lire dans la gueule du loup – 5/au bord de la terreur

Traumatisme, terreur. Dans la continuité du chapitre où il est question du Grand cahier, Merlin-Kajman poursuit et affine sa réflexion autour des scènes ou des images pouvant provoquer un malaise chez le lecteur : un récit peut très bien mettre en scène une terreur partageable, qui n’engendre donc pas de trauma, à partir du moment où il permet un balancement entre la terreur et le « devenir », une ouverture qui ne bloque pas les personnages dans la terreur. Ainsi des Métamorphoses d’Ovide, où se trouvent dans le texte, à la fois « trace de malheur et trace de secours ». Dans la mesure où le lecteur ne se sent ni démuni, ni seul dans la douleur énoncée, grâce à l’écriture, il peut « res-sentir ». L’existence, dans les œuvres littéraires, d’une possibilité de métamorphose, au sens où rien ni personne ne restera figé, est un partage essentiel. Il y aurait plusieurs sortes de lecteurs : celui qui s’enferme dans sa lecture traumatique et qui reste piégé en elle, en lui-même ; et celui qui sait jouer avec le texte en l’associant au monde (pas seulement littéraire) auquel il (le livre, et le lecteur) appartient.

Merlin-Kajman : « Pour moi, lire, c’est m’ajouter quelque chose à moi-même : un possible intérieur qui s’anime, mais sous un autre jour : et, de la sorte, par ce partage, s’éclaire ».

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lire dans la gueule du loup – 4/la part sexuelle

Situation d’enseignement : lire un texte court et donner la parole. Partir des réactions spontanées des élèves. Par exemple, Hamlet et Ophélie. Pour des étudiants de Merlin-Kajman, il veut coucher avec elle. Il n’est pas amoureux. Ses mots sont là pour tromper Ophélie. Il ne ressent rien d’autre, rien de plus complexe dans ses intentions. Selon l’auteur, ses étudiants réagissent ainsi parce qu’entre Hamlet et eux, il n’y a pas d’écho, pas de rencontre, pas d’expérience partageable. Ce serait peut-être parce que la sexualité a pris le dessus, dans leur génération, sur l’amour. La lecture par des élèves, du Grand cahier d’Agota Kristof, en témoigne : ils ont « vu et entendu bien pire », avance l’une d’elles. Ce roman, pour Merlin-Kajman, est une illustration de ce que la lecture d’une œuvre peut avoir de dispathique, même si ce qu’elle met en scène n’a pas pour but de se féliciter de la violence de ce qu’elle raconte (les effets de la guerre et de la violence sur deux enfants), mais d’en formuler une critique sans ambiguïté. Cependant, ses effets dépassent l’intention. « Or, précise Merlin-Kajman, je ne cherche pas à endurcir mes élèves, encore moins à les décomposer. J’attends au contraire de la littérature qu’elle ajoute nuance sur nuance à ce qu’ils sont capables de sentir et de dire, de façon à ce que le monde s’élargisse pour chacun d’eux, le monde commun, mais chacun à sa propre manière et par ses propres voies, sans qu’aucun passage ne soit forcé ». Pas d’éducation par le traumatisme. Merlin-Kajman fait confiance au langage pour faire « res-sentir ». Il ne peut donc y avoir de lecture univoque d’un texte, mais des questions, des associations, des propositions à, encore, partager.

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lire dans la gueule du loup, hélène merlin-kajman – 3/gaietés traumatiques

Autre illustration de la différence entre texte emphatique et dispathique, autour du rire. Dans la littérature, il peut être une mise à distance de la dimension traumatique du récit, celle d’une scène conjugale par exemple, visant à surmonter sa part violente, à prendre des distances avec la souffrance qu’elle a engendrée. Mais il peut aussi se contenter d’installer une connivence avec le lecteur, et transformer la scène en scène uniquement grotesque, dégradant ainsi les personnages. Le rire, alors, supprime les autres sensations, rend univoque la lecture. Le rire qui ne rit que pour dégrader est comme un « fouet » sur la peau qui interdit toute autre sensation, et ne laisse pas de place à l’empathie. Il y a bien pourtant un rire « empathique », celui qui ouvre à une gamme d’émotions variées, ce dont témoigne Santiago Amigorena dans 1978: « Ce qu’il prônait, absolument, c’est qu’il fallait sentir et penser ses propres contradictions : éprouver vraiment, non pas le plus profondément possible, mais le plus personnellement possible, le plus intimement possible, ses joies comme ses peines ».

