désordre, leslie kaplan

Ça prend un tout petit peu de temps, de tuer, à condition de ne pas être trop maladroit. C’est bien pratique quand on est encombré. Ce qui est dommage, c’est lorsque les assassins prennent leur temps pour aboutir, tuent à petit feu, ou même, ah les hypocrites, se cachent, comme si c’était un jeu, se débrouillent pour ne pas avoir à le faire eux-mêmes, demandent à quelqu’un d’autre de faire passer le message à la victime, en douce, « allez-y, tuez-vous, vous voyez bien que cela vaudrait mieux ». Question de (télé)communication : je communique à l’autre le sentiment d’être de trop, le désir de mourir. Il suffit de pousser, habilement et terriblement. Si l’on est pris sur le fait, on pourra toujours dire au moment du procès que c’est exagéré de penser qu’on voulait en arriver là. Dans Désordre de Leslie Kaplan, le récit des (nombreux, pour un si court livre) crimes tient en quelques lignes. Mais les assassins sont ici ceux qui habituellement meurent, et les morts ceux qui habituellement vivent bien, vivent plus longtemps. Renversement de l’état des choses et déroute consécutive. Etat de surprise, d’étonnement, d’incompréhension, pour qui est habitué à ce que ceux qui souffrent consentent à la souffrance subie. Eh bien non. Sans organisation, dans le désordre, ceux qui souffraient tuent désormais ceux par qui leur souffrance et la mort étaient transmises. Cruel geste de lutte pour la survie et de refus de l’exclusion du monde vertical dans lequel tout ceci a pris naissance. Retour de bâton. La Fontaine il y a longtemps a écrit Les animaux malades de la peste, où ce vers est prononcé par le fabuliste au sujet des animaux : « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés ». Parce que les animaux qui dominent les espèces animales dans l’imaginaire des hommes, le lion, le loup, le renard, sont frappés, ils cherchent une solution pour ne plus être en danger. Il suffit d’abord de se dédouaner de toute responsabilité, d’accuser ensuite et de condamner le plus honnête, afin que tout rentre dans l’ordre. Désordre veut frapper les esprits. Poursuivre la fable, mais en proposer une alternative, prendre à rebours le discours des animaux qui dominent ou qui flattent ceux qui dominent pour justifier leurs actes destructeurs et se rassurer sur leur sainteté. Il vaut mieux que payent les misérables, pensent-ils. Dans Désordre, ce sont eux, qu’on nomme misérables, exploités, qui prennent le dessus. On dirait qu’ils ont étudié La Fontaine à l’école et que la fable resurgit, ou qu’ils ont écouté le discours de Varvalia Lodenko, dans Des Anges mineurs : « nous n’avons toujours pas compris comment faire pour que l’idée de l’insurrection égalitaire visite en même temps, à la même date, les milliards de pauvres qu’elle n’a pas visités encore, et pour qu’elle s’y enracine et pour qu’enfin elle y fleurisse », et décider de poser leur graine. Ils ne sont plus les animaux de la fable mais des individus d’une sorte de conte du XXIème siècle, qui agissent sans attendre ni écouter ceux qui les dominent ou les asservissent d’une façon ou d’une autre, car cela serait différer leur action ou se laisser une fois de plus ligoter. Sans plus d’explication, sans doute pour ne pas tomber dans l’hypocrisie du discours des dominants habituels. Le meurtre ne se justifie pas. Leslie Kaplan fait mentir la conclusion de la fable : « Selon que vous serez puissants ou misérables/Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Elle se fonde plutôt sur ces deux vers : « Car on doit souhaiter selon toute justice/Que le plus coupable périsse ».

(éditions pol, version papier et numérique)

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wagon

Pauvre wagon, réduit, seul, à l’immobilité, dépendant de sa locomotive, comme une bouchée de tiramisu de la cuillère, comme un nourrisson d’un sein, comme une tête d’un cou, comme un tonneau de vin, comme un étage d’un escalier, comme une manifestation de pavés, comme un livre de mains, comme un chant d’une bouche, comme une chambre d’amour, comme les étoiles de l’espace (quel wagon choisissez-vous ?). Pourtant, il y a peu, j’ai vu, avec M., des wagons de marchandise avancer seuls sur les rails, à une vitesse honorable, sans la moindre locomotive pour la tracter, ni à l’avant, ni à l’arrière, de manière incompréhensible. Comme quoi.

