti la force de l’affronter. Ce n’était pas la meilleure méthode à suivre. Mon esprit a toujours tendance à naviguer entre futilité, on a beau dire, ça repose, et sérieux. Frictions intérieures et fatigues conséquentes. Le divertissement pur, dans un film, dans un livre, provoque rapidement mon agacement : c’est tout ? J’ai besoin que l’on stimule aussi ma réflexion. Je désire de la profondeur pour chercher de quoi mon vide est finalement constitué. Et si possible, je veux bien être pris au sérieux, pas uniquement quand je fais le pitre. J’aime qu’on apprécie mes blagues, mais je suis triste si seule cette facette de moi est remarquée. Le va-et-vient n’est pas de tout repos, mais il est la trace d’une circulation, de vie, et donc de plaisir. On sort de la futilité quand le regard des autres n’est plus le socle sur lequel on base sa réflexion et son action.

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au pays des sans-nom, giacomo todeschini

Un jour, j’aimerais prendre le temps de parler des heures que j’ai passées à jeter un œil, dans les bibliothèques et les librairies, à lire des titres et feuilleter des livres. C’est dans une librairie que j’ai croisé l’essai, précis et passionnant, de Todeschini, qui porte sur le Moyen-Âge. Je ne lis presque jamais de livres médiévaux, ou sur cette période, mais celui-ci, à cause de son titre, qui aurait tout aussi bien pu désigner ceux qu’on ne voit pas, qu’on ne veut pas voir, à notre époque (obscure époque), m’a donné envie d’en savoir plus. Le paragraphe d’introduction qui suit : « L’étude des logiques de formation du marché moderne porte à conclure qu’il y a, dans sa figuration européenne, de profondes racines rituelles et religieuses. La conséquence de cette origine culturelle complexe fut que le « marché » en tant que forme historique de l’organisation sociale intégra et légitima à travers les siècles surtout ceux qui faisaient partie du cercle des « fidèles » : tous ceux qui étaient considérés comme dignes de confiance soit au sens confessionnel, soit au sens juridique. Plus on avance dans l’étude des textes économiques et théologiques qui permettent d’analyser les rapports entre religion et économie, plus il apparaît clairement que la modernisation européenne s’est accompagnée d’un accroissement progressif des critères d’exclusion du marché et de la société », m’a convaincu d’aller plus loin.

Accroissement des critères d’exclusion : voilà qui donne une dimension actuelle à l’étude. Je me fais la réflexion, en lisant ces phrases d’introduction, que cela s’oppose à la démocratie qui, au contraire, a comme principe d’inclure le plus grand nombre. Nous n’y sommes pas. Todeschini analyse les textes religieux et juridiques médiévaux exprimant avec une clarté saisissante, et décidant, selon leurs critères de la validité de la parole : qui est digne d’être entendu, et de la moralité des agissements, qui doit être mis au ban de la société, dans une double volonté de dévalorisation des exclus et de rationalisation des logiques de l’exclusion. Ainsi est construite la masse des infâmes. Ce sont d’eux qu’il est question dans ce livre, sans que nous ayons connaissance de leur propre manière de parler et de penser, cette absence révélant à quel point leur existence n’est perceptible qu’à travers la critique qui en est faite par les autorités qui les marginalisent.

Au Moyen-Âge, l’infamie est définie en opposition à l’image du chrétien comme « citoyen idéal ». La définition d’une échelle de valeurs se fait à partir de la parole du Christ. Des « experts de la foi » jugent les autres, mais sans réciprocité, ce qui engendre de fait un déséquilibre dans l’organisation sociale. « L’infâme » commet des péchés et appartient à l’animalité, au contraire du « bon chrétien ». La question du corps est au centre de l’exclusion : l’opposition entre homme spirituel et homme charnel est décisive. Le mot « juif » désigne alors « toute personne capable de déviation par rapport à la norme, à l’identité conforme. » Ceux qui s’éloignent de la norme instituée sont des corrupteurs potentiels de ceux qui s’y plient. Il faut donc une nécessaire « séparation des espaces », les purs sont éloignés des perturbateurs, dont font partie, notamment, les infirmes mentaux ou physiques, et les étrangers. Cela se manifeste dans le monde juridique, où la crédibilité des témoins est circonscrite aux seuls membres de la communauté chrétienne. Ainsi apparaît une société où les évêques, les juristes, les gouvernants « détiennent le pouvoir de discréditer, d’exclure ceux-là même qui pourraient discréditer leur autorité. » Tout au long du livre, Todeschini démontre de quelle manière ce désir a constamment poussé les hommes qui réfléchissaient à ces questions à élargir le cercle de ceux qui pouvaient être considérés comme « infâmes », selon leurs agissements, leurs métiers, enrichissant les catégories de l’exclusion de nouvelles catégories, affinant ainsi les critères. Deux lieux s’opposent : le centre, et le ban de la société.