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lire dans la gueule du loup, hélène merlin-kajman – 2/empathie et dispathie

A la recherche d’une interrogation avec le monde, donc. Dès lors, s’il y a partage, c’est qu’il doit y avoir un domaine public, à différencier du domaine privé, qui se penche sur l’intimité et n’interroge pas le monde commun, seul « capable de mettre la réalité en partage ». Mais alors, où se situe la littérature, du côté du monde partageable ou de l’intime, sujet qu’elle aborde souvent ? L’intime peut-il ouvrir sur le monde ? Dans le cas où l’expérience de l’intime est traumatique, comme celle de la Première Guerre mondiale qui a rendu des soldats mutiques, la possibilité de monde commun est détruite. Mais l’intime, comme avec les Essais de Montaigne, comme peinture d’une conscience en réflexion et en mouvement, peut aussi offrir du commun. Il y a donc des textes, qu’ils appartiennent au domaine public ou au domaine privé, que Merlin-Kajman nomme « empathiques » : ceux qui permettent la circulation, le partage, et des textes qu’elle nomme « dispathiques », où la subjectivité est inhibée.

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lire dans la gueule du loup, hélène merlin-kajman – 1/partages

(Ma lecture de Lire dans la gueule du loup est parcellaire et subjective : je mets de côté plusieurs développements qui ont leur intérêt et leur importance. Elle est orientée par le désir de savoir ce que je peux en garder (comme le propose le titre du beau livre de Marie Depussé, Qu’est-ce qu’on garde ?, sur son expérience à elle d’enseignante, qu’il faudrait relire, dont il faudrait parler) pour ma propre pratique d’enseignant, parce qu’elle fait écho à mon expérience (notamment à travers les œuvres sur lesquelles elle appuie sa réflexion, Le Grand cahier, Othello, La Métamorphose, George Dandin) parce que je la trouve stimulante, et qu’elle me permet de prendre le temps d’y réfléchir un peu ; et pour la partager.)

Partager la littérature, c’est s’affranchir de l’anesthésie qui peut se nouer entre elle et son lecteur, qui empêche celui-ci de voir à travers elle : il y a eu, il y a, il y aura sans doute, dans une façon particulière de la concevoir, la volonté de séparer la littérature du premier lecteur venu ; celle d’en faire un art absolu, indépendant de l’expérience ou des sensations. Un monde à part du monde réel. Mais alors, si elle ne circule pas, quelles questions posent l’œuvre littéraire ? Quels sens peut-elle éveiller ? Si la volonté de certains (parents, enseignants…) est de partager la littérature, elle doit être alors considérée comme l’occasion d’un dialogue avec le monde.

Dans sa réflexion sur sa lecture partagée (à haute voix) du « Mauvais vitrier » de Baudelaire avec son fils, texte qui a suscité la désapprobation de ce dernier, à cause du sadisme qu’il a ressenti en l’écoutant, Merlin-Kajman cite Benjamin pour témoigner de ce qu’une expérience traumatisante peut avoir de destructeur, pour la sensibilité de la victime, « et ce qui en résulte est une perte d’aptitude à la représentation, c’est-à-dire au partage d’un monde commun ». Un blocage. Un partage court-circuité. Le conte, au contraire, met en jeu le partage, par sa transmission orale, « dans un mélange de stabilité et de renouvellement » alors que le trauma « ne se renouvelle pas », reste destructeur.

La notion de partage, qui remonte à Aristote et Platon, qui est également au cœur de la pensée de Rancière, de Nancy, importe à Merlin-Kajman parce qu’elle articule le don (du texte) et la prise (du lecteur) : « le sens se donne et il se prend ». « Aucun sens ne se conserve intact dans la parole où les mots deviennent des liens sociaux. » Le sens circule dans les paroles, l’échange crée du lien. Mais il faut aussi un lieu pour le lien : « Pour que la littérature nous ranime de façon heureuse (réussie), il faut encore que la culture au sein de laquelle se partagent les textes ménage un lieu pour le partage littéraire lui-même, comme l’école ; et que ce lieu fasse place au désir, le laisse jouer son propre jeu sans le bloquer ni lui permettre de bloquer d’autres parts. Il faut qu’elle fasse crédit au langage, confiance en son interprétation, qu’elle accepte d’en investir et en aviver les représentations, imaginaires comme référentielles (en fait, il est absurde de les opposer) ».