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voyager

Ce que les hommes voyagent. Un peu comme ils parlent. Il n’y a pas grand chose d’autre à faire. Ils parlent et ils voyagent parce que ça ne leur suffit pas. Il faut projeter un trajet partant de soi vers l’autre, pour braver la solitude, expérimenter ce que l’on est, voir si ça fait écho. Voyager contre la monotonie, pour sortir de la rumination où l’éternel quotidien nous assigne, même si l’on sait qu’on finit toujours par y revenir. Voyager, ce serait aussi nous aider à clarifier l’étrangeté du monde, à soigner notre tristesse dans le vide du monde. Les scientifiques, les religieux, chacun à sa manière qui n’est pas du tout contradictoire, tente de comprendre où l’on est, en défendant l’idée rassurante que le lieu de notre existence obéit à des lois, s’explique par des théorèmes. Le voyage, c’est une autre tendance : c’est élargir l’espace de notre connaissance (d’autres lieux, d’autres œuvres, d’autres êtres, d’autres expériences) pour aboutir à être encore plus perdu qu’avant. Comprendre qu’il n’y a pas grand chose à comprendre. Pendant dix ans qui traversent mon enfance et mon adolescence, c’est le même moi, le même mois d’août, le même lieu de vacances, le même emploi du temps, le même regard sur les lieux et les jours. Pendant des années les mêmes paroles sont entendues. C’est peut-être là que germe et finit par me chatouiller l’idée de voyager. Heureusement, avant de la rendre concrète, il y a les cartes, les atlas, qui donnent envie (l’Amérique du sud surtout, l’Argentine, le beau nom de pays). Et possibilité aussi de partir à l’aventure avec Tintin. Voyages confortables, évasion par l’imagination. Dans ma tête l’espace est plutôt étriqué, mon cerveau est plutôt serineur que voyageur. Il y a dans la répétition des rues du périmètre où je vis quelques chose de mort. L’arrivée au bord de l’océan, quoique répétitif, est une brèche, un exemple d’ouverture, d’élargissement. Je me souviens que je l’attends avec impatience ; sa constance me rassure. Le vent. Changer d’air, de rues, de villes, de paysages, de vie. Je le vois arriver comme une vague imprévue, comme un vélo dans un croisement, le départ vers un autre lieu. Dé-coller. Voyager dans un pays peut être exaltant, réjouissant, au point de vouloir prolonger, déborder le temps défini à l’avance, y rester. C’est l’accumulation d’images, de sons, d’odeurs, de goûts nouveaux, qui procure le sentiment d’être soi-même en devenir d’autre chose. Les cartes qui par le passé, enfermé dans ma chambre, développaient le monde, ont maintenant, dans les rues de la ville lointaine d’Asie, l’effet inverse d’enfermer le regard vers une cible recherchée, d’empêcher les yeux de divaguer au hasard de ce qui se présente. C’est aussi le plus triste constat qu’on est lesté de multiples réflexes, conditionnements anciens, comme tatoués en soi, à peu près indélébiles. Voyager est la mise en évidence de la tension entre les deux. Comme le dit un trajet en avion : s’éloigner du sol où l’on a passé des années, mais dans la crainte de la chute. Descendre jusqu’au sud, marcher dans le désert quelques jours, mais sous prétexte que ça gratte le cou, ne pas pouvoir attendre le retour dans la ville pour se raser. Pendant que je marche sous la torpeur humide du Viêtnam, ma montre que je tenais dans la main m’échappe et glisse dans un trou. Je m’arrête pour essayer de la reprendre, mais mon bras est trop court, elle est tombée trop profond. Je continue sans elle. Mais ce n’est que l’objet qui oriente dans le temps que j’ai laissé là-bas. Moi, j’ai continué mon chemin, mon temps est resté avec moi, s’est éloigné du Viêtnam. Voyager, ce serait ça, une part de mon temps s’enfonce dans la terre arpentée pendant un mois et la terre s’enfonce dans ma peau. Ne pas rejoindre le point de départ, redevenu point d’arrivée. Le plaisir de voyager est à la fois réel et glisse entre les doigts. Globalement insaisissable. C’est une nouvelle figure familière dont on sait à l’avance qu’elle ne sera que passagère. L’attrait de la découverte, le désir de connaître, il faut rester longtemps, revenir plusieurs fois, sinon non. La seule vraie manière de voyager, c’est d’habiter le voyage, ne pas simplement être de passage. Après, il en reste des carnets remplis et des photos qu’on regarde, un pincement au cœur qu’on enrobe de plaisir communicatif, qu’on montre dans la foulée du retour et ensuite, le reste de la vie, si peu souvent. Le paradoxe est que le seul moyen de parler de ce qui échappe est de le fixer, avec des photos, des croquis, des dessins, des livres. Ajouter mon regard au réel. Lui parler. Mais je suis revenu, quelque chose a changé. J’ai descendu l’échelle, j’ai sauté dans l’eau, j’ai nagé dans la baie d’Halong, une nuit sans vent, le ciel nuageux, à moitié ivre, dans une eau opaque et douce, seul, ou bien entouré sans le savoir de poissons et de plantes aquatiques, que je n’ai pas vus ni sentis.

