errances, olivier remaud

On a beau dire, on a beau faire comme si ce n’était pas le cas, l’espace immense entourant nos petites vies nous déstabilise. On y avance dans le brouillard, et les vagues finissent par nous submerger. C’est en partie pour cela que les cartes fascinent : elles avouent en voulant la circonscrire notre condition d’errants, notre désarroi quand on est désorienté, notre désir de nous fixer dans du connu. L’intuition de l’enfance ne trompe pas. Quel enfant n’a pas un jour posé ses yeux sur un planisphère, une mappemonde, un atlas, parcourant du doigt et observant le tracé des frontières, des fleuves, les moindres reliefs, les noms des villes, des cours d’eau et des montagnes ? Désir de découvrir, rétrécissement et aplatissement rassurant du monde. Les cartes sont à la fois le point de départ de la rêverie et ce qui limite son étendue. Il n’y a guère que Raymond Maufrais pour, enfant, rêver exploration dans sa chambre les yeux rivés sur la carte du continent sud-américain, et, jeune adulte, partir à l’assaut, solitaire et pur, de la traversée de l’Amazonie.

Vitus Bering, on lit son nom sur les cartes : c’est une île, un détroit, une mer. Ses traces sur les cartes effacent tout ce qui précède et explique ces nominations. Heureusement, Olivier Remaud s’est penché sur ce qui a fait de la vie de Bering une aventure insensée et fascinante, mais aussi, ou bien surtout, sur « ses paysages intérieurs ». C’est l’indolence qui caractérise Bering enfant, aux yeux de ses parents notamment. Méfions-nous de l’indolence. Lui ne pose pas ses yeux sur les cartes, au chaud, dans sa chambre. Il préfère le relief de l’horizon : « Lorsqu’il regardait en arrière vers l’ouest, l’échancrure des terres se dévoilait dans un grand jeu d’ombres et de lumières. Après les pluies, la courbure colorée d’un arc-en-ciel encadrait le paysage à la manière d’une couronne royale. Au nord-est, la Suède fermait l’angle. Le coude qui montait droit vers la Norvège et tournait du côté de l’Angleterre ouvrait sur une mer remplie de légendes. Le spectacle était unique ». Bering fera de ce spectacle une expérience. L’indolence ne dit pas ce qui se joue dans l’esprit d’un gamin. La mer ne procède pas autrement : que cache la surface de ses eaux ?

L’écriture de Remaud pourrait bien être à l’image de la mer : la forme de narration de son récit est classique. Les phrases courtes, la sobriété, la retenue dans l’évocation de la vie de Bering et de son entourage familial et politique, voilà pour la surface. Mais cela, paradoxalement, permet au récit de se déployer avec force car le tout recèle, pour qui s’y plonge avec un peu d’attention, des images aux reliefs et aux profondeurs intenses, des ruptures de rythme, des ellipses qui ensemble naviguent et restituent le fil d’un existence comme une embarcation est lancée sur une mer tantôt calme, tantôt déchaînée, à l’horizon limpide ou bien obscur. Les épisodes de la vie de Bering sont faits de départs, de retours, de lenteurs et d’accélérations : rien n’en est plus éloigné que l’inertie. On accède aussi à son intimité : ses relations avec sa femme Anna notamment sont peintes avec une belle pudeur. C’est un couple aimable, mais qui se heurte à des virages. La ligne droite n’est pas la règle de  l’existence. Les bifurcations ne manquent pas, nées des obstacles et des imprévus. Ce sont les lois d’un voyage. Remaud restitue avec précision l’attrait de Bering pour l’inconnu, pour l’autre, qu’il veut préserver, sans toujours y parvenir, sous les pressions extérieures et personnellement, des accès sauvages de l’homme dit civilisé, et son agacement pour tout ce qui vient perturber son avancée vers l’inconnu à déchiffrer (les cartographes, les rapports hiérarchiques, les rivalités de cour) : « Il chérissait les étraves, car il détestait les intrigues. Il jouissait de l’écume pour fuir la cautèle ». Ailleurs : « Il avance, se brise, puis se remet en marche ». Comme les phrases de ce récit, il me semble, qui ne s’arrêtent que pour mieux se relancer, comme si elles aussi avançaient en s’enfonçant dans la boue (Bering marche beaucoup avant de naviguer), ou dans les creux de la vague, exemplifiant les constantes frictions entre la volonté de découverte et les obstacles qui se dressent devant eux pour rendre leur concrétisation problématique.

