Doggerland, Élisabeth Filhol

Comment bien parler d’une tempête ? Calmement, ce qui permet la clairvoyance (tout comme Elisabeth Filhol a parlé d’une grève et de la séquestration d’un patron par ses employés, dans Bois II, ou des travailleurs irradiés dans La Centrale). Sans lyrisme malvenu ni déchaînement syntaxique. Une narration classique. En observer, depuis sa naissance, l’émergence, du point de vue de celui ou de celle qui est confronté à la tempête comme à une manifestation imprévisible et inhabituelle, qui permet, non pas de détruire tout sur son passage, mais de faire surgir ce qui est resté longtemps enfoui sous l’apparente logique objective des faits qui constituent une existence. Les lignes ne sont pas droites. On est inconscient de ce qui nous a orientés jusqu’ici. La tempête remue la surface de la terre. La tempête se situe aussi dans les esprits et les corps. Une tempête, celle que décrit Filhol, nommée Xaver, offre la possibilité de mettre en lumière ce qui, malgré les occasions passées de le faire, qui paraissaient potentiellement redoutables, parce que devant provoquer un tremblement (des profondeurs et de la surface), n’a pas été éclairci. Il peut s’agir aussi bien d’un éclaircissement des traces que laisse le libéralisme sur la nature, les villes, et les êtres. Margaret, géologue, s’intéresse de près à Doggerland, île engloutie depuis des milliers d’années dans la Mer du Nord. Les pages sur ces terres immergées entre le Danemark et l’Angleterre sont captivantes. Le Doggerland est au cœur du travail de chercheuse de Margaret, au centre de ce qui a attiré son attention, un passé disparu mais impossible à oublier. Elle consacre son temps à «ce qui a été enfoui et doit être exhumé», à ce qui est semblable à une «terre d’accueil par où entamer son retour au monde depuis qu’elle s’en était éloignée». Sa méthode pour tenter de comprendre consiste à creuser, lentement. Marc, qu’elle a aimé et admiré, quand ils étaient étudiants, creuse, lui, pour faire surgir le pétrole ; cela doit aller vite. Lui-même a brutalement disparu (comme une terre qui disparaît de notre champ de vision ?) de la vie de Margaret à la suite d’une décision déroutante et imprévisible. Par la suite, la stabilité de son existence à elle, mariée, mère, et l’instabilité de celle de Marc ont empêché qu’ils se croisent pendant plus d’une vingtaine d’années. Le roman raconte la tempête venue secouer leur présent : «La tempête nettoie, fait table rase, nous offre une nouvelle chance, l’occasion de construire sur des bases nouvelles». Passé et présent. Marc et Margaret. Les profondeurs et la surface. La tempête et Doggerland. Le roman met en mouvement les recherches, les intuitions qui animent les deux personnages, les échos que l’on peut y déceler avec la nature, les multiples correspondances qui frappent les esprits observateurs de Marc et Margaret, et qui aboutissent à un dévoilement, à des retrouvailles intenses. Notre époque, l’air de rien, est dans le collimateur du récit : elle organise le temps de manière à ce que les hommes creusent pour trouver des richesses extérieures, utilisées pour investir, dans un mouvement ivre de lui-même, et qui provoque ou peut provoquer des catastrophes naturelles, et, au quotidien, des vies qui tournent à vide. C’est ce qui arrive à Marc, qui ne sait pas «après quoi il court». Mais il y a une autre manière de creuser : celle, par exemple, de Margaret, qui consiste à créer un «lieu habitable», «travail infiniment lent», un espace d’échange, « où je transmets et je reçois», dit Margaret. Si pour cela elle passe par le Doggerland, c’est que l’époque où elle fait le choix (pas tout à fait seule), contrairement à Marc, de travailler ailleurs que le monde du pétrole, privilégie la division (il faut dire que c’est une autre Margaret, Thatcher, gouverne quand Margaret est étudiante…), à la communauté. Le roman décrit clairement la façon imparable dont les deux logiques se mêlent : d’une part, le pétrole finance la recherche qui ainsi découvre ce qu’elle ne pourrait pas découvrir seule, faute d’autres moyens, et se donne ainsi des raisons d’agir nobles, prétexte à la poursuite de l’exploitation (l’exploitation, thème commun à La Centrale, Bois II et Doggerland, l’exploitation d’individus par une machine capitaliste qui broie indifféremment la santé, le travail, l’environnement) ; d’autre part, Marc a la passion de la transmission de ses connaissances. La beauté du roman vient de l’association du hasard et de la volonté qui s’autorisent à bifurquer vers une confiance et une intimité, vers un lieu à la fois imaginé, désiré et réel.