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univers

Ça semble fou, mais je suis une partie de l’univers. Je suis un peu moins massif, pour le moment moins vieux, que l’univers, l’ u n i v e r s e n e x p a n s i o n i n f i n i e, ou presque, et pourtant j’en sais plus sur lui que lui sur moi, notamment notre lente et irrémédiable (au moins sans doute pour l’un de nous deux) destruction (lointaine, merci) à venir. Maintenant je vais essayer de le condenser, en malaxant gentiment sa matière pour la réduire en quelques mots :

ni ère ivre ni rêve uni
univers
vers un hiver nu

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blanche et marie, per olov enquist

Nous ne sommes pas si naïfs, la boue ne manque pas. L’homme est doué pour se vautrer. « Quand on est à la recherche d’un nouveau monde, il ne faut pas craindre la vieille boue qui vous colle aux jambes », écrit le narrateur de Blanche et Marie, de Per Olov Enquist. Mais elle n’est pas uniforme. Dans Scandale, de Kurosawa, le peintre, Ichiro, remarque le reflet d’une étoile dans la mare de boue qui stagne près de la maison d’Hiruta, son avocat ; elle lui fait penser à la fille tuberculeuse d’Hiruta, mais aussi à l’avocat lui-même, qui pourrait bien se mettre à scintiller à son tour, à sortir du regard univoque et dévalorisant qu’il jette sur lui-même. Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». La boue du passé, la boue dans les regards, c’est avec et contre elle que Philippe Pinel a dû avancer lorsqu’il a eu la volonté de dire que des femmes emprisonnées dans des conditions abjectes à la Salpêtrière devaient être libérées de leurs chaînes. Pinel est ce médecin du XVIIIème siècle qui veut prendre soin des êtres qu’on laisse croupir dans l’humidité, la pourriture, et qui ne cède pas devant les hostilités. C’est toujours apaisant et stimulant de savoir que cela se produit. Pinel n’occupe que quelques pages du roman d’Enquist, mais cela irradie, comme cette femme considérée comme folle, enfermée à la Salpêtrière, qui se découvre des talents de danseuse, Jane Avril (joli mois, joli pseudonyme), dont Enquist dit qu’elle « se détache d’elle-même ». Il est toujours bon de s’éloigner des routes tracées par les autres. On marche et on pense dans la boue, autour de nous, à l’intérieur de nous. Elle aveugle et ralentit. Enquist dit de son roman qu’il parle de l’amour, tout comme les carnets de Blanche Wittman sont écrits dans la quête de la définition de l’amour. C’est ce qui relie les personnages de ce roman (Blanche, Pierre et Marie Curie, Paul Langevin, Charcot) à la construction décousue, déroutante, qui ne s’en cache pas : « on est obligé d’avancer à tâtons ». Comme quand un jeune, amoureux d’une fille qui a perdu son collier dans le sable d’une plage (autre genre de boue, sèche), d’une fille qui n’a pas la force de se consacrer à sa recherche, n’abandonne pas, a la volonté de gratter patiemment dans le sable, de creuser et retourner les grains dans sa main aussi longtemps qu’il faudra et réussit, contre toute vraisemblance, à retrouver le collier, cherche ainsi, peut-être, à clarifier, au moins pour lui, pour la fille aussi, si elle se sent libre d’être réceptive, à quoi pourrait ressembler l’amour : quelque chose comme désirer consacrer son temps à l’intuition et à la recherche du don, afin qu’il redevienne neuf. Ne pas abandonner ce qui embellit (un cou) et à tout moment peut se retrouver enfoui dans la boue, ou dans les prisons, perdu aux yeux des autres. Besoin d’une bouée pour bouter sa boue, la boue. Dans une autre page, Enquist oppose sa mère, qui abandonne la recherche de l’amour après la mort de son mari, à Marie Curie, qui agit au contraire dans le désir de ne plus vivre dans le deuil : « On n’est pas obligé de se résigner ». Philippe Pinel rend au jour ces femmes folles et sales, scandaleuses, gênantes, pour les autres. Comme Marie Curie, on brouillonne des rayonnements, des irradiations. Ils peuvent brûler gravement et redonner de la vigueur à la vie.

