action

Je choisis plutôt le nom action, que je préfère au verbe agir, pour ses sonorités justement plus percutantes, plus proches de ce que ce mot peut signifier, des sonorités qui réveillent, qui aident à sortir de la torpeur, comme si je donnais un bon coup de ciseau dedans. L’action, c’est précisément sortir de soi. Engager son corps, sa voix, sa pensée, dans un acte qui vise à être perçu par son entourage, qu’il soit intime, proche, familial, professionnel, collectif, et qui traduit quelque chose de soi-même. J’ai longtemps eu du mal à agir vraiment, par peur, par timidité, par crainte du jugement. Et dans ce cas, quand on se décide à entrer en action et que l’habitude, l’entraînement manquent, on peut vite devenir maladroit : tomber, se blesser, vexer, avoir des paroles blessantes pour les autres. Ce qui n’aide pas véritablement à se lancer davantage. J’ai travaillé, ça va un peu mieux. Je sens mieux où se situent mes limites et comment parfois les repousser. Avancer avec moins de brusquerie, même si provoquer n’est pas désagréable, et constitue aussi une invitation, certes brutale, à agir. Mais ne pas trop provoquer, donc. Adolescent, j’ai découvert au cinéma le personnage d’Oblomov, dans le film Quelques jours de la vie d’Oblomov, de Mikhalkov, adapté du roman de Gontcharov, que j’ai lu plus tard. Oblomov est un homme qui fait de la paresse et de l’inaction les fondements de son mode de vie. Le personnage est drôle et touchant, plus que son ami Stolz, incarnation de l’homme d’action. J’aimerais bien pouvoir ne rien faire d’autre que ce qui me motive, travailler, jardiner, cuisiner, m’occuper des tâches ménagères ou administratives uniquement quand je le décide ou le désire. Mais il faut bien composer avec la réalité, ne pas toujours l’affronter. Le temps ne nous laisse pas souvent libre. En grandissant, j’ai découvert, notamment au début de ma vie professionnelle, que l’action est comme le nerf de l’existence et qu’elle permet de vibrer, de se lancer des défis, plus ou moins consciemment, de se jeter à l’eau et de voir ce que ça donnera. Parfois, on prend de sales coups. D’autres fois, on nage dans une eau vivifiante. Surtout, on se sent bien d’avoir agi, même modestement, conformément à ses pensées, ses convictions ; de les avoir partagées, rendues concrètes, visibles, séduisantes. Dans mon existence, parler, lire et écrire sont des formes d’actions que je privilégie. J’aimerais davantage, mais ce n’est pas si mal. J’ai appris que l’action vaut mieux que l’inaction, parce qu’elle fait circuler en soi et autour de soi ce qui nous anime. Action ! Ce mot, qui informe les acteurs que c’est à eux de jouer pendant que la caméra tourne, indique bien que l’action peut être une comédie, une illusion : c’est du cinéma, je joue, ce n’est pas vrai. Une action sera plus belle si elle est sincère. L’action n’a pas de valeur en soi, elle en prend quand elle épouse la forme de son intelligence. Mais il faut parfois faire une pause. Un bon film d’action a besoin de scènes où il y a des temps morts. Sinon, le spectateur n’en peut plus. Sans temps mort, la vie devient invivable. Une vie composée du subtil dosage entre action et détente, réflexion et engagement, c’est peut-être cela qu’il faut approcher. Être en action avant que le temps nous vole notre temps. Ce n’est pas fini.

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bribes (133)

l’affirmation d’une insouciance

une voix vous enveloppe : c’est suffoquant, étrange. on ne peut rien contre elle

goûter à l’accent de cette femme, au tempo félin de ses pas, comme à des âmes sœurs

se mouvoir sans assurance avec le vent amical, amoureux, avec le sourire

les longues enjambées de louise, sur ses semelles compensées, souple, parcourant la cour. la rage timide dans les yeux de louise. il la regardait de loin