(Editions pol, version papier et numérique)

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ouvrir

Ouvrir les bras à l’enfant qui court vers toi. Larges sourires ouverts, dynamiques, libérés dans le lien. Ouvrir une porte pour accueillir les invités, ouvrir une fenêtre pour que l’air circule, pour rafraîchir, virer le renfermé de chez soi. Ouvrir, c’est faire place à ce qui vient d’ailleurs, à ce qui diffère, avec qui le dialogue peut avoir lieu. Ouvrir les frontières aux réfugiés. Une gare doit rester ouverte. Un port ne peut pas fermer. Une place est ouverte. Ouvrir un livre qui peut-être nous invitera à savourer de nouvelles sensations ou de nouvelles pensées. Ça peut nous bousculer. Ça vient nous désorienter, nous dérouter. On peut en souffrir. Ça peut être cruel : ouvrir une huître avant de la manger toute crue. Il arrive aussi qu’une parole, un geste, un acte, soit une révélation. Ouvrir, approcher, comprendre. L’œuvre ouverte pour créer des échos, l’œuvre donnant accès à l’ambiguïté. Ouvrir le temps qui vient, à l’action ou à l’oisiveté. L’oisiveté est une ouverture vêtue d’un voile de passivité, un no man’s land, mais qui, sans but préconçu, est prête à cueillir des fruits aux goûts variés. Ouvrir la bouche pour exprimer ce qui nous importe, le faire circuler, voire l’évacuer, donner de l’air à ce qu’on ressent pour lui donner de la légèreté, pour le faire respirer. Alléger. Quand on nage sous l’eau, elle résiste, il faut ouvrir les bras avec force afin de créer le passage qui permettra de poursuivre l’avancée. Ouvrir fatigue, car ça résiste en face. Offrir un cadeau, regarder quelqu’un l’ouvrir, espérer voir l’heureuse surprise sur son visage. Dans un clin d’œil, l’un des deux yeux reste ouvert pour observer la réaction de la personne à qui il est destiné. Ouvrir a besoin parfois de réceptivité. Certains, dans leur façon de s’exprimer, ouvrent tout en grand, sans filtre, et cela vient heurter les esprits, les conventions ou les vieilles habitudes fermées. Ça passe ou ça casse. Une manifestation ouvre la voie. Ouvrez ouvrez la cage aux oiseaux. Ouvrir, couvrir, découvrir. Ouvrir la porte, la fenêtre, c’est la première étape avant l’évasion.

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les bulles de cidre dans le verre à thé turc

Je viens de terminer de boire le cidre que j’ai versé dans un verre à thé turc que j’ai ramené d’Istanbul en 1997, il y a bientôt 22 ans.

Istanbul, où je suis allé grâce à, et avec, la femme que j’aimais, elle m’avait envoyé un coup de fil pour me demander la Turquie ok ?, elle était en Bretagne et moi dans le Val-de-Marne, c’était en février, oui.

Un matin, il y a eu un dégât des eaux dans l’appartement où nous logions. La voisine est venue nous alerter, avant qu’elle frappe à la porte, nous étions endormis, nous ne comprenions pas ce qu’elle nous disait, nous l’écoutions nous parler en turc, avant de comprendre, en allant dans la salle de bains, ce qui causait son mécontentement.

J’ai versé rapidement un peu de cidre dans le verre à thé, à peine décoré de liserés dorés en son centre et à son sommet, en partie effacés par l’usage et le temps. Conquérante, la mousse du cidre en le versant est montée vite jusqu’au sommet du verre, comme des nuages translucides se lançant à l’adret d’une montagne, en faisant son doux crépitement étrange et délicat de mousse. J’ai regardé la mousse s’affaisser lentement, presque disparaître, puis des petites bulles remonter vite à la surface, en souvenir.

La couleur du cidre hésite entre le blond et le roux, dont le soleil vif a ravivé l’éclat, comme avec une chevelure, comme une peau blanche dorée par le soleil d’été.

J’ai bu le cidre lentement, j’ai aimé son goût fruité, acide et sucré.

Il reste au fond du verre une goutte et des bulles minuscules par centaines encore, dépôt transparent, petite amertume, écume résistante.