(traduit par Lena Grumbach et Catherine Marcus, éditions actes sud, livre papier et numérique)

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les immeubles

De grandes étendues plates, sans prairie, sans montagne, sans forêt. C’est le décor immense. Des immeubles, de longs immeubles, de gigantesques immeubles, dont il est impossible de mesurer la taille. Quatre étages, tous, invariablement béton. Suspendus à neuf mètres au-dessus du sol, ils se déplacent lentement, en groupe : des immeubles qui volent comme s’ils étaient des oiseaux lourds. Ils chantent aussi, enfin : des voix de travaux de ravalement assourdissant, de vieux ascenseurs peinant, de volets rouillés au grincement criaillant, de fenêtres qui claquent au vent. Sur les chemins, les hommes regardent et marchent. Ils s’étonnent du spectacle mais le torticolis menace, ou sont gagnés par l’ennui de l’ombre. Ils avancent à la recherche des zones ensoleillées. C’est à ce moment précis que l’immeuble qui vogue au-dessus semble percevoir la volonté de l’homme, et de ses neuf mètres, chute lourdement sur le sol, pour l’annihiler. Des gravats amoncelés parsèment le sol comme un mirage, qu’il faudra jeter plus loin pour repartir sans crainte vers les rayons.

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tennis

Chaque vendredi soir de dix heures à minuit, quatre types d’âges variés se retrouvent sur un terrain de tennis pour taper et taper dans la balle, comme une libération de la nervosité accumulée dans la tête et le corps pendant la semaine, dans la bonne humeur. Par exemple, si par hasard l’un des joueurs fête son anniversaire, l’échauffement consiste à boire du champagne. Mais avant ces épisodes qui s’éternisèrent quelques saisons, la pratique du tennis, qui remonte à mon enfance, était très sérieuse : tout jeune joueur devient dans sa tête un futur champion. Pourquoi le tennis ? Je le regarde avec intérêt à la télé, j’y joue, initié par mon frère, sur une plage vendéenne, ou sur des cours. Quelque chose d’autre me pousse à m’y consacrer un peu, à m’inscrire dans le club municipal : l’ennui ; le désir confus d’affronter l’autre, mais à distance, et par l’intermédiaire d’une balle (la boxe, trop près de l’autre, et je n’aime pas être plâtré, j’ai déjà testé au ski). Jouer au tennis est une façon parmi d’autres de chercher à savoir ce que l’on vaut, en craignant, puisqu’il y a compétition, duel, de ne pas avoir le dessus. Alors : taper des heures sur un mur dans le club (mais d’autres joueurs prennent trop de place à côté de moi), sur le mur étroit et le volet baissé du petit jardin derrière (mais ça dérange le voisin du dessus et les parents), sur le mur de la chambre pour m’entraîner aux volées (mais ça dérange les parents)), sur un mur de l’immeuble (mais ça dérange celui qui vit derrière), sur le mur du garage de l’immeuble (mais les voitures qui rentrent ou qui sortent me dérangent en plein échange ! (et devoir en plus appuyer sur l’interrupteur, pour rallumer, tant de fois !)). Où que ce soit, taper dans une balle, c’est la double découverte du désir insatiable de la jeunesse de se dépenser, et que les adultes sont trop souvent là pour freiner l’accomplissement de ce désir. Le tennis est depuis longtemps adulte, il impose donc ses limites : les règles du jeu et les lignes, l’arbitre et les traits blancs sur le sol pour y veiller. Risque de la faute, d’être dehors. Le tennis est ce sport étrange qui se joue dehors et qui interdit aux coups d’être « dehors » (out !). C’est déborder qui est interdit. C’est l’austère apprentissage qu’il ne faut pas dépasser les limites autorisées, alors que l’homme se définit déjà par tant de limites, l’apprentissage de ce qui n’est pas permis, sous peine de perdre. Sortir des sentiers (de terre) battu(e)s, voilà ce que ce sport nous apprend à ne pas essayer de faire. Voilà le problème. Quel plaisir pourtant de déborder des lignes : cela provoque le rire, mais aussi la découverte, la surprise. La pratique du tennis nous révèle la frustration consécutive à l’interdiction de dépasser le cadre fixé par d’autres que soi, et notre incapacité à savoir maîtriser nos coups sans y travailler. Les règles du tennis apprennent à se conformer au raisonnable défini par autrui, et à comprendre qu’il est tout de même possible de s’exprimer dans un cadre fermé : une fois celui-ci admis, on peut ressentir du plaisir, justement en y réinjectant de la surprise, par le toucher de balle (quelle drôle d’expression !) le contre-pied, l’amortie, le lob, la montée à contre-temps, le coup inattendu, qui provoquent le sourire ou les applaudissements (taper la balle entre les jambes). On peut s’amuser. Avec le matériel, les préparations physiques, la place à la fantaisie dans les compétitions est devenue bien maigre. Les joueurs que j’aimais : Mac Enroe (qui rejetait avec virulence les règles d’arbitrage), Vilas, Leconte, Mecir. C’est une attirance esthétique que je devais ressentir surtout, car leurs jeux n’ont pas beaucoup de points communs. Devant la télé, on a le temps de les observer, de près, bien plus que dans un stade. Faire un beau coup, un beau geste. A dix-douze ans, je veux les imiter ; leurs gestes, leurs mimiques, leurs vêtements m’attirent. Je choisis même une raquette que mon prof ne m’a pas recommandée et que le vendeur me déconseille, mais je suis têtu : c’est cette marque que je veux, car c’est la marque de mon joueur préféré. Mais je me trompe. Ça finira en tendinite, cette histoire, à vouloir forcer, ressembler, taper plus fort, minimiser la douleur, aveu de mon erreur, que je traîne depuis, qui m’a conduit à moins jouer, à ne presque plus jouer, excepté aux internationaux d’Aulnay et de Houat, où, depuis quelques années, devant des spectateurs médusés, mon expérience (immense) forme la jeunesse.