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patience

Me voici devenu patience. La patience est liquide. C’était difficile d’y parvenir. Il faut le temps. Lui seul peut créer l’espace sensoriel à partir duquel nous nous accordons à penser que ce n’est pas une illusion, la patience. Quand cela se produit, il y a comme un lac qui émerge de moi, en moi, une fluidité nouvelle et apaisante, une nappe de tranquillité, discrète, mais qui sait faire son apparition aux bons moments, avec parfois, sans doute, un peu de retard, court-circuitée par de la fébrilité tenace, un désir de coup d’épée dans l’eau. Le tout est de venir envelopper, à la façon des gouttes d’eau sur un peau brûlante se propageant et apaisant, avec malice, les élans brûlant d’impatience, qui sont toujours là, en germe, les vagues de désordre qui ne submergent plus comme par le passé, avant la présence du lac. Je suis un lac de patience, ma surface est légèrement ondulante, sensible aux frissons, mes profondeurs sont comme à l’écart, une sorte de gare aquatique où les trains arrivent au ralenti, heureux du voyage accompli. La patience a sans doute à voir avec le fatalisme, un fatalisme serein.

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pluie noire, masuji ibuse

La guerre intervient dans l’histoire de l’humanité pour éloigner l’homme de la plus belle part de son humanité ; pour lui faire ressentir le plus lourdement et le plus douloureusement possible qu’il existe des moyens humains terribles pour lester son désir de vie paisible du fardeau de l’intrusion du tragique.

Parmi les moyens de torture inventés par l’homme, dont l’imagination n’a pas beaucoup de limites en ce domaine, il y a la bombe atomique. Shigematsu Shizuma, dans le roman, tient un journal, son « journal de sinistré », pour relater méticuleusement ce qu’il a vu le jour où la bombe a explosé à Hiroshima, et les jours suivant l’explosion. Il décrit les conséquences atroces des effets de la bombe sur les corps, l’incompréhension dans laquelle se retrouvent ceux qui survivent, l’incapacité des médecins à soigner les blessés. La bombe transforme les hommes en corps brûlés, fige les vies dans la mort en un instant, rend les hommes méconnaissables (« Quand j’ai regardé la moitié gauche de ma figure dans la glace, mon cœur a battu de plus en plus fort : je me reconnaissais de moins en moins »), brûle et pulvérise les corps en morceaux (« De loin en loin bougeaient des points blancs et noirs : des hommes en quête des restes de leur famille. Quelle désolation ! »).

Qu’est-il possible de faire dans cette destruction ? Faire ce qui est juste, agir en opposition avec les volontés belliqueuses où « la guerre finit par avoir raison du jugement des hommes ». Sauver ce qui peut l’être dans un espace ravagé. Trouver les ressources pour respirer, pour marcher, pour réparer. C’est ce que le roman raconte, et aussi, cinq ans après la bombe, la lente et obstinée reconquête du cycle des jours sur la terreur de l’arrêt du temps. Rétablir la clairvoyance du jugement : « Mais qui, dans cet univers, a donc le droit de faire surgir un monstre aussi inouï ? »

« Une paix injuste vaut mieux qu’une guerre soi-disant juste. »

Il se peut bien que toutes les paix soient injustes, mais elles ne sont pas la guerre. Retrouver une vie paisible, c’est ce que souhaitent les femmes et les hommes qui ont survécu, mais les corps sont malades et heurtent la possibilité de vivre. Ecrire est alors une ressource contre la folie guerrière. Elle donne accès aux images de la destruction, non pour la glorifier comme le font les belliqueux, mais pour la regarder du point de vue de la vulnérabilité humaine. Elle témoigne de la façon dont les survivants orientent toute leur énergie à la préservation de la vie, et à sa prolongation. Elle met en lumière l’innocence de ceux qui ont été irradiés ou contaminés par la pluie noire, à travers le personnage si émouvant de Yasuko (personnage magnifié dans l’adaptation d’Imamura), avec une justesse et un équilibre mesurés, avec une modération qui disqualifie les discours politiques justifiant l’usage de la bombe, et qui rend la violence barbare de celle-ci d’autant plus intolérable et injuste.

Pluie noire montre des hommes qui ont conscience de la brutalité des hommes et qui consacrent leur temps à réorienter le regard des hommes vers l’apaisement et la douceur.

