deuxième quinzaine de novembre 2016 : bribes

il m’a fallu longtemps marcher entre deux mondes, dans l’étrangeté de l’exil, obstinément, patient, ma demeure

fuite des marginaux, au pays réjouissant des guetteurs de consolation

panser le néant

des voyageurs au rythme étrange, jeune, vaste, nouveau, seule issue

notre vie serait voyager dans l’air authentique légèrement, munis de bribes

la révolte éveillée survit, enquête sur la fin de la peur, affine la force, ressource l’espace, voit l’impact poindre

m’asseoir va devenir difficile à supporter

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la fraîcheur *11

« Sensation » de Rimbaud, seize ans, et propagation de « fraîcheur » dans huit vers, vorace, intenable, d’un jeune avide de quelque chose d’autre, captivé par les images qui se trament en lui.

Rêverie, seulement une rêverie, mais si forte qu’elle en devient précise, presque là, offerte, déjà sensible, tout près, attirante comme un cadeau.

Encore une histoire d’herbe, « menue », tondue, peut-être aussi, donc, et libérant son parfum, jeune de nouveau, débarrassée de sa part sèche, usée.

Fraîcheur,

« par les soirs bleus d’été », car les lourdeurs morales s’y évanouissent, deviennent imperceptibles, fatiguées d’avoir tant surveillé, vérifié, sermonné, vidées, laissant le champ libre à la « Nature », aux perceptions qui s’aiguisent dans l’obscurité ;

au goût de nouveauté, conjugué aux verbes, tous au futur, excepté « baigner », mais désiré, ayant la voix libre de rafraîchir bientôt ;

associée aux « pieds » nus, comme pour donner l’impulsion (comme on disait les pieds pour désigner les syllabes d’un vers, chaque pas, chaque son, donnant l’élan à celui qui le suit pour dessiner son chemin), l’impulsion qui conduit à fuguer et donner corps à son rêve « splendide » – à ce que Rimbaud appellera aussi « Ma bohème » ;

et au vent, qui n’a pas de passé, qui va, sur la tête « nue » de Rimbaud, souffle pour la réveiller du sommeil menaçant du présent ;

on peut partir : à chaque vers, le désir tendu d’aller de l’avant, « loin, bien loin », l’adverbe et la virgule pour prendre tout le temps de savourer, les mots et les réflexions mis hors d’état de nuire, encadrés fermement par des négations, comme des parenthèses, pour ne pas faire entrave : place à la sensation pure, à la fraîcheur pure, comme peut être la liberté radicale, choquante, que vit « un bohémien »;

ascension intérieure, irrésistible et fluide : « Mais l’amour infini me montera dans l’âme ».

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La fraîcheur *10

Le parfum venait me ravir, à intervalles réguliers, la plupart du temps, je crois me souvenir, le matin, les mercredis où j’étais chez moi, puisqu’il n’y avait pas école. Pourtant, elle était petite, presque dérisoire, la surface du petit jardin au rez-de chaussée, entouré par un muret qu’il était facile d’enjamber, même avec mes petites pattes d’enfant. Je passais par lui de préférence : la petite porte noire, à côté du muret qui donnait accès à l’entrée de l’immeuble, résistait à mes bras quand je la poussais, les frottements au sol rendaient son ouverture difficile. Et la clé dans la serrure, à cause du froid, à cause de la peinture, à cause de la rouille, restait invariablement bloquée.

Un jardinier venait là, avec le bruit désagréable de la tondeuse qui avait cette belle contrepartie de m’offrir le parfum de la pelouse, dont la fraîcheur montait, circulait jusqu’à la porte-fenêtre ouverte, ou que j’ouvrais, si elle était fermée. Cela durait quelques minutes. C’était une embrasure vers autre chose que le béton figé et le bruit morne des moteurs, une petite propagation de nature. Si je concentrais mon attention à ce point, pour être le plus possible envahi par le parfum de l’herbe tondue avant qu’il ne retombe, c’est sans doute que rien d’autre que cet échantillon, une intuition semée au milieu de l’insipide, ne viendrait égayer le quotidien, inerte et massif. Et puis le jardinier ramassait les tas d’herbe tondue.

Maintenant, c’est un fantôme de l’enfance.

Sans doute, certains mercredis, pendant qu’il me fallait tuer les heures, mon esprit le guettai, le jardinier, au milieu d’une activité, ou dans l’oisiveté, comme une fêlure où l’on aperçoit l’arrivée de la joie.