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semblable

semblable
à un migrant qui s’en va respirer ailleurs
qui sent qu’il doit se déplacer de toute urgence

à qui s’emballe à toute vitesse

à une course effrénée sur le quai presque vide
au ruisseau qui voudrait déborder de son lit
à une accélération impulsive de la voix

à l’autobus qu’on n’a pas encore calciné

à une voix qui s’étouffe comme prise par le sable
à une offensive timide

à un type ivre qui glisse dans une rivière une nuit noire

à l’inconnu qui danse sur une piste en feu

à la paroi rocailleuse qui s’effrite d’être agrippée
au saut qu’on ne rend pas saut

à une chaise, dans un jardin public, un jour, à la terrasse d’un café, un soir

à survivre à un monde qui étouffe l’océan et y met le feu, à un monde aux armes aveugles

à une question, à une réponse mourante

à la dispersion des idées dans les airs
à un simple ricochet

à une hypothèse invérifiable

« à une voile dans le Pacifique »

à l’heure à venir sur le cadran d’une horloge en panne

à non, plus, encore

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résurrection

J’aimerais bien, mais par mesure de prudence, je préfère ne pas attendre ma mort. Passer par l’art est une voie qui a fait ses preuves pour retrouver un élan de vie, mais avant la mort (les marches funèbres, les musiques d’hommage à l’occasion des enterrements, ça émeut les vivants, mais ça n’a pas l’air de ranimer le mort, les cercueils sont sans doute trop épais pour laisser les notes s’immiscer). La musique remplit les corps et les esprits vides, les corps et les esprits disponibles, nous sort de notre léthargie insidieuse, nous lève de nos chaises. Prenons par exemple la symphonie « résurrection », ça tombe bien, n°2, de Gustav Mahler. Les premières notes vous cueillent, vous sortent immédiatement de votre torpeur, sans ménagement, comme un bonjour qui secoue. Je ne suis pas très sûr, mais je pense que ma découverte de cette symphonie « résurrection » date d’un été, dans la maison de vacances de J., au Pyla, alors que je devais avoir environ quinze ou seize ans. Un jour de désœuvrement, un après-midi où on se traîne avec le soleil trop fort et l’adolescence trop timorée, je jette un œil sur les 33 tours. Il y a ce disque qui m’attire parce que ce nom, quel nom, Mahler, ne me dit rien, et du coup ça me dit. Il ne passait pas aux émissions de Maritie et Gilbert Carpentier. La platine était sur le pallier, après l’escalier en colimaçon étroit qui permettait d’accéder à l’appartement, petit, mais avec une terrasse assez grande, avec vue sur un morceau de bassin d’Arcachon, et parfois sur les écureuils qui se baladaient dans les pins. Je crois que c’était une version de Zubin Mehta, sans certitude. J’écoutais la symphonie assis par terre, devant la platine, près des enceintes, concentré, intrigué, surpris, conquis, prêt à changer de face de lecture, puis à changer le disque, puisqu’il en fallait deux, j’avais envie d’en savoir plus, la durée de la symphonie étant trop longue pour être gravée sur deux faces. Sa musique était neuve pour moi, elle bousculait, me débordait, me captivait puis me laissait reprendre mes distances, l’intensité baissant, laissant la place à la déconcentration et à l’ennui, et me rattrapait d’un seul coup, elle m’amenait vers des paysages musicaux que je ne connaissais pas, je trouvais qu’elle faisait le grand écart de l’intime au grandiose, du subtil et du grandiloquent, plutôt inhabituel pour une symphonie, comme l’ajout de la voix et des chœurs. J’essayais de comprendre quelque chose à ce que Mahler exprimait. Je n’y arrivais pas. J’ai vu quelques années plus tard une émission à la télé où Léonard Bernstein répétait avec l’orchestre et le chœur et expliquait son interprétation de la symphonie. Cela m’avait permis d’en mieux comprendre le sens, et à ne pas en rester à un simple plaisir d’auditeur incapable de saisir les expressions et les nuances. C’était éclairant, limpide, d’autant qu’il mettait un bel enthousiasme à en parler, à transmettre aux musiciens et aux spectateurs. Aujourd’hui, j’ai oublié les 9/10° de ce qu’il disait. Ensuite, après les vacances, je l’achète et chez moi je l’écoute cette fois-ci sur CD, une version de Bernard Haitink datant de 1968. Je l’écoute si possible et de préférence couché, entre les enceintes, les yeux fermés, ou dans le noir. C’est la meilleure façon d’écouter de la musique. Que les enceintes soient nos oreilles et que notre corps baigne dans le rythme, et si possible connaisse la transe (immobile). Je l’ai entendue une fois, en concert, il y a longtemps, je ne sais plus du tout quel était l’orchestre, dans un théâtre, mais lequel, pas de souvenir. Je sais en revanche que ça me donnait des frissons de l’entendre jouer, que j’étais heureux d’être là. Je ne sais pas pourquoi je suis électrisé par le premier mouvement, ému à ce point par le lied «Urlicht», par le final avec le chœur. Peut-être ceci : comme sur les routes sinueuses de la Lozère par exemple, presque vide de toute présence humaine, écouter cette symphonie produit un effet singulier, comme si la musique était chez elle chez nous, et qu’elle était destinée à nous rappeler tout ce qu’il y a de mobile dans nos émotions ; elle nous rappelle notre nature, notre contact avec la nature et les émotions sauvages que l’on éprouvait avant de s’en éloigner, elle nous aide à les faire renaître, et à nous émouvoir sans frein. C’est une invitation à observer le paysage en soi, autour de soi, à repérer quelles notes font vibrer quelque chose ou nous font vibrer, et une incitation à prendre la direction (comme un chef de chœur, un chef d’orchestre) qui nous anime. Il faudrait du temps pour tenter de comprendre et de traduire ce que nous aimons dans les musiques qui nous donnent la chair de poule.