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mathématique

Ça fait longtemps que les mathématiques (science exacte ?) et moi sommes fâchés. J’avais tort ! Il y a pire que moi ! Ainsi donc, en 2019, on peut lire que 26 = 3,8 milliards. Pour en arriver à de telles extrémités, c’est que ça ne semble pas être un problème pour beaucoup.

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naissance

Je ne m’en souviens pas du tout. M., lui, soutient qu’il se la rappelle. Le fils d’une amie aussi. Ce serait curieux. Que se passerait-il si c’était le cas ? Comme Merlin, on pourrait connaître le passé et l’avenir, on pourrait s’exprimer. On ne serait pas enfant. Mais on l’est, donc. On perçoit peu à peu le monde, ses formes, ses couleurs. C’est lent, c’est de la fatigue. La scène invisible sert de socle à une existence durant laquelle les naissances d’une tout autre nature ne cessent pas, visibles ou invisibles. Elles sont incalculables : naissance de la faim, de la peur, de l’amour, de la soif, de la douleur,…, de la mort. Elles nous échappent en grande partie, par la faute de nos facultés si limitées. Celles de mes enfants ont laissé une trace. C’est une expérience déroutante et magnifique. observer le visage de l’enfant qui naît. Peser sa vulnérabilité, sa volonté et l’accompagnement qu’elles appellent d’emblée. La naissance est simultanément un ancrage dans l’existence et une fuite vers ce qui lui adviendra, un établissement et une avancée. Chaque naissance existe en soi mais n’est rien sans l’accueil qu’elle suscite. Amuse-toi à trouver l’équilibre. Voici le parc, à toi de jouer. Il arrive à des enfants que des zones d’ombre pèsent sur les circonstances de leur naissance. Que font-ils ? Ils cherchent à savoir. Ce n’est pas toujours possible. Ils échafaudent des hypothèses. Ils essaient de ne plus y penser. La naissance est un sac dans lequel on est amené à fouiller, que le passé ne fasse pas entrave au présent, que le présent respire de la multitude de naissances dans une vie. C’est une occupation à plein temps, autant ne pas trop laisser filer les vivifiantes. On aimerait presque que cela ne cesse pas.

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morose

Je préfère au morose le mot rose, rose comme la fleur, aux pétales rouge vif de préférence, et avec ses piquants, pour m’aider à sortir, quand je m’y trouve, de ma morosité.

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La philosophie ça suffit

Luc Ferry, philosophe (amant de la sagesse) kantien (amour de la raison), ancien ministre de l’éducation nationale (amour des réductions de postes) a donc dit ceci à la radio il y a deux jours : « Quand on voit des types qui tabassent à coups de pied un malheureux policier… qu’ils (les policiers) se servent de leurs armes une bonne fois, écoutez, ça suffit !» Puis :« On a, je crois, la quatrième armée du monde. Elle est capable de mettre un terme à toute cette saloperie, faut dire les choses comme elles sont.» Par la suite, le philosophe kantien a cru bon de devoir (impératif moral) clarifier son propos en disant qu’il souhaitait «que les policiers puissent se servir comme ils le demandent de leurs armes non létales.» Il m’avait échappé que, jusqu’ici, les policiers venaient aux manifs les mains dans les poches, ou armés de barbapapa. D’ailleurs, à y regarder de plus près, les blessures des manifestants causées par les policiers s’apparenteraient en fait à des jolies sucreries roses, voire bleues, violettes. Un homme demande, cet après-midi, à un libraire, où il peut trouver le Dictionnaire du «philosophe Luc Ferry», aux bien-nommées éditions Plon (le hasard et la nécessité). Le libraire grimace et répond qu’il s’agit plutôt d’un gros livre de Ferry sur la philosophie, et que s’il le croisait muni d’un exemplaire, il aimerait bien lui balancer à la figure. Quel mauvais esprit, ce libraire.
– Faut dire les choses comme elles sont.
– Ça suffit !