Le voyage met à nu les voyageurs, parfois avec leur accord, mais ici, avec une violence difficilement imaginable. Plus aucun repère ne vient rassurer au fur et à mesure que les voyageurs avancent pour atteindre les côtes de l’Alaska. Il n’y a pas d’autre choix que celui de braver et subir, souffrir, peut-être bien périr. Voyage qui s’apparente à un épuisement de soi-même, à une course vertigineuse vers le gouffre. Pourtant, Bering a déjà vécu la lourdeur, la fatigue, l’exténuation du voyage vers la Sibérie, le Kamtchatka. Mais il souhaite repartir, plus loin. C’est cette question de la répétition (et la lecture de D’après nature de Sebald) qui semble avoir conduit Olivier Remaud à raconter la vie de Bering.

Lire Errances dans les métros parisiens a quelque chose d’incongru. Le récit d’Olivier Remaud nous fait prendre conscience de l’écart monumental entre notre façon de voyager et celle de Bering, qui n’est pas si lointaine, mais qui demandait une énergie phénoménale. Lire Errances assis dans un métro climatisé : deux formes de déplacements que tout sépare coexistent mystérieusement.

(éditions Paulsen, version papier et numérique)

 

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pluie

J’aimerais bien écrire sur la pluie, vraiment, sur elle, comme si je la connaissais intimement, elle que l’on fuit dès qu’elle tombe, et qui dans sa chute ne s’éternise pas. Expliquer pourquoi quand elle tombe, on s’en protège, dommage. Le problème, ce sont nos vêtements. Ils sont de trop. Sous une averse intense, vent de face, je brave la pluie sur mon vélo, manteau pantalon chaussures chemise trempés, je n’ai pas de solution, j’avance et elle me fouette sur mon passage, sans insistance. Elle va où elle veut. A pieds aussi, elle se colle à nous, alors, alors, on sort son parapluie. Quand on n’en a plus besoin, on le pose, on le perd. La seule solution, c’est la peau nue. Quand il pleut, il faudrait plutôt ôter un à un ses vêtements. Rester dehors, ne pas s’abriter, l’accueillir, malgré, ou contre, notre esprit encore imprégné de l’hostilité enracinée qu’elle suscite. Se sauver de ce préjugé tenace que chacun a contre elle. Elle coule sur notre peau, l’écart de température fait frissonner, mais pas tant que ça, en respirant bien fort, lentement, en prenant le temps de ressentir ce qui se passe. La pluie a cette qualité de ne pas insister, elle s’estompe en glissant jusqu’au sol, elle n’électrise plus notre désir d’abri. Le charme opère. Je la regarde glisser, je me concentre sur ce qu’elle est, rivière minuscule de petites gouttes nombreuses qui ont soif de rafraîchir, traçant son chemin sur ma peau. Douceur, légèreté, complice fragile et discrète, partenaire passagère, un équilibre instantané se fait, ignorant la nostalgie. La pluie ne revient jamais en arrière. On joue à un jeu. Un soir, de la fenêtre d’une maison prêtée dans le sud, j’aperçois la pluie tomber fort, brutalement. C’est l’été, il fait bon, j’enlève mes vêtements (et je t’invite à le faire aussi). Sur la terrasse de suite la pluie nous inonde de son flux, la sensation de fraîcheur est immédiate, elle coule dans nos bouches, elle est notre seconde peau, comme une tunique qui nous laisse libres de nos mouvements. C’est l’occasion de s’estomper en elle, de s’emboiter à la pluie. Nous sommes pleins de gouttes brillantes. Une autre nuit, il est tard, c’est une fête dans une chaleur moite, affolante, une brusque averse comme un mur surgit et nous pousse dehors pour nous libérer de la torpeur, on est inondés par la pluie qui nous assaille en un instant, qui répond à notre désir. A chaque pluie son rythme. Des gouttes presque déjà des flaques dans l’air asiatique, tourmentées, ombrageuses, comme pressées d’en finir. Gouttes si imperceptibles que je ne suis pas sûr qu’elles m’aient effleuré. Gouttes en colère courant à la mort solitaire. Le tonnerre gronde un peu. La pluie tombe méticuleusement, frappe la terre du jardin, l’asphalte des trottoirs, glisse sur les feuilles et sur les pare-brise des voitures. Le vent ne participe pas. La pluie semble faire ses devoirs, comme quelqu’un qui a oublié de les faire à temps, qui se résigne à s’y mettre et qui s’y plie avec vigueur. Le ciel s’assombrit peu à peu, les flaques se forment, les caniveaux débordent. La pluie dure encore. Le cliquetis des gouttes accélère avec le débit de l’eau, le frottement feutré des gouttes là où elles entrent en impact est plus fort. L’odeur de l’humidité s’installe dans l’air. La pluie forme un voile d’eau puissant qui blanchit le paysage, qui faiblit puis reprend des forces selon les instants. J’ai parfois le sentiment que c’est comme ça que l’on poursuit sa vie, dans le surgissement discret ou brutal d’un élan imprévu où pluie et peau partagent quelques instants qui suspendent, entre nous et la dislocation qui sévit à tant d’endroits du monde, un filtre.