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la société ingouvernable – une généalogie du libéralisme autoritaire, grégoire chamayou

Vivent les généalogies ! Pour quelqu’un qui vit dans cette première partie du XXIème siècle, question : d’où vient que le monde occidental, mais aussi, sans doute, le monde entier, ou presque, soit à ce point en butte à une discipline économique tentaculaire et destructrice qu’il semble si difficile de modifier, de réformer radicalement, malgré les dégâts extrêmes qu’elle cause, du point de vue humain et environnemental ? Chamayou s’emploie à disséquer cette question, et le fait avec clarté, précision et efficacité, en construisant son livre sur la lecture d’innombrables textes et interventions des penseurs et des décideurs libéraux. Cela serait trop long de rendre compte de tous les aspects abordés dans cet essai, mais ce serait bête de ne pas en évoquer quelques-uns.

Chamayou fait remonter sa généalogie aux années 70 (avec quelques incursions plus anciennes), qui ont vu, dans le monde occidental, une résurgence des contestations sociales et politiques qui ont fait trembler certains, en particulier aux États-Unis. Pensant à tort que la société de consommation aurait ramolli puis éteint les révoltes, les dirigeants ou les penseurs du libéralisme économique ont compris que le rapport de force ne leur était pas encore définitivement favorable. Chamayou part de ce constat pour décrire les différentes stratégies par lesquelles le monde des affaires s’est activé pour faire reculer les acteurs sociaux (manifestants, syndicats) et reprendre ainsi la main sur le pouvoir, comme s’il leur revenait de droit, voire même de nature (un peu comme ces sinistres et pitoyables hommes politiques qui, après une défaite électorale, expliquent aux micros qui veulent bien encore se tendre vers eux que, normalement, ils n’auraient pas dû perdre).