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librairie

La librairie, n’importe laquelle ou presque, est pour moi une deuxième maison, à moins qu’elle ne soit la première. Il suffit que j’y entre pour trouver en quelques coups d’œil mes repères. Mes parents n’y allaient pas. La première de ma vie de lecteur devenant assidu, au cours de mon année de seconde, se trouvait au bas de mon lycée, c’était après une rue en pente assez forte, que j’y accédais, comme, à l’époque, quand j’allais à la Fnac du forum des Halles, il fallait emprunter un couloir en pente douce qui donnait ensuite, comme si c’était une grotte ou un terrier, sur différentes pièces. La lecture est donc liée pour moi à l’idée de descente, d’accès à des profondeurs, ce qui explique sans doute pourquoi, dans l’ensemble, je suis attiré par une littérature qui pose des questions, et peu par une littérature qui divertit (j’adorais Desproges, à cette époque, il me faisait beaucoup rire, mais il y avait aussi un accent désespéré dans ses livres). Il fallait sans doute que je visite, en passant par les livres, de quoi était fait le vide en moi. C’était une petite librairie-papeterie, nommée « Masseron », avec quelques tables de présentation, mais surtout, ce qui attirait mes pas et retenait mon attention, c’était le mur de livres de poche. Les rayonnages partaient du sol jusqu’au plafond, il fallait donc pour accéder à certains livres m’accroupir ou me mettre sur la pointe des pieds pour regarder ce qui était inscrit sur la tranche, les noms, les titres, la collection. Deux rangées d’étagères blanches coulissantes remplies de livres. Je déplaçais lentement les rayonnages de devant pour qu’apparaissent ceux du fond (derrière le visible, il y a quelque chose encore qui se cache), je restais là des minutes entières à lire, le coup tordu, les tranches, à sortir quelques livres de leurs places, pour les feuilleter, lire quelques lignes, sonder le lien qui pourrait éventuellement naître entre nous. Le libraire me laissait faire, sans me poser de questions. S’il venait me voir, je lui disais que je n’avais pas besoin de conseil. Je voulais me débrouiller seul avec les livres, rêvasser. Les fois où je partais avec un livre acheté devaient être très rares, je ne me souviens plus aujourd’hui du moindre titre de livre acheté dans cette librairie (aujourd’hui, cela m’arrive encore de sortir bredouille d’une librairie, et je m’agace d’avoir perdu mon temps, comme le gamin que j’étais, j’ai passé l’âge, à tergiverser, au lieu d’écrire, ou de lire vraiment). Je me revois devant eux avec le désir de voler, mais la peur et le manque d’audace m’en ont empêché à cette époque. Je suis passé à l’acte, rarement, plus tard, sans avoir été pris sur le fait. Je passais là, toujours seul, essentiellement pour voir, pour découvrir, pour attiser mon désir de la découverte, pour me familiariser surtout avec cet univers de tant de livres, pour peu à peu me sentir prêt à en faire partie, à être accepté par eux. Comme résidence secondaire, il y avait la bibliothèque, avec des rayonnages à n’en plus finir, une salle d’étude où, collégien, je me rendais, pour des recherches en vue d’exposés, ou pour passer le temps ailleurs que dans mon appartement, où il arrivait que je m’ennuie. Là encore je passais des heures à feuilleter, emmagasiner des noms, des titres, classifier et organiser dans ma tête des connaissances, sans méthode autre que le hasard et des balbutiements de repères. J’empruntais dans le désordre tel ou tel livre, classique ou contemporain, français ou étranger, littérature ou philosophie, pour essayer d’en savoir plus. Parfois la rencontre se passait bien, parfois elle échouait : c’était le cas quand je repartais avec des œuvres encore trop éloignées de mon champ habituel de lecteur. Je me souviens d’un titre de Peter Handke, Les Frelons. Je me souviens que je feuilletais souvent les exemplaires de collection de la pléiade, avec le papier si fin et la couverture de cuir. Je me plais à écrire que ma maison n’a pas de mur qui en empêche l’agrandissement ou la rénovation. Je me la suis anarchiquement et patiemment construite, en silence, sans matériau autre que le regard porté sur des signes que je mémorise, et que j’oublie aussi, ce qui m’incite à revenir dans les pièces à revisiter, à feuilleter, ou à refaire, à relire, qu’elle est constituée de multitudes de pièces de tailles variables, que toute ma vie ne suffira pas à en découvrir les recoins, une maison où je rentre, c’est selon, avec ardeur, impatience, avec prudence, inquiétude, d’où je ressors parfois, déçu par le premier regard, où je retourne. Les pièces de ma maison sont difficiles à dénombrer, mais il y en a quelques-unes que j’ai beaucoup pratiquées, d’autres où je retourne souvent. Il arrive aussi que j’en prête. Elles se nomment par exemple, dans l’ordre approximatif de leur construction (liste non exhaustive), Clavel, Desproges, Shakespeare, Dostoïevski, Tunström, Kafka, Woolf, Tchekhov, Gadenne, Michaux, Pachet, Duras, Bon, Quignard, Depussé, Rancière. Par souci pratique, par conformisme aussi, les livres de ma maison sont sagement rangés sur des étagères, mais ce qui me plaît aussi dans ma maison, c’est que sa construction n’aura pas de fin.