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le bel été (des premiers paragraphes)-12

Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. »

Marguerite Duras, L’Amant

Ce paragraphe est autre chose qu’un paragraphe. Je le lis alors que je suis malade, cloîtré dans ma chambre et la fièvre. Il est fiévreux lui aussi, les mots inscrits sur le papier veulent sortir de leur condition. La nuit, le jour, la fièvre envahit et dirige mon esprit. Je délire comme ça ne m’était jamais arrivé, la vitesse de réflexion de mon cerveau, les images qui surgissent de lui, sont époustouflantes. Tout fuse, c’est en un sens réjouissant, mais cela va trop vite. Je suis dévasté par la fièvre. Je fonce tête baissée et désordonnée dans le récit. Je suis conquis. Est-ce mon état ? La femme qui s’exprime, ce n’est pas seulement une narratrice qui raconte qui elle fut, ce qu’elle vécut, dans sa jeunesse. Bien sûr, quand la magie des récits s’installe, un personnage n’est seulement lui-même que rarement. Il se dédouble, il vient nous perturber. Mais là, la jeune femme belle du roman de Duras qui s’invite a les traits d’une étudiante que je connais, lectrice fervente de Duras. Elle ne le sait pas, sans doute, que je la lis, elle, lorsqu’assise à côté de moi ou devant moi, je contemple ses longs cheveux, son profil au dessin subtil, sensuel, mais ce n’est pas sûr : le téléphone sonne, elle m’appelle, alors même que je suis dans le roman de Duras, et que dans le roman de Duras, c’est elle. J’ai son image à l’esprit. Son nez, ses lèvres, ses yeux sont parfaitement dessinés. Elle s’inquiète de moi ? Je suspends ma lecture pour lui parler. Le livre est posé sur le lit. Nous nous parlons, longuement, de Duras, de L’Amant, d’autres choses. La fièvre se dédouble. Elle me rejoint. J’écoute ce que sa voix posée, un peu terne, prudente, mais qui s’allume dans son rire, ascendant, moins prudent, passagèrement, me dit. Nous avons partagé, déjà, des crises de fou-rire. Partager des fous-rire, cela donne le sentiment de brûler les étapes, comme de se connaître depuis toujours, souterrainement. Je ne sais pas ce qu’elle perçoit de ce que je lui dis. L’image de ses longs cheveux fins, frisés, électriques, sa silhouette mince, harmonieuse surgit, je suis seul à la voir. Je suis celui qui lui parle, comme l’homme à la narratrice, sans attendre l’âge de la dévastation. Je suis l’amant du présent, l’amant de l’imaginaire, celui qui voudrait préserver la jeunesse, qui redoute le temps. Je lui parle, mais avec distance, au téléphone, sans parvenir à la sincérité de l’homme qui s’adresse à la narratrice. Je suis malade. J’ai vu, j’ai tendu l’oreille, c’était elle, la femme dans L’Amant.