Rien de nouveau, en somme : la panique commence à s’installer quand certains travailleurs n’acceptent plus la discipline imposée d’en haut, et expriment leur désir de ne pas être seulement et essentiellement considérés comme des moyens de produire. Ils se mettent en grève. Ils manifestent leur désir de gouverner eux-mêmes leur temps. Cette question de la maîtrise de son temps, Jacques Rancière l’a longuement évoquée, par exemple dans La Nuit des prolétaires ou dans la présentation des textes de Gabriel Gauny, Le Philosophe plébéien. Que ce soit au XIXème ou au XXème siècle, les décideurs, les patrons, détestent que leurs subordonnés veuillent se réapproprier la maîtrise de leur temps, de leur existence, qu’ils désirent s’émanciper de l’emploi du temps qu’on leur impose d’en haut. Sans eux, la machine économique ne fonctionne plus ; il faut donc les rediscipliner. On repense aux premiers plans des Temps modernes de Chaplin, où les ouvriers doivent se plier au rythme de plus en plus soutenu du travail à la chaîne décidé par le patron qui, de son côté, est tranquillement assis à son bureau, servi, et peut employer son temps à la lecture des quotidiens, au puzzle, et aussi à l’ennui, ce qui est de fait impossible à l’ouvrier. La reprise en main des patrons se fera notamment par la réinstauration de la peur de la revendication, de la précarité et du chômage, en s’en prenant au plein-emploi, à la protection sociale et aux syndicats.

Réinstaurer un rapport de force entre salariés et dirigeants pour faire sentir que ce sont ces derniers qui ont l’autorité sur les premiers : réinjecter dans les esprits et les corps la « tolérance à la frustration », celle de ne pouvoir user librement de son temps.

Autre stratagème : le passage de l’éthique à « l’éthique des affaires ». En plus de passer l’envie aux contestataires de revendiquer, il s’agit également d’effacer de l’esprit des salariés toute notion d’éthique, néfaste en ceci qu’elle vient s’opposer au marché qui, de son côté, a pour objectif l’enrichissement de ceux qui la possèdent : concrètement, cela signifie que les dirigeants des entreprises ont pour but de la gérer de façon à ce que les portefeuilles des actionnaires soient satisfaits : c’est « le capitalisme actionnarial » qui doit présider à la bonne marche de l’entreprise. Cela signifie que la pression pèse aussi sur les dirigeants, qui doivent agir « conformément aux intérêts des actionnaires ». A ceci s’ajoute l’apparition des fonds de pension, qui est une concrétisation supplémentaire de la séparation entre « propriété et contrôle », nouvelle possibilité offerte à la course (irresponsable, au sens où les décideurs et les profiteurs sont de fait déresponsabilisés dans leurs décisions, car éloignés des répercussions de celles-ci) aux profits qui a été destructrice de nombreux emplois. Chamayou ramasse, dans la citation qui suit, le circuit de l’éthique des affaires, du sommet à la base, dans une formulation éloquente, où l’évidence éthique saute, en effet, et tout de suite, aux yeux : « La pression disciplinaire exercée au sommet va se répercuter en cascade à chaque rang de l’organigramme jusqu’au dernier, qui en assumera de façon bien particulière le « risque résiduel » – en son corps même. Autre genre de « théorie du ruissellement », différente de l’officielle : tandis que les profits remontent, ce qui retombe en pluie, ce sont les coups de pression, le harcèlement moral, les accidents du travail, les dépressions, les troubles musculo-squelettiques, la mort sociale – parfois aussi, la mort tout court ».

Le ruissellement se propage encore d’une autre façon : il consiste à tisser une toile invisible partout où pourrait naître et se propager un discours contestataire. Cela se traduit par des coupes dans les financements des universités qui critiquent le système économique, le financement de la presse qui défend le libéralisme, une propagande visant à montrer patte blanche en termes d’éthique et d’écologie (exemple des pétroliers), bref, faire en sorte de « désamorcer la critique d’un capitalisme autoritaire », au point, explique Dewey que cite Chamayou, de « nier qu’il existe la moindre réalité sociale à l’arrière-plan ou dans l’action de l’entreprise ». La logique poussée à son terme permet de défendre l’idée que les actionnaires ne sont pas responsables des dettes d’une entreprise et ne doivent donc pas les rembourser, puisqu’ils n’en sont pas propriétaires. Cela confirme l’analyse de Marx : « […] pour les économistes l’ouvrier salarié, de même que l’esclave, doit avoir un maître pour le faire travailler et le diriger. Et nécessairement, ce rapport de maître à serviteur étant admis, il est dans l’ordre que l’ouvrier salarié soit contraint à produire, non seulement son salaire, mais le salaire de celui qui est son maître et son surveillant ».

L’arsenal de défense des libéraux ne s’arrête pas là : à partir de la typologie des « activistes » toujours à l’affût d’une action possible : « les radicaux, les opportunistes, les idéalistes, les réalistes », la riposte consiste à négocier avec les plus tendres potentiellement, les réalistes, à rééduquer les idéalistes, ce qui pousse en général les opportunistes à se rallier aux réalistes, et ce qui isole les radicaux, à qui il est du coup inutile de s’adresser. Le dialogue en lieu et place de la confrontation, mais dans des objectifs stratégiques tels que la division des opposants, le renseignement, la cooptation, et dans celui d’imposer aux opposants l’agenda des gouvernants. De rester maître du jeu. Ainsi de Monsanto, dont la stratégie est d’identifier, puis de contrôler, les menaces qui pèsent sur l’entreprise.