La démonstration est limpide, et fait écho à notre époque où le pouvoir démocratique et les richesses, la respectabilité, la parole sont monopolisés par une minorité protégée, et une majorité exclue ou ne pouvant exclure d’être un jour exclue. Il arrive cependant que les classements soient difficiles à faire, compte tenu de la complexification des critères. Par exemple, certaines exclusions doivent-elles être « de fait », comme dans le cas d’un fils illégitime ? La renommée fragilisée de membres importants de la communauté, comme un prêtre qui a une femme, donc impur, peut aussi fragiliser le pouvoir. Mais ces personnes haut placées qui font preuve d’actes scandaleux sont peu nombreuses. Et puis les hommes au pouvoir entendent conserver la maîtrise des opérations. C’est ainsi que dans le monde du commerce, on n’est reconnu fiable que si l’on appartient aux plus riches. La légitimité se fonde sur « la réputation » et la « crédibilité ». De ce fait, l’usurier est donc un « individu scandaleux et déshonoré », dans le sens où il s’approprie des richesses qui échappent à la communauté chrétienne, menace de détruire ainsi l’ordre social, et instaure avec l’argent de nouvelles règles d’organisation dans la société.

Passons aux pauvres. Todeschini rappelle que le mot a longtemps désigné «la notion d’absence, d’insuffisance, de manque, d’infériorité», avant de signifier la «privation économique». Elle constitue une «catégorie à risques» que le mot marginal permet de définir plus exactement. Suspects par principe, la torture était alors un moyen, lors d’un jugement, de leur extorquer des aveux. Le mendiant fait partie des pauvres. Malgré l’émergence de la pensée des Franciscains qui faisait du vœu de pauvreté une façon de se rapprocher de la parole du Christ, la pauvreté des mendiants est toujours considérée comme un péché : c’est une distinction nécessaire pour conserver des frontières nettes entre les catégories de la société. Et c’est là que l’on retrouve dans les pages de l’étude la notion d’évaluation, si présente à notre époque, dont la finalité est de juger et d’exclure certains de la bonne société. Cela conduit à une «inquiétude sociale, largement partagée, caractéristique des débuts de la modernité». Pour être reconnu comme appartenant aux citoyens respectables, il convient donc de se faire remarquer, d’être au-dessus de tout soupçon. Il y a le centre et la marge, les dominants et les subordonnés, les pauvres, dont Todeschini dit que leur nombre augmente de façon «vertigineuse» entre le XIV° et de XV° siècle.

Plus loin, l’auteur aborde la confession, qui apparaît comme un moyen efficace de ne pas révéler les écarts de comportement au vu et au su de chacun, et de maintenir les bonnes réputations de façon trompeuse. Celui qui parlerait, le calomniateur, serait un infâme. Pourtant, au sein des bons chrétiens se font jour des actions déshonorantes (certains dirigeants de notre époque en commettent aussi, hélas. Il y a des « calomniateurs » qui estiment nécessaires de divulguer au public les agissements de ceux qui se croient au-dessus des autres. Certains voudraient qu’ils soient encore considérés comme des infâmes, qu’ils ne puissent pas parler. Mais ils parlent, et voilà que les calomniés sont démasqués. Les temps changent un peu). Le cercle des déshonorés s’élargit ainsi à certains de ceux qui se croyaient à l’abri, et Todeschini rappelle le déshonneur moderne du criminel à qui est quasiment interdite toute réintégration dans la société. De ce point de vue, rien n’a changé.