Jérôme Thouart

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le bel été (des premiers paragraphes) -11

La foudre m’a frappée toute ma vie. Mais une seule fois pour de vrai. Je devrais pas m’en souvenir, parce que j’étais à peine plus qu’un bébé. N’empêche, je m’en souviens. J’étais dans un champ, avec des chevaux et des cavaliers qui exécutaient des numéros. Tout à coup, un orage est arrivé, et une femme – pas Maman- m’a prise dans ses bras pour m’emmener sous un arbre. Alors qu’elle me serrait fort contre elle j’ai levé les yeux et j’ai vu le motif des feuilles noires sur le blanc du ciel.
                                                            
Prodigieuses créatures, Tracy Chevalier
 

Tout comme Mary Anning, la foudre me frappe régulièrement dans ma vie. Ce sont de petits éclairs qui me traversent, rapides et indolores mais éblouissants. Ils éclatent dans ma tête au détour d’une conversation par exemple et viennent mettre en lumière un point de questionnement qui se logeait jusqu’alors dans un repli de mon cerveau, parfois sans même que cela soit arrivé jusqu’à ma conscience. Lorsque l’éclair arrive, cette interrogation, qui me gênait sans que la question se soit clairement posée dans mon esprit, apparaît. La raison pour laquelle ces moments sont agréables réside dans le fait que l’éclair m’apporte à la fois la possibilité de débusquer cette question cachée mais il m’apporte aussi la réponse, ou du moins un début de réponse. Ce nouveau point de vue vient alors s’emboîter dans un puzzle, formé par les précédentes questions, devenues réponses grâce aux éclairs. C’est cette construction qui me permet d’appréhender mon quotidien et de m’y adapter. Je crois que ce puzzle me permet de devenir plus lucide, en tous les cas il me permet de devenir plus sereine. Je suis donc reconnaissante vis à vis des personnes qui m’entourent car c’est grâce à nos échanges « électriques » que je peux construire mon puzzle au fil du temps.

Laure d’Assonville

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le bel été (des premiers paragraphes)-10

Ma mère était andalouse. Le hasard fit que de naissance ses parents portaient l’un et l’autre le même nom de famille, MUÑOZ : si bien que, selon l’usage espagnol, elle portait le double nom Muñoz Muñoz. De son nom de baptême, elle s’appelait Aracoeli. Mon teint, mes traits, c’est à elle que je ressemblais, tandis que la couleur de mes yeux venait de mon père (Italien du Piémont). De ce temps où j’étais beau, me revient à l’oreille une chanson douce que l’on chantait seulement les soirs de pleine lune, et dont je ne me lassais jamais. Et elle, pleine de joie, me la répétait, en me faisant sauter vers la lune, comme pour m’exhiber devant ma sœur jumelle, là-haut dans le ciel :

Luna lunera
cascabelera
los ojos azules
la cara morena.

Lune ronde lune
hurluberlune
les yeux tout bleus
la frimousse brune.

Elsa Morante, Aracoeli, 1982.