L’école, espace où peut naître, renaître, se partager, le désir de littérature, et sa dimension d’aiguisement, pour interroger le monde dans lequel nous sommes.

Chaque part a droit au partage.

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lire dans la gueule du loup, hélène merlin-kajman – introduction

Lire, dans la vie d’un être, c’est d’abord écouter quelqu’un (une mère, un père, un grand frère, une grande sœur…) lire, lire à haute voix. C’est encore regarder les signes sur la page et les pages être tournées, au fil de l’écoute. Cela peut aussi être regarder le lecteur jouer une scène en la lisant. Scène inaugurale, qui donne à la lecture un espace dans la vie de l’enfant, et qui procure du plaisir, pour les deux lecteurs, celui qui écoute et celui qui lit.

Les livres, la littérature, peuvent en ce sens se définir comme des moments de lecture partagés. Ils sont les objets ou les scènes par lesquels ce plaisir circule. Le livre est dans cette perspective un « objet transitionnel », nous dit Hélène Merlin-Kajman, s’inscrivant ainsi dans les réflexions de Donald (comme quoi) Winnicott sur les phénomènes transitionnels. Le livre, comme un doudou, a un rôle essentiel à jouer dans « l’acceptation de la réalité » à laquelle chaque être est confronté.

« Parler de la littérature en portant sur elle un regard transitionnel, et par là dégager certains enjeux de sa transmission auxquels nous n’avons pas l’habitude de nous intéresser, tel est le pari de ce livre. » Pari qui intéresse a priori quelqu’un qui aime la littérature et qui aime l’enseigner.

Merlin-Kajman inscrit sa réflexion dans le diagnostic, maintes fois ressassé, de la crise de la littérature, de sa perte d’influence, de la crise des études littéraires, mais en déplaçant la question vers la notion de « partage, c’est-à-dire de sa transmission, donc de son avenir », dans l’objectif de proposer une autre définition de la littérature, qui se base sur la notion de « partage spécifique (plutôt qu’un corpus spécifique) essentiel à la subjectivation de citoyens en démocratie pour ses valeurs non seulement cognitives, mais aussi esthétiques, voire thérapeutiques ». L’auteur ajoute qu’elle le fait parce que, selon elle, la littérature, entendue comme scène de partage et de plaisir, est en danger, est (c’est le sous-titre de l’essai) « une zone à défendre ». La portée de son propos est donc à la fois littéraire (redéfinir son envergure d’une manière neuve) et éducative (réfléchir aux problèmes posés par la transmission de la littérature).

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première quinzaine de mars 2017 : bribes

un homme qui croit dans l’invention d’un progrès. ce n’est pas simple, mais enrichir son univers

découvrir son enfance petit à petit. souvenirs de quelques nuages. être ému. ne pas aborder les sensations. devenir brûlait

dans le vide de la vie intérieure, embouteillages des ténèbres et de la nuit, flou du monde glacial. à la fin, prison

moment inventeur pour presque dénuder chaque jour

émiettement de son regard. brumes pour vivre

l’extase magnifique, épicée, a su se lancer à la conquête d’aujourd’hui

une aventure, un peu, réclame une conversation neuve, déliée, en une traversée qui coule

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la fraîcheur *14

gifles dans un monde de défaites
embrasures dans la prison
éclats dans l’errance obscure
danses contre le ramollo

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deuxième quinzaine de février 2016 : bribes

plus de place pour vivre. baraques de fortune. sentiment de manque. enfants nés dans la rue, à la langue lumineuse. leur joie, force palpitante. l’avenir sur un tas de décombres. survivants de la grande machine mondiale

la petite idée déployée intrigue, ouvrir la voie à la vie nue de l’homme libre

le monde où nous vivons est peu plausible. élucubrations de charlatans. s’il se contentait d’être imaginaire

le pouls de la nuance

dans la confusion et la cacophonie des voix, des clichés destructeurs, effaceurs de l’inimaginable. se cramponner au voir, au sentir, comme un démenti, incitant, de par le monde, léguant, tous les jours, bruissement, en vie, soulèvement, en éveil, y mourir

répétitions, contradictions, hésitations. dynamique, brassage, va-et-vient. être incertain, versant la pensée dans le désir engagé à mieux vivre

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la fraîcheur *13

Une œuvre est une tentative de rafraîchissement de l’usure du monde,
d’enterrement de la mort dans la vie,
de vigueur, de flux, que la défaite indiffère.

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