Dans une page saisissante, Todeschini raconte qu’un paysan a voulu ressembler exactement à François d’Assises ; on lui a permis de s’y essayer. Cruel aveu du fait qu’il n’y avait pas d’autre choix que de subir la condition d’infâme, sinon celui de se conformer à un modèle extérieur « pur », au point de se nier soi-même, comme si son existence était une impossibilité.

Pourquoi le monde claudique tant, pourquoi il avance sans se soucier des masses de ceux qui le définissent aussi et qu’on stigmatise et qu’on abandonne dans un coin ? Todeschini nous aide à y voir un peu plus clair dans la généalogie de cette volonté d’exclure certains citoyens du centre des décisions, de la faire subir à un nombre croissant, dans un souci de conservation du pouvoir, de maîtrise de la cité (le fameux spectre de « l’anarchie » qui nous pendrait au nez). Pourtant, les manifestations déshonorantes venant de ceux qui sont censés être exemplaires ne manquent pas.

(éditions Verdier, traduit par Nathalie Gailius)

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bribes 135

éboulis de sentiments à déchiffrer, araignée pour recoudre des toiles de vie

étrange illustration feutrée à faire résonner

éventuellement le bonheur de s’ennuyer, prendre une décision, et sortir dans la littérature

un pas aussi léger que du blanc, carburant

un petit enfant avance dans les forêts du bord de mer comme si c’était une ère nouvelle