« Lis-moi » : c’était ton ordre, toi le roman au titre impérial, pourtant prisonnier des autres dans la bibliothèque familiale. Aracoeli, tu m’inspirais poésie. Aracoeli, le mot roule sur la langue et s’éclate en moi comme une réponse aux questions que j’ignore d’habitude. « Lis-moi » : d’abord, je te saisis, je te nettoie, je te palpe, je te hume. Les grains dorés de la poussière sont soufflés au loin et me voilà prête à te lire. Les mots de la romancière traînent dans ma tête, m’entêtent, je m’attache à toi dès les premières lignes. Le roman, la romancière laissent place au personnage. « Lis-moi », ordonne alors le personnage. Toi aussi, tu parles de l’Andalousie, elle t’intéresse autant qu’elle m’intéresse. Toi aussi, tu l’as laissé s’endormir ce passé, malgré ce nom de famille qui hurle qu’un peu de toi vient de là-bas. Tu ne veux pas l’oublier, mais tu as du mal à l’assumer. Personne ne me parle d’Andalousie chez moi, et toi personnage, tu te décides à en parler, car toi aussi, on ne t’a rien dit. Personnage, je me retrouve en toi. Toi aussi, ta mère est partout, te fascine, te retient, tu l’agaces et tu l’adores. Toi aussi, ton père est là, vaguement absent, englouti est pourtant partout dans ce que tu dis, dans ce que tu fais. Quand je lis tes premières lignes, c’est mon reflet dans un miroir flou et sale. Miroir faussé par l’altérité de celle qui vous a écrites, toi et tes lignes. Cette manie du détail, l’ajout ici et là des parenthèses et des tirets tout comme moi – car les phrases ne peuvent être aussi longues sans ces aides précieuses, pas pour nous en tout cas – c’est comme cela que j’écris. Aracoeli rime avec poésie, oui, mais ici c’est plutôt de l’ordre de la magie. Voilà que tu me livres les mots magiques, narrateur. Les mots espagnols que j’engloutis comme le reste, je les relis, les murmure comme une incantation, partout. Mon accent parisien devient andalou, le temps d’une lecture, le temps d’un été. Je n’ai pas la paresse de la langue andalouse, elle ne m’est pas innée, je redouble d’efforts pour imiter des ancêtres mystérieux et mes nouveaux amis que j’apprends à connaître. Je les apprends par cœur ces mots, comme on apprenait la poésie à l’école, je les chante sous la douche, je les murmure à des inconnus dans le trajet de mes journées. J’ai eu peur de toi, de ce premier paragraphe trop clairvoyant. Tu semblais savoir qui j’étais, j’ai cru que tu me parlais. Tu me disais de te lire, tu savais que j’étais intriguée de me retrouver ici, face à mon double masculin, mon double d’un temps passé, mon double de fiction. Ce que j’aime chez toi, Aracoeli, c’est cette surprise que j’ai à chaque fois que je relis ton premier paragraphe. C’est espérer que la suite sera tout aussi bien, comme si à chaque lecture, il pouvait toujours se passer quelque chose de nouveau. Je te vois comme une vie autonome de la mienne, pourtant, je peux te posséder le temps des pages qui se bousculent sous mes doigts. Paragraphe comme une première respiration, roman comme une possibilité de vie. Aracoeli, tu me donnes le pouvoir de vivre un peu plus fort à chaque fois que je te lis.

Alice Diaz

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le bel été (des premiers paragraphes)-9