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Le Livre de l’intranquillité, Bernardo Soares/Fernando Pessoa

On entre dans des territoires immenses, dont on ne pourra peut-être jamais faire le tour. Une fois qu’on en a parcouru une partie, il est difficile d’en sortir. Ce n’est pas grave. Leur intensité, leur nouveauté, leur profondeur, leur mystère, leur capacité à étendre notre pensée, ou à éclaircir le monde, les hommes, tout cela attire, envoûte. On y retourne régulièrement. On a envie, parfois, de s’en éloigner, mais pendant notre captivité, elles nous offrent, paradoxalement, un peu plus de liberté. Grâce à elles, on a une impression de débordement intérieur. Les Essais de Montaigne. La Recherche du temps perdu. Dernier royaume. Bon. Michaux. Rancière. Sebald. Rimbaud. J’en oublie sans doute. Maintenant Le Livre de l’intranquillité.

Le Livre de l’intranquillité : « rêvant tout, pour tout convertir en notre substance la plus intime ». Ainsi le monde est-il là pour nourrir notre intimité, et seulement pour cela, peut-être. C’est le principe radical, intransigeant de Pessoa, qui l’amène à écrire ces centaines de textes sur des feuilles séparées, pendant vingt ans, retrouvés dans une malle, après sa mort. De mon exemplaire aussi, des feuilles se décollent peu à peu, retrouvent leur radicalité fragmentaire, déjouent l’apparence de système qui naît forcément de leur compilation en livre.

Je repense à Georges Perros, dans Papiers collés : « Ecrire, c’est renoncer au monde en implorant le monde de ne pas renoncer à nous ». Pessoa, lui, renonce au monde pour le livre du rêve et des sensations.

Qu’est-ce que c’est, l’intranquillité ? « Dans mon cœur règne une paix angoissée, et toute ma quiétude n’est faite que de résignation ». Résignation de vivre une vie dont la banalité, le vide, provoquent le malaise : « J’ai demandé si peu à la vie – et ce peu lui-même, la vie me l’a refusé ».

(Echo de Michaux, en 1932, trois ans avant la mort de Pessoa :
« Tu t’en vas sans moi ma vie.
Tu roules,
Et moi j’attends encore de faire un pas.
[…]
A cause de ce manque, j’aspire à tant.
A tant de choses, à presque l’infini… »)

Refuge, infini, pour Pessoa, dans le rêve, dans l’infini de l’écriture : « Ecrire, en fin de compte, est une fuite et un refuge ».

À l’époque où Pessoa écrit, ce n’est plus possible de découvrir, c’est trop tard. C’est pour cela que les voyages ne sont pas la réponse à une vie creuse, mais une impasse. Et mieux vaut creuser en soi que dans le monde usé et terni par un lourd passé (Dieu pour commencer, les hommes ensuite) qui l’a comme dévitalisé. Reste soi-même comme voyage. La « contemplation esthétique de la vie ». Pessoa insiste là-dessus : ce sera un livre de sensations, car le monde n’existe pas vraiment sans elles, et ce sont elles, « les vastes terres inconnues ».

La lecture d’un livre où la tristesse, le désarroi, la mélancolie, la douleur se répandent presque partout, peut provoquer une joie intense. La clarté des textes, leur justesse, leur vitalité provocatrice, leur capacité à découvrir encore de la beauté en toutes ces sensations dites négatives.

Comment vivre quand on se voit ne pas être vivant ? « C’était le moment de me sentir joyeux. Mais quelque chose me pesait – un désir inconnu, une envie indéfinie, pas même veule. Je tardais, peut-être, à me sentir vivant. Et quand je me suis penché à ma fenêtre, haut perchée sur la rue que je regardais sans la voir, je me suis senti brusquement l’un de ces chiffons humides servant à nettoyer les saletés, qu’on étend aux fenêtres pour les faire sécher, et puis qu’on oublie là, et qui se ratatinent peu à peu, en salissant l’appui à leur tour. » Dans le texte qui suit ce passage, Pessoa évoque l’idée que c’est l’absence de « tendresse » maternelle qui pourrait être la cause de cette incapacité. Pourtant, il y a quelque chose de vibrant dans cette incapacité à vivre, qui contredit le sentiment que l’être est une salissure. Le paragraphe du fragment au début de « De l’art de bien rêver » en décrit bien le balancement : «Tu prendras soin, en premier lieu, de ne rien respecter, de ne rien croire, de ne rien […]. Tu retiendras, néanmoins, de ton attitude envers ce que tu ne respectes point, la volonté de respecter quelque chose ; de ta répugnance envers ce que tu n’aimes pas, le désir douloureux d’aimer quelqu’un ; de ton mépris pour la vie, tu retiendras l’idée qu’il doit être doux de la vive et de l’aimer. Et tu auras ainsi jeté les fondations de l’édifice de tes rêves. […] Rêver, c’est se trouver soi-même.»