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kilomètres

Impossible de savoir combien j’en ai parcouru. Il faudrait qu’une machine à enregistrer tous nos déplacements, à pied, à vélo, en patins, en voiture, en métro, en bus, en train, en avion, en trottinette maintenant, soit inventée, qu’on puisse en garder une trace, si l’on veut se rappeler précisément tous nos kilomètres parcours, le nombre de virages. Petit, j’aimais regarder défiler les kilomètres sur le compteur de la voiture que conduisait mon père, les centaines de mètres, en rouge, puis les kilomètres, en noir. J’attendais avec impatience les nombres tels que 9 999, 10 000, 99 999, 100 000, 111 111, ou lisibles en palindrome, comme 123 321. J’aimais aussi voir qu’on était les premiers sur la route, ou sur l’autoroute, mais je devais me rendre à l’évidence : détenir la première place n’était que provisoire, puisque nous finissions toujours par retrouver devant nous une autre voiture. Il fallait donc encore la dépasser. Ça a continué quand je suis devenu conducteur. Un coup d’œil sur le compteur, dépasser les autres, être le premier. En voiture, moteur en plus, on perpétue le désir de dépassement de soi et de compétition avec les autres. Mais comme ce n’est pas un domaine où j’ai excellé, comme c’est même un domaine dont je vois surtout les aspects négatifs, je m’intéresse davantage au désir d’accumuler les kilomètres parcourus, qui ressemble à un désir de combler quelques chose, comme si l’inertie, le sur-place, ou même le ralentissement (détestation des embouteillages) avait quelque chose à voir avec le vide, comme si engranger les distances me remplissait de quelque chose. Il y a les images que l’on voit devant, à côté, ou derrière nous (magie du rétroviseur), qui s’amoncellent dans notre esprit avec les pensées qui viennent on ne sait d’où, et qui créent une sorte d’expérience. C’est l’envie d’avancer dans notre vie, la perception confuse d’une insatisfaction qu’on ne prend pas le temps de connaître. Pourtant, il y a même dans l’inertie du corps, assis quelque part, de quoi avancer : par la lecture. Les deux activités mélangées, lire dans une voiture que quelqu’un conduit, sont d’ailleurs difficilement compatibles, car ce sont deux perceptions qui ne peuvent pas vraiment se juxtaposer : regarder devant soi, regarder, par l’intermédiaire d’un livre, en soi. Calculer le nombre de pages lues est aussi illusoire que le calcul des kilomètres. C’est d’autre chose qu’il s’agit : avancer vers une autre expérience, un autre paysage. La question, pour la route comme pour la lecture, est de savoir équilibrer les moments de pause, et les moments d’accélération. Conduire ou lire à la bonne vitesse. Dans les deux cas, l’ivresse, provoquée par la vitesse ou par la profondeur, est le but.

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jeu

Le jeu expose celui qui est fragile. Pour lui, ce n’est pas vrai que le jeu est un amusement, un divertissement purs. Il y a un enjeu. Jouer, c’est une redistribution des cartes ; c’est penser qu’on va prendre une autre place dans la répartition que la vie a faite. Pour cette raison, il y a des mauvais joueurs : ils n’ont pas obtenu de revalorisation de leur place. Dans ce cas, il y a un recours possible : la tricherie. Le tricheur cherche à combler l’écart entre le désir de gagner du joueur et la situation où l’a mené la partie. C’est la manifestation du malaise qui prend le joueur à l’idée de perdre, et de la volonté de se protéger de la défaite. Le tricheur ne veut pas que sa fébrilité saute aux yeux des autres. Perdre est admissible quand ce n’est rien d’autre qu’un jeu, quand il n’y a pas d’engagement. Le mauvais joueur est jaloux des autres parce qu’il n’accepte pas la règle du jeu, comme le mauvais amant est jaloux des autres parce qu’il ne sait pas aimer. Il agit par peur de perdre son amour.

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