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

À la recherche du temps perdu, Marcel Proust

Longtemps j’ai hésité à lire ce livre, à me lancer dans l’aventure de cette lecture avec ses sept volumes, ses milliers de pages, ce monument de la littérature. Longtemps j’ai attendu pour lire ce livre. Longtemps, je m’en souviendrais. Je m’en souviens encore. Mais cette phrase, cette première phrase est à la mesure de cette œuvre, et de mon expérience de lecture, elle fait écho au « temps perdu » du titre exprimant l’expression complexe d’un passé révolu, lointain. Cette phrase entête. Cette phrase agit sur moi comme celle de Vinteuil marque le narrateur et je ne peux l’oublier. Certains la connaissent par cœur, comme Alain Robbe-Grillet par exemple qui pouvait lire de mémoire les soixante-dix premières pages du livre. Tout est là dès qu’on ouvre le livre, dès la première phrase, l’ouverture du roman annonce sa fin. Commencer par la fin c’est un bon début. Le début du livre annonce les principaux thèmes et les approches narratives du roman. Je me suis couché de bonne heure. C’était il y a longtemps. C’était un temps de bonheur. La première phrase, comme les suivantes de la première page, ne nous permet pas de situer le récit et les personnages, le narrateur n’est pas nommé, il apparaît brutalement sur le ton familier de la confidence. Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Ambiguïté entre l’auteur et le narrateur, entre le personnage du passé et le narrateur du présent qui se focalise sur la temporalité, sur l’expression des actes mémorisés, des souvenirs. Dans la fermeture temporelle et la fermeture spatiale, celle de la fin de la journée, ce moment où l’on va se coucher qui précède le sommeil et devient un moment de mémorisation de la journée ou de remémoration des souvenirs, et celle du cloisonnement dans le lieu fermé, intime, réservé au sommeil, dans la chambre. Je n’étais rien de jour, l’œuvre de nuit sera tout, vivant rêvant dans le texte qui commence par cette phrase. Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Le temps perdu qui ne l’est jamais tout à fait, ce temps qu’on croit gaspillé à vivre au jour le jour, à donner de sa présence au monde, aux autres, ouvre sur un temps que l’on se donne à soi, à l’écriture de soi, dans le bonheur de s’y construite et de s’y retrouver. Se coucher, quitter le monde pour revenir à soi. Feindre la mort pour faire surgir le passé, ce qui est mort mais peut être ressuscité. L’insomnie est l’autre nom de l’écriture, c’est avancer dans la nuit. Alors que la nuit tombe, entre le jour et la nuit, entre chien et loup, l’écriture c’est le long temps du rêve éveillé qui procède, ligne après ligne, à la lumière du souvenir. Je me souviens du jour écoulé, des jours, des années, et même si je dois y passer mille et une nuits, le jeu en vaut la chandelle. Ce jeu féerique de l’enfance, les lumières et les ombres de la lanterne magique, où couché trop tôt j’entrevois, à travers elles, adultes, ce qui fut, en le couchant par écrit. La première phrase est un lieu qui situe l’écriture entre le monde et moi. Marcel devient écrivain. Je deviens lecteur. La rêverie peut commencer. Tout est écrit, il ne reste plus qu’à le lire.

Philippe

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le bel été (des premiers paragraphes)-8

Je m’appelle Karim Amir et je suis anglais de souche, enfin presque. On me considère souvent comme un drôle d’Anglais, un Anglais un peu bizarre, vu que je suis le fruit de deux vieilles histoires. Mais je m’en moque. Je suis anglais (pas vraiment fier de l’être) et j’habite la banlieue sud de Londres, bien décidé à faire mon chemin. Peut-être est-ce ce curieux mélange de continents et de sangs, ce sentiment d’appartenir à la fois ici et là-bas, de ne trop savoir sur quel pied danser, qui me rend nerveux et sujet au cafard. Ou peut-être n’est-ce, après tout, que le fait d’avoir été élevé en banlieue. De toute façon, pourquoi chercher midi à quatorze heures, lorsqu’il suffit de dire que je courais après les ennuis, les coups en tout genre, que j’aimais les histoires, et surtout celles de sexe. Il faut préciser que les choses, je ne sais trop pourquoi, étaient dans notre famille d’un morne, d’un lourd, d’un pesant incroyables. Si vous voulez tout savoir, ça me déprimait complètement, si bien que j’étais prêt à n’importe quoi.