Face à la tentation, toujours envisageable, de voir des organisations ou des politiques avoir la volonté de réguler le marché capitaliste, par exemple à travers un nouveau droit international, notamment en ce qui concerne la pollution et ses conséquences en matière de santé et d’environnement, dont il est difficile de nier la réalité (encore que certains esprits éclairés s’y emploient…), les dirigeants des multinationales ont la riposte toute trouvée : éviter toute régulation qui viendrait de l’extérieur, car cela entrave « la liberté inaliénable de consommer » (celle-ci, on ne la néglige pas), et proposer plutôt une « régulation volontaire ». Mais cette dernière ne résiste pas à son étude critique : il s’agit en réalité d’empêcher toute velléité de frein à des profits. La définition capitalistique de la valeur est fondée sur « la décision de ne comptabiliser que les coûts économiques, pas les coûts sociaux. » Chamayou a cette formule : « Le capitalisme est une économie de la décharge ». Cela conduit les dirigeants à défendre cette idée délirante qu’il est « faux de prétendre que c’est toujours aux responsables de payer ». Et pourtant, il suffit de se rappeler de Total lors de la marée noire… On imagine les mêmes défendre la même idée pour des délinquants multirécidivistes, ce n’est pas aux récidivistes de payer. C’est donc le principe du « pollué-payeur » qui, du coup, doit être privilégié ! La logique capitaliste va encore plus loin : certains défendent la thèse que « l’appropriation marchande de la nature est la condition de sa préservation ».

Ce n’est pas tout. On aura compris que l’entreprise capitaliste n’aime pas qu’on la titille. C’est pour cette raison que ses penseurs, tel que Huntington, ont horreur de la démocratie entendue comme régime politique où « chaque groupe » affirme « son droit de participer à égalité, voire plus qu’à égalité, aux décisions qui l’affectent ». D’où la nécessité que le libéralisme prenne le dessus sur elle. Cela se traduit de deux façons : la prédilection de certains, idée défendue par Hayek, pour une dictature libérale face à une démocratie sans libéralisme, telle que celle du Chili de Pinochet. Là encore, les ravages du régime sur la population n’importent guère. Chamayou montre l’influence de la réflexion de Carl Schmitt, qui s’est rallié au nazisme, dans celle de Hayek : il faut privilégier, théorise Schmitt, à un « état total quantitatif », un « état total qualitatif », c’est-à-dire « militaro-médiatique, qui ne tolère pas en son sein l’émergence de forces subversives ». Autrement dit, un état fort contre les revendications sociales et démocratiques de redistribution des richesses, mais un état faible face aux volontés du marché. D’autres, des libéraux du groupe de Saint-Andrews, se distinguent de cette conception des choses, et préfèrent « dépolitiser la société », « limiter la démocratie à pas feutrés », en restreignant les marges de manœuvre du pouvoir en matière sociale et économique », en agissant plutôt, sous le terme de « micro-politique », de façon moins frontale. C’est l’idée, communément admise par beaucoup, de l’équilibre budgétaire, du déficit, de la réduction du budget de l’état. C’est l’interdit de la redistribution des richesses. La stratégie consiste à constitutionnaliser ces principes, de façon à les rendre impossibles ; à avancer à petits pas dans la transformation de la société pour que les individus soient conduits individuellement à « embrasser l’alternative de l’ordre privé ». Au fond, cela consiste à « rétrécir l’horizon », c’est-à-dire « pousser à ne voir que son intérêt personnel au détriment de l’ensemble du paysage ».

L’analyse de Chamayou est précieuse par sa précision et les exemples concrets qui l’accompagnent. Si l’on voit bien qu’il n’épouse pas la pensée néolibérale, il s’engage peu dans son essai. Il le fait malgré tout, en conclusion, où la riposte possible à un « néolibéralisme » qui veut « se rendre soi-même ingouvernable, mais ceci pour mieux gouverner les autres », est « le chantier de l’autogestion », qui a eu son importance dans les années 70, qui fait penser par exemple aux Lip, que le gouvernement de l’époque, avec Chirac à sa tête, a voulu laminer. Mais il est vrai que l’on entend moins parler, dans la bouche des gouvernants, de ce type d’initiatives que de réduction des déficits et autres joyeusetés sacrificielles.

(éditions la fabrique)

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