Le rêve comme accomplissement, et l’effacement du réel comme réalité le conduit à rejeter des manifestations de la réalité de façon brutale. Pessoa nous fâche aussi, parfois. Ainsi, son rejet des révolutionnaires (mais aussi des « réformateurs », « tous stupides ») : « Impuissant à dominer et à réformer sa propre attitude envers la vie, qui est tout, ou son être lui-même, qui est presque tout, l’homme cherche une échappatoire en essayant de changer les autres et le monde extérieur. Tout révolutionnaire, tout réformateur, est un évadé. Combattre, c’est être incapable de se combattre. Réformer, c’est être incapable de s’améliorer. » Il n’y a pour Pessoa de recherche de la justice qu’intime. Une manifestation d’ouvriers provoque en lui de la nausée, parce qu’on souffre seul, parce qu’ils sont trop réels, « donc incroyables ».

Les pages sur l’enfance prolongent l’idée que seul le rêve permet de supporter la réalité. L’enfance est une sorte de monde à part le monde, avant la morne et vide réalité, précisément parce qu’elle maîtrise l’art de « tout déréaliser ». « L’enfant n’accorde pas plus de valeur à l’or qu’au verre. Et en réalité, l’or vaut-il davantage ? L’enfant, obscurément, trouve absurdes les passions, les colères et les peurs qu’il voit comme sculptées dans les actions des adultes. […] Ô divine et absurde intuition de l’enfance ! Vision-vérité des choses, alors que nous les revêtons de conventions dans notre vision la plus nue, et que nous les embrumons d’idées subjectives dans notre regard le plus direct ! »

L’enfance et la littérature partagent cette capacité de dire sans artifice ce qui libère des artifices : « La littérature tout entière est un effort pour rendre la vie bien réelle. […] Toutes nos sensations sont incommunicables, sauf si nous en faisons de la littérature. Les enfants sont de grands littérateurs, car ils parlent comme ils sentent. »

«Je ne désire rien d’autre de la vie que la sentir se perdre, au long de ces soirées imprévues, au milieu d’enfants inconnus et bruyants qui jouent dans ces jardins, confinés dans la mélancolie des rues qui les entourent, et couverts, au-delà des hautes branches des arbres, par la voûte du vieux ciel où recommencent les étoiles.»

Je pourrai encore citer de nombreuses phrases issues du Livre de l’intranquillité. Finissons par ce passage, sur la création et l’enfance, encore une fois : « Réaliser une chose quelconque et l’achever, la mener à bien (qu’elle soit bonne ou mauvaise, par ailleurs – et, si elle n’est jamais tout à fait bonne, la plupart du temps elle n’est pas non plus entièrement mauvaise), oui, réaliser quelque chose d’achevé m’inspire, peut-être, bien plus de l’envie que tout autre sentiment. C’est comme un enfant : cette chose est imparfaite, comme l’est tout être humain, mais elle est nôtre, comme le sont les enfants. »

(Traduit par Françoise Laye, éditions Christian Bourgois)

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première quinzaine de novembre 2016 : bribes

aride, sa vie. un enchevêtrement, une poudrière de tristesse. mais résiste un horizon de grandes pluies, d’où émerge une rivière qui offre une issue

elle part pour l’amour avec les gestes simples, avec une agilité impressionnante. inventivité s’incarne

présence légère par les bribes. spectateur actif sans doute possible

l’étreinte avec l’impossible lui suffit pour fuir, à la recherche d’une consolation, pour glisser

corps abîmés, cicatrices ensevelies, des femmes et des hommes errent dans la ville. exil vers des aventures inconnues. et solidarité titube dans le vacillement

chemin faisant, au-delà de soi

le cœur brillant, mettre l’accent sur les marges

une sensation intense est venue. la révolte au regard de soie devient plus claire

froid sec, comme s’il voulait nous amener à ressentir le cœur d’un ultimatum

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Faut-il un oiseau ? (message à caractère informatif)

Dans le dernier numéro de la revue « La femelle du requin »,  on pourra trouver un article qui a pour titre, justement, « Faut-il un oiseau ? », ma contribution au dossier sur l’œuvre post-exotique d’Antoine Volodine.