amour du grand vent troublant les masques et les cloisons. de plus en plus soif

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envol

Les hommes sont lourds. Les hommes ont l’esprit alourdi par tant de choses. L’homme est lourd d’orgueil déplacé, lourd d’intolérance, lourd de jalousie, de patriotisme (Samuel Johnson : « Le patriotisme est le dernier refuge du vaurien »), de fanatisme, de désir de dominer, lourd de blagues lourdes, et le plus triste, c’est que la plupart du temps il ne s’en aperçoit pas. La terre où vivent les hommes est alourdie par le sang versé, par la pollution. C’est difficile de se délester de sa lourdeur. Je ne désespère pas. Le soin, l’attention peuvent y remédier, ou une petite bousculade bienvenue. L’homme tente et parfois parvient à s’alléger. Céline : « On n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie. » Pourtant le corps a les ressources, à travers la danse, de s’envoler : une femme enlace un homme, pose ses lèvres sur les siennes, le corps de la femme prend appui sur l’homme qui alors tourne avec sa partenaire, dont les jambes prennent leur envol ; puis son corps quitte le sol, les lèvres toujours embrassées, la vitesse l’aidant à s’éloigner un instant du sol (Prejlocaj, Le Parc). Aimer quelqu’un provoque parfois le scandale, génère des turbulences dans le regard des autres. C’est que la société a ses lourdeurs, la tradition, les règles, la morale, qu’elle n’aime pas qu’on questionne. Alors, s’éloigner des regards pour s’aimer librement est un envol pour ceux qui s’aiment. Dans la nuit, dans une forêt, comme de nombreux amants, comme Lady Chatterley et Mellors, loin de la lourdeur des autres (de son mari, que son handicap cloue au sol, dans un fauteuil roulant, mais surtout dont l’esprit est resté immobilisé dans une vision rétrograde des rapports humains) qui ne peuvent concevoir l’existence d’un amour que la société dans laquelle ils vivent ne tolère pas. L’amour rend léger : deux adolescents s’embrassent pour la première fois dans une rue sombre de la ville de banlieue où ils habitent. Ils ne se connaissaient pas. Ils s’embrassent longtemps, ils s’embrassent encore. Ils s’embrassent longtemps, sur la pointe des pieds. Ils se donnent mutuellement des ailes. Ils ne sont pas seuls avec leur lourde et incertaine adolescence. Aimer, c’est aussi diviser par deux ce poids pour le dissoudre dans autre chose. Quand l’heure tardive de se quitter, qui ne peut plus être repoussée davantage, est venue, l’adolescent court sur la route où les voitures, incapables de décoller, sont garées sur les côtés, ruminant leur immobilité, et saute de joie, le sourire aux lèvres immense, la voie libre. Il n’était pas sûr auparavant que c’était possible de vivre cela. Pour un père, c’est une lourde question : comment créer les conditions qui permettent à mes enfants de s’envoler vers leurs meilleurs désirs ? Il me faut lutter avec mes propres lourdeurs (d’où viennent-elles ? Du passé, de blessures) et composer avec celles de l’époque pour ne pas faire obstacle à ce qu’ils voudront éveiller en eux. Dans Arielle de Tunström, une enfant naît avec des ailes. Anna, sa mère, l’accueille avec cette particularité prometteuse et fragile, mais Filip, son père, quand il la découvre, ne la supporte pas, parce que lui-même n’a pas connu d’enfance légère, et, adulte, se sent incapable d’envol, en danger même que sa fille en soit capable, parce que c’est le signe qu’il pourrait la perdre, et reste cloîtré dans sa peur. Une autre femme, Isadora, raconte à Anna qu’elle aussi a des ailes et qu’elle a volé une fois, mais que cela n’a pas plu à quelqu’un. « C’est qu’on est obligée d’être nue si on veut s’élever dans les airs. » Pour s’envoler, il faut se sentir libre et ne pas craindre le regard de ceux qui en sont incapables. Le sol est si mouvant. Comme nous manquons de courage (Chantal Thomas, Comment supporter sa liberté ?), nous nous contentons de petits envols. Chaque nuit obscure, chaque matin frais, un envol possible. Chaque piste de danse, chaque rencontre attendue ou imprévue. C’est fascinant de voir la finesse et la légèreté des pattes d’oiseaux. C’est un appui suffisant pour l’envol qui devrait nous inciter à les imiter. Dans Le sacret de Graciano, un enfant recueille un oiseau de chasse égaré, un sacret faible, blessé, et va en prendre soin, le soigner, le nourrir, afin de lui redonner toute sa vigueur. A la fin du récit, l’oiseau, qui a retrouvé sa vigueur, est censé participer à une chasse au héron, et prendre son envol pour ensuite foncer vers sa proie. Mais le sacret s’élève et s’éloigne toujours davantage. Il finit par disparaître aux yeux des humains. Un envol véritable, sauvage, est celui qui nous permet de disparaître, au moins momentanément, de l’espace où l’on s’est construit ou reconstruit, pour créer sa piste de décollage, son propre espace d’épanouissement. Il ne peut pas être provisoire dans un sens, parce qu’on y revient, parce qu’il ouvre notre regard sur la liberté ; il est devenu vital. Par exemple : avoir vu chacun de mes deux enfants la première fois, un chemin de forêt protégé du vent, éclairé par le soleil, une discussion amicale, deux corps qui se disent leur plaisir d’aimer, une page de livre qui éclaire, écouter et observer l’océan, une discussion avec un enfant curieux de tout, boire un peu trop, écouter la deuxième symphonie de Mahler, près des enceintes, couché par terre, les yeux fermés, une crise de fou-rire en classe avec un ami, les têtes cachées dans nos cartables, une autre au théâtre avec une amie, assis à une table, tout près des comédiens, ou à la Comédie française, ce qui dérange les spectateurs aux alentours, mais rien à faire, engager tout son corps dans la danse, accélérer ses pas pour rejoindre quelqu’un, écrire un article pour une revue ou un blog. L’envol est quelque part devant moi.