Le Bouddha de Banlieue, Hanif Kureishi, traduit par Michel Courtois-Fourcy

Ayant une double culture, je suis naturellement attirée par des œuvres qui traitent de la question. Ce roman, ce paragraphe, nous plongent directement dans l’univers d’un adolescent clivé qui cherche son identité. Dès les premières lignes, j’ai été complètement intriguée et fascinée, particulièrement par cette phrase : « Peut-être est-ce ce curieux mélange de continents et de sangs, ce sentiment d’appartenir à la fois ici et là-bas, de ne pas trop savoir sur quel pied danser, qui me rend nerveux et sujet au cafard ». J’avais l’impression que cette phrase résumait toute mon adolescence, les questions que je me posais… Une existence entière capturée en une phrase. C’était, à mes yeux, LA phrase qui résumait mes sentiments et émotions à la Perfection. Plus je m’approchais de la fin de ce paragraphe et plus je voyais mon reflet se dessiner au milieu de ces quelques lignes, une impression de se voir dans un miroir. Le Bouddha de banlieue est un roman que je chéris énormément et qui me rappellera mon adolescence à chaque fois que je l’ouvrirai !

Unzila

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le bel été (des premiers paragraphes) -7

« Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé. »

Jonathan Littell, Les Bienveillantes, 2006

Cette première phrase, qui est aussi un premier paragraphe, nous plonge dans la stupeur, l’attente et la perplexité. Tant de grandiloquence, dans cette double convocation de la fraternité et de l’humanité, pour aborder l’ineffable « ça » ; tant de précautions et de proximité à la fois, puisque notre concours est impérativement sollicité après que notre bienveillance aura été captée dans l’apostrophe initiale ; tant d’élaboration annoncée par une mise en récit d’événements historiques pourtant allégés de la responsabilité du témoin : le « moi » n’étant ici que le discret agent de la narration. Chaque lecteur sait avant d’entamer ce gros roman que le narrateur-personnage est un officier nazi dont il suivra, durant plusieurs centaines de pages, le parcours et les crimes. Qu’en est-il alors de la fraternité et de l’humanité de notre avidité de lecteur ? L’adresse initiale au lecteur en rappelle une autre, à l’« Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère! », faisant de nous le portrait bien compromettant d’un homme soumis aux «vices » et à la boue que la poésie baudelairienne, elle, transforme en or. Que sommes-nous pour oser une telle lecture ? Ne mettons-nous pas en branle qu’un vain et condamnable désir (augustinien) de savoir, cette libido sciendi qui nous donnerait l’illusion d’atteindre seuls, en lisant, la vérité? Ou simplement : comme « [i]l est doux, quand la vaste mer est troublée par les vents, de contempler du rivage la détresse d’un autre » (on devrait dire de très nombreux autres), écrivait Lucrèce… Mais on prend, en continuant à lire, le parti de l’humanisme : on sait avec Rousseau que « [l]e bien et le mal coulent de la même source», que si le bourreau et la victime méritent un jugement distinct, les êtres à l’origine de ces actions ne sont pas séparés par des abîmes, que si les crimes du nazisme ne se qualifient pas, c’est qu’ils sont extrêmes, pas absolus ; que si l’on libérait le mal des hommes, on les libérerait de leur humanité même. Alors on cherche, on scrute, et on lit.

P.L.

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le bel été (des premiers paragraphes) -6

Ils avaient annoncé des orages pour la fin de la journée, mais le ciel restait bleu et le vent était tombé. Je suis allé jeter un œil dans la cuisine pour vérifier que les trucs collaient pas dans le fond dans la casserole, mais tout se passait à merveille. Je suis sorti sur la véranda armé d’une bière fraîche et je suis resté quelques instants avec la tête en plein soleil. C’était bon, ça faisait une semaine que je prenais le soleil tous les matins en plissant des yeux comme un bienheureux, une semaine que j’avais rencontré Betty.