(traduit du japonais par Takeko Tamura et Colette Yugué ; Gallimard, Folio)

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bribes (132)

fabriquer des gestes de hasard. danse implicite au goût sauvage

l’allure qui restait à donner à ma vie de fantôme transparent : chant tracé dans l’enquête

inlassable hâte du vivace. viens m’embrasser

promène un flux, dans les dérapages, dans le feu, l’inattendu sauvage. la déambulation dialogue

je flâne à l’affût du Japon

une rose se promettant, souriante, une petite rivière

la houle drôlerie comme une pépinière précieuse

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la fraîcheur *22

Inusable. Comme un rêve inusable qui te cueille dans ton sommeil de corps alourdi. Une pluie fraîche aux gouttes déferlantes sur ta peau ravie. Le ciel est noir, tant pis, mais il y a les éclairs. Avec les orages, ne pas tergiverser. Je sors immédiatement pour qu’elle s’inscrive dans mes veines et mon esprit, comme une drogue sans seringue. J’ouvre le portail, les feuilles de la glycine ont tout de suite versé sur ma tête et mes épaules leurs gouttes vertes. Un galop d’aveugle me porte vers d’autres morsures où je vais confiant. Le gasoil est muet. Les pieds nus dans les flaques, les mains froissant le vent, sans frein, comme une fouille joyeuse des grands espaces libres. Désordre des senteurs qui n’hésitent plus. Parmi elles, je prends mon temps. Il a du goût.

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bribes (131)

montagnes, racines gelées dans l’impassible

le temps de la vie exposé à une lente courbe où faire surgir l’invention

jour parfois virtuose avec son sens du rebond

s’émerveiller au bain de vent quotidien

retrouver la porte par où il s’est libéré du surplace

continuer encore à égrener mille grenades

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glissement

Ce n’est pas moi qui glisse, j’invite le glissement, je me lie et je me fie à lui. Sur le petit toboggan en plastique de la terrasse ombragée, ou le grand toboggan en métal du parc. Glissements réjouissants des tournants, qu’y aura-t-il après. Je prends de la vitesse. Je peux aussi la modérer à ma convenance. Comme un navire sur la peau savoureuse des pêches et plongeant dans les tempêtes de sa pulpe juteuse, ou sur la peau nue, les jambes, les seins, grain à grain, glissement manuel de l’éternelle saveur, dans l’air du matin. Celui de la fenêtre qui s’ouvre procure une joie assez intense : il vieillit tout en s’enrichissant de la multitude offerte. Sur les toits de villes, aux aguets des secrets qui tournoient entre le sol et le ciel. Les vaches sont de grandes observatrices du glissement, et leur rumination est le signe qu’elles y participent. Les jours de grande forme, je suis le glissement de la météorite dans l’espace, qu’il est difficile d’imaginer, car il est vitesse, lointain, comme fantomatique. Sur les océans, j’aime être le glissement invisible qui du sommet des vagues les plus lointaines et les plus hautes rejoint l’enfant jouant et riant au bord de l’eau, pour le rafraîchir, l’éclabousser et recouvrir ses pieds. Sur la terre, le limon, le sable, les branches, les cailloux, les rochers, la mousse, mon glissement creuse avec l’eau des rivières son lit, pour rencontrer les fleurs sauvages. Les adieux sur le quai sont déchirants parce que leur succède le glissement vers autres chose. Pétale de rose, je délaisse ma tige, non pas par fatigue, mais pour glisser à la découverte du bois de la table dans la pièce sans lumière. Sur le lac gelé, en altitude, les yeux dirigés vers les constellations comme des panneaux indicateurs qui ne s’éteignent jamais, je glisse. Dans les tombes pleines de nuit et d’immobilité, pour hisser encore un peu de la vie qui, avant de glisser dans les profondeurs, ne songeait pas à l’extinction sans en craindre la solitude. Impossible de photographier le glissement. Avec lui je fleuris, énergique, connaisseur.