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douche

Petite chute d’eau civilisée. On a du mal à s’imaginer aujourd’hui que pendant très longtemps, il n’y avait pas de salle de bains dans les appartements et les maisons. Seuls les bains-douches permettaient de se laver, environ une fois par semaine. Aujourd’hui, cela concerne les personnes sans logement, ou celles qui vivent seules. Pour elles, c’est un moyen de croiser et rencontrer des gens. C’est doux, une douche. Le matin, comme le disait la pub pour un savon quand j’étais enfant, c’est aussi comme un zest, du tonus qui vous réveille. Elle fait partie de notre quotidien, et quand, pour une raison ou une autre, on en est privé, cela provoque un manque. En Italie, sur la côte adriatique, une amie, avec qui je passais des vacances au camping, souffrait de devoir se doucher avec un frêle débit : cela l’empêchait de pouvoir se laver les cheveux, qu’elle avait longs et épais. Pendant mon séjour dans le désert au sud du Maroc, je ne me suis pas douché pendant plusieurs jours. Je me souviens que je pensais parfois au moment où j’allais pouvoir en prendre une, et, le moment approchant, la perspective de me doucher à mon retour dans la ville me rendait heureux. Comme des retrouvailles. J’ai pris mon temps pour savourer l’eau. La sensation de l’eau qui coule sur la peau est un plaisir jamais démenti. Je sens l’eau transparente glisser, insaisissable, je tends ma bouche vers elle pour la rafraîchir, je me baisse un peu pour que l’eau coule sur mon crâne et l’apaise, de sa chaleur ou de sa fraîcheur. C’est une sorte de seconde peau m’enrobant, et je me rêve en caillou, en branche d’arbre coincée entre des rochers, sur lesquels roule une petite rivière. Un manteau. Je peux régler le débit et la température de l’eau pour les adapter à mon désir, réchauffer mon corps, ou le rafraîchir. La douche met en évidence l’insatisfaction de l’homme : on recherche ce qu’on n’a pas. S’il fait chaud, mon corps désire une douche froide ; s’il fait froid, il désire une douche qui le réchauffera. Régler la température pour trouver celle qui s’accorde avec mon désir du moment, c’est comme rechercher son style (« carrément débile, j’trouve pas mon style » dit Souchon), pour coïncider avec soi (ça peut prendre un certain temps, le moi est follement instable). Voilà pourquoi il nous arrive de prendre des douches froides : il y a un désaccord en nous, ou entre nous et le monde extérieur. Si nous n’étions pas si sensibles au froid, je rêverais bien d’une douche de neige, une nuit de campagne éclairée par la lune, les pieds dans les herbes. Une douche totalement silencieuse.

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cadence

Il arrive parfois que des discussions ressemblent à des chorégraphies, où les mots dessinent une harmonie apaisante, excitante, parce que les partitions de chacun s’accordent étrangement. « Cadence ta riposte » (« dance out the answer ») : j’aime cette réplique de Béatrice dans Beaucoup de bruit pour rien (Much ado about nothing) de Shakespeare. Elle la prononce, au sujet du mariage (lien qu’elle refuse pour elle-même), comme un conseil à sa cousine pour s’adresser à celui qui a l’intention de la courtiser. Il se peut bien que tout soit une question de cadence, dans l’échange avec l’autre. Chercher à trouver le bon rythme à ses paroles, où la pensée et les mots pour la formuler coïncident, circulent avec la justesse de ton et la vigueur qui conviennent, et suscitent chez les autres le désir d’y faire sa propre place. Comme une danse, façonner peu à peu un équilibre entre parler trop vite et trop fort, comme un galop mal maîtrisé, et parler trop bas et trop lentement, comme un poisson pris dans des filets. Alors la parole est une sorte d’éclair galvanisant. Cadence, danse de la parole, rythme qui donne à la voix un corps et une élasticité de danseur, spectacle où chacun peut s’inscrire à sa façon, pour le plaisir de s’y exercer, et pour la joie de trouver son rythme, sa note.

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chaloir

C’est un verbe, impersonnel, comme neiger, pleuvoir. Il a presque complètement disparu de notre langue, excepté dans l’expression « peu me chaut », qui signifie « peu m’importe, je m’en moque ». Le langage est pour les mots comme des sables mouvants, instable. On ne sait pas souvent très bien où naît un mot, pourquoi il évolue, où il meurt. Il y en a des vieux, des jeunes, des à la mode, des abandonnés. Tous ces sons et ces sens circulent sans boussole. Peu me chaut : j’aime bien placer cette expression de temps en temps dans les discussions, elle surprend. Elle amuse, en particulier les enfants et les adolescents. C’est une façon d’exprimer sa nonchalance, sa non-chalance : je ne m’en fais pas. Être nonchalant, c’est mettre de la distance avec les choses pour les observer sans passion, en déceler les indices discrets qui les rendent touchants et donnent envie de sourire à la vie. Chaloir, au contraire, c’est accorder du sérieux aux choses, s’attacher avec engagement à des personnes, des idées, des objets, essentiels ou superficiels. Ses enfants, la justice, une vieille casquette. Sa compagne, l’égalité, un bouquet de fleurs séchées. C’est étrange que ce verbe ait disparu, car c’est le propre de l’homme de chaloir. Chaloir avec nonchalance, si possible.

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