P. Djian, 37°2 le matin

Je suis au lycée. Après Emile Zola au collège, les premiers livres de Philippe Djian sont ceux que je subtilise dans la bibliothèque de mes parents. Dans la « petite chambre. » Ils ne lisent plus eux. Ils travaillent, ils regardent la télévision, ils dorment. Mais il reste des vestiges de ce qu’ils ont lu, peut-être de ceux qu’ils ont été. Je suis attirée par les couvertures des livres de poche « J’ai Lu ». Colorées et tape à l’œil. Tout y est dans ce premier paragraphe : la cuisine, l’alcool, la nature et les femmes. Thèmes qui reviendront dans chacun de ses romans ou presque. Je pleure pas mal en lisant ce livre et je suis encore très émue au souvenir de cette lecture. Je suis touchée par le personnage de Betty, je m’identifie à elle, je veux lui ressembler. Sauvage, entière, belle, sexy, grande gueule. Je suis touchée aussi par ce personnage masculin. J’entrevois un homme qui ne ressemble pas à ceux de ma famille. Un homme à la sensibilité affichée, drôle, qui aime les femmes. Peut-être avec le recul aussi, le thème de la maladie psychique (Betty est psychotique et finit par se laisser mourir) m’attire déjà. Thème qui traverse ma famille puis mon travail. Philippe Djian est le premier écrivain marquant de mon adolescence. Mais aussi mon compagnon de route. A 40 ans, je continue de lire chacun de ses romans. A chaque parution, c’est la fête. Un festin, un régal à venir (sauf qu’ils sont de plus en plus courts).

Layla

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le bel été (des premiers paragraphes) -5

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin. Il n’aima pas comment elle était habillée. Une étoffe qu’il n’aurait pas choisie. Il avait des idées sur les étoffes. Une étoffe qu’il avait vue sur plusieurs femmes. Cela lui fit mal augurer de celle-ci qui portait un nom de princesse d’Orient sans avoir l’air de se considérer dans l’obligation d’avoir du goût. Ses cheveux étaient ternes ce jour-là, mal tenus. Les cheveux coupés, ça demande des soins constants. Aurélien n’aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune. Il l’avait mal regardée. Il lui en demeurait une impression vague, générale, d’ennui et d’irritation. Il se demanda même pourquoi. C’était disproportionné. Plutôt petite, pâle, je crois…Qu’elle se fût appelée Jeanne ou Marie, il n’y aurait pas repensé après coup. Mais Bérénice. Drôle de superstition. Voilà bien ce qui l’irritait.

Louis Aragon, Aurélien

Plus qu’un paragraphe, c’est cette première phrase qui m’a frappée. Je devais connaître un peu l’histoire du roman et cherchais quel déclic allait être à l’origine des nouveaux sentiments d’Aurélien. On se dit qu’il se pose tout de même de nombreuses questions sur cette Bérénice (peut-être en raison de son prénom justement) alors qu’elle devrait lui être indifférente. C’est vrai, pourquoi se poser autant de questions sur un être à première vue déplaisant ? Je ne pense pas avoir été choquée par la sévérité du regard d’Aurélien, non vraiment…on se dit qu’avec un début comme celui-là, cette « première fois » augure de grands tourments amoureux car on devine déjà qu’Aurélien s’est épris de Bérénice… J’ai un peu oublié le roman, j’en retiens surtout l’idée qu’il était très beau. Je me souviens d’une histoire de masque, qui ancre encore Bérénice dans un imaginaire. Il faudrait que je relise mais Aurélien n’est-il pas amoureux de l’image plus que de la femme elle-même ? A la relecture de cet extrait, je m’interroge aussi sur cette incursion du pronom personnel. Le narrateur est-il un ami d’Aurélien ? J’ai dû me poser ces questions lors de ma première année de Deug à Rennes, Aurélien étant une œuvre au programme. Malgré tout, l’exercice « scolaire » n’a pas altéré le plaisir de lecture. C’est un roman que je recommande systématiquement pour qui veut lire une belle histoire d’amour…

Irène

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