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bribes (130)

de douces déambulations pour hanter l’inventivité

rose onirique au bord de la forêt, dans un quotidien bancal, tremble légèrement

rencontrer un fauve intime, singulier, dans un parc

fugue vers des corps inconnus, jolie énigme, légèreté nue

courber mes inquiétudes en champ libre. jours, mois, années. tresse

le carré est petit-bourgeois

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poétique de l’emploi, noémi lefebvre

Il faut trouver le bon dosage mélancolique pour percevoir et restituer du monde où l’on vit la comique et désolante, révoltante aussi, dimension. Un petit exemple parmi d’autres : ce titre d’article d’un quotidien, il n’y a pas si longtemps, comme un raccourci involontaire, un condensé du capitalisme. Prêts ? « Avec la baisse du chômage, Pôle emploi envisage la suppression de 4000 postes.» Imparable logique.

Les deux premiers paragraphes de Poétique de l’emploi mettent en parallèle notre époque, dont « l’ambiance nouvelle » est à la froideur, à la fièvre consommatrice, à l’obsession de la sécurité, et la poésie, qui, de son côté, a du mal à se faire une place dans ce triangle infernal. Le personnage du récit, dont on ne connaît pas le nom, réfléchit à cet état de fait dans un dialogue cruel et savoureux avec lui-même, avec son père, et avec le lecteur, enfin. Que devient le monde dans sa confrontation avec la poésie quand le monde lui dit qu’elle est inutile ? La poésie a une petite idée sur ce qu’il devient quand il la néglige. Le monde pourrait bien être une « maison morte », à force de se prémunir contre, de se sentir obligé de, de se plier à. Mais comme la poésie a le souci du monde qui l’inclut, tout cela génère de l’angoisse pour celui ou celle qui ne trouve pas sa place, plus exactement son emploi, dans ce merdier que le pouvoir tente de dépoétiser. A quoi pourrais-je bien être employé, se demande qui a une sensibilité poétique ? Le narrateur nous parle des trois angoisses liées à sa recherche d’emploi : « l’angoisse de trouver un travail », celle « d’avoir un travail », celle de « ne pas en trouver ». Si on échoue ? La société et le père montrent d’un doigt accusateur « l’incapacité corporelle au social » du personnage. Mais la poésie se contente d’être, d’être en attente, de rechercher. Car, même si le personnage, ironiquement, le souhaiterait, il n’y a pas de recherche d’emploi pour être poète.

Ce sont les mots des trois K, Klemperer, Kraus et Kafka, qui viennent éclairer, au cours du récit, de quelle façon l’ambiance d’une époque peut obscurcir ceux qui sont obligés de partager ses jours : « Je sentais bien dans l’atmosphère ambiante une obstruction à l’imagination et une paralysie de la pensée par l’union nationale au nom de la Liberté et la liberté comme raison de ne plus en avoir. » Je ne crois pas qu’il y ait réellement une paralysie de la pensée, Noémi Lefebvre en apporte la preuve ; elle ne touche donc pas tout le monde, ouf, mais il y a plutôt une volonté plus ou moins inconsciente de l’étouffer, aussi efficacement que possible, par peur, par égoïsme, par habitude. Quelques phrases percutantes viennent nous sortir du risque de somnolence : « j’allais donc en flânant entre deux attentats » ; « l’individu d’origine contrôlée au faciès » ; « l’ivresse c’est de la poésie, l’ébriété tu vas te coucher ».

Ce qui réjouit dans ce récit, c’est l’élasticité des phrases qui vient traduire la pensée du narrateur. Sa confrontation avec le discours paternel et une société qui pense utile provoque des étincelles comiques assez réjouissantes, qui sont aussi d’une clairvoyance mesurée, et d’autant plus juste. Elles cherchent à manifester (comme une manifestation) l’existence des traces, dans les livres, dans la rue, dans les paroles et les pensées, qui témoignent du renouvellement et de la possibilité d’échapper à l’encerclement qui nous fait tourner en rond : « J’ai voulu aller voir ce qui pouvait commencer malgré les menaces d’une extrême gravité… je pensais à l’amour, je ne sais pas pourquoi, je me suis dit qu’il devait y avoir quelqu’un parmi nous avec qui ça pourrait m’arriver, quelqu’un qui trouverait aussi que le travail est une mauvaise loi et qu’une éducation à la liberté serait tout de même de première nécessité ». La poésie défait le cercle qui fait tourner en rond ; elle a le dernier mot.

(éditions verticales, édition papier et numérique)

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