Il est aussi question, dans ce numéro, d’Éric Vuillard. Deux écrivains où la politique et l’Histoire tiennent une place importante, mais que n’ont sans doute lu ni Copé, trop occupé à ses fiches sur le pain au chocolat, ni, je suppose, aucun autre participant à aucune primaire, présente et à venir, ce qui, en un sens, leur donne une valeur particulière (je veux parler des écrivains).

Les curieuses et les curieux trouveront, sur le site de la revue, une présentation du numéro, la liste des librairies où la trouver et le moyen de la commander, en version papier ou numérique.

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deuxième quinzaine d’octobre 2016 : bribes

la naissance disparue, le fil des jours tente de saisir, entre les pinces de l’ombre, les offrandes de sens

aimer les colorations de l’égalité comme source vivante

le monde, prêt d’exploser, mais il n’ose pas

la dynamique se faufilait dans la parole

parti seul, au large, écouter la mélodie des rébellions d’esclaves. inscrit des traces construisant les éclats des révoltes ; la phrase émancipatrice

prisonnier dans une cage, il dessina sans cesse une nudité imprévue

ce n’est pas un cheminement tranquille mais une invitation esthétique à rompre. un autre fleuve que les sens perçoivent finit par tout chambouler

terreau revivifiant de l’impossible

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la fraîcheur *9

C’est le milieu d’une matinée. Le brouillard me surprend par sa densité inhabituelle. Sa blancheur dissimule le sommet des arbres et le toit des maisons ; dépose une fraîcheur de songe sur le paysage inerte. Un court moment, libéré de l’inévitable. Il y a bien des faits et quantité de paroles que l’on aimerait recouvrir de brouillard, pour une sorte d’apaisement pour les yeux et les oreilles. Mais je sais qu’il va insensiblement, irrémédiablement, disparaître, pour laisser place aux cimes, au ciment, au ciel. Aux délires des hommes, qui ne s’évaporent pas. Tout près de la fenêtre, je regarde une petite araignée qui avance sur les fils humides de sa toile, accrochée à une branche de la vigne. Dans le calme, un moteur d’avion lointain recouvre le doux bruissement du vent sur les feuilles.

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première quinzaine d’octobre 2016 : bribes

exilé dans une forêt sombre de faits quotidiens comme des rhumatismes. mais milliers de petits graviers vers des frontières, comme une série d’indices pour pouvoir en rire

d’une sorte d’insurrection sont venus le langage et l’espace de la lucidité et de la générosité

dans le délabrement du racisme institutionnalisé et de l’inhospitalité folle, triomphant dans leur naufrage, le corps nu, nonchalant des humains tisse un ailleurs aux rives de l’amitié et de l’amour

un souffle à la hauteur doucement ironique, dont rêvait un monde dans la lassitude

femmes insoumises, électriques, pour suggérer l’ivresse interdite

s’épanouir à l’intérieur de la cage

vertige si le monde a un sens. cherche dans l’ombre un fruit rare, l’eau fraîche en chemin, dans les heures l’insolence, la légèreté de l’amour

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la fraîcheur *8

Dans un café, Nanni Moretti écrit dans son journal intime puis le pose devant lui, et s’adresse aux spectateurs : « Le matin, ça fait du bien de boire un verre d’eau ». Il se lève, un serveur invisible lui en sert un. Moretti boit lentement, face caméra, sur une chanson de variété plutôt mièvre, les yeux fermés, se concentre et savoure lentement, sereinement, chaque gorgée, puis d’un coup, au moment où la chanteuse prononce le mot « vita », il ouvre grands les yeux. Caro diaro s’achève. La dernière scène du film est une renaissance.

Dans la scène précédente, un médecin demande à Moretti, couché pour un scanner du poumon : « Respirez. Ne respirez plus. Respirez. Ne respirez plus ». Scande le droit et l’interdiction de vivre. Un cancer incurable est diagnostiqué. Il s’avèrera que ce n’est pas le cas et que pendant un an, Moretti a souffert de démangeaisons de plus en plus fortes que les médecins se sont révélés incapables, à coup de médicaments inutiles, de soigner efficacement.

Chaque matin, un verre d’eau au lieu des médicaments et avant tout le reste ; fluidité fraîche et fortifiante pour que se noie l’invivable.

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