Asclepia

A dix ans, j’ai reçu en cadeau un livre lourd et grand : L’Univers. Des milliards d’années, des milliers de galaxies, de planètes, et des étoiles en nombre infini se présentaient brutalement à moi. L’univers, dont les adultes ne cessent de redéfinir l’étendue, les composants, les provisoires limites.

Je pense que les enfants, petits et grands, sont avides.

En compagnie de mon livre, j’ai passé une folle quantité d’heures, reclus, dans la cave de l’appartement où je vivais, au sous-sol de l’immeuble. Je me suis enseveli dans son atmosphère humide. Pour y descendre, je me cachais dans l’escalier, je ne voulais croiser personne. J’attendais qu’aucune voix ne résonne, qu’aucun talon ne frappe le sol, que toutes les lumières soient éteintes. Je voulais être sûr que personne n’appuie sur le bouton de l’ascenseur. Toutes ces précautions prises, je pouvais traverser le couloir, ouvrir délicatement la porte et la refermer.

Je ne voulais risquer à aucun prix que quelqu’un me prenne ce livre, ne serait-ce qu’un court instant. Je l’avais planqué dans la cave, personne ne nous retrouverait là. Quand je descendais, j’évitais les heures de pointe, celles où la porte de verre du hall était poussée si souvent par des grands, la sacoche de cuir rigide au bout du bras, l’automatisme vissé aux jambes. Installé entre une pile de cartons remplis de vêtements trop petits et sept ou huit bouteilles de vin couchées sur des étagères de fer, je pouvais tourner les pages tranquillement, je pouvais tout voir. Nous étions intimes.

Une fois, le chat blanc des voisins m’a surpris dans le hall. Il avait un regard qui ne me quittait pas, qui me faisait peur. Il s’est mis à miauler et s’est approché de moi. Je lui ai fait signe de partir, je voulais le repousser, mais il ne comprenait pas. Je lui ai donné un coup de pied. J’ai ressenti du plaisir à le faire. J’ai voulu arrêter. J’ai recommencé. J’avais de la hargne contre lui. Les fois suivantes, quand je le voyais, mon corps se crispait, le sien aussi, j’avais envie de le frapper, de coincer son corps entre les portes, en appuyant. J’attendais qu’il approche. J’appuyais. Mon geste me laissait dans son incompréhension, mais il finissait toujours par m’échapper.

Dans la cave, je m’évadais. Les photos d’Armstrong et de Gagarine dans leurs drôles de combinaisons, les cartes de toutes sortes, les formations de constellations, les galaxies, l’énigme des trous noirs, les interrogations sur le big-bang, le creusement vers l’origine de tout. Mes yeux observaient, sans lassitude, chaque image. Les schémas, les graphiques, comme des codes secrets.

J’étais fasciné par les supernovas, la mort des étoiles, une sorte de mort incroyablement lumineuse, au point qu’elle ressemble à une naissance. Mes doigts tournaient doucement les pages, de crainte de bouleverser de mon empreinte tout l’équilibre de l’univers. Je me disais : je veux quitter ce monde, ce monde crasseux de chats blancs qui se laissent martyriser, et d’ascenseurs s’élevant jusqu’au risible quatrième étage.

Le personnage de Giovanni Domenico Cassini me fascinait. C’est lui qui découvrit au XVIIème siècle les satellites de Saturne et la division de ses anneaux. J’appris qu’il était devenu aveugle à la fin de sa vie. Cette vie, pleine de clairvoyance, plongée pour finir dans une obscurité qui me révoltait.

Il fallait que quelqu’un sache. Mon corps et mon cerveau étaient trop petits pour emprisonner une telle dimension. J’en ai parlé à Sara. Un prénom de planète. Elle, je l’aimais. Dès que j’allais chez elle, je lui demandais de me jouer la « lettre à Elise », au piano, surtout le début. Ça me rendait serein. Elle partageait avec moi le constat de l’étrangeté du monde où les adultes nous invitaient à vivre. Par exemple, être assis pendant des heures à l’école ou dans un bureau, au lieu de partir en mission sur Saturne. Nous étions étonnés, déçus que, pendant leur sommeil, les êtres ne rêvent pas de voyages galactiques. Que nous puissions cueillir des mûres en nous piquant les doigts, mais jamais des étoiles. Sara m’écoutait, souriait. Je lui montrais les trésors enfouis dans mon livre, qui ne demandaient qu’à sortir des fins fonds de ma cave, qu’à briller. Nous étions libres, et nous voulions que nos vies se déploient dans l’univers.

J’inventais la planète Asclepia, que Sara et moi avions découverte seuls, aux confins de l’univers, où Sara et moi vivions seuls. D’Asclepia, j’envoyais des messages vers la Terre. Je racontais comment la vie se déroulait là-bas, pour les rendre jaloux. Pour que les hommes réagissent.

Dans le dernier message, je racontais que Sara, au cours d’une sortie dans l’espace, n’était pas revenue. Avait-elle décidé ce voyage, ou l’espace l’avait-elle happée ? Je ne le saurai jamais. Comme personne ne supporte de rester seul, je quittais Asclepia, je retournais vivre sur la Terre.

Pendant mon voyage de retour, j’imaginais le corps de Sara plongé au cœur de notre galaxie. Je passais par Saturne, je dansais près de ses anneaux, mais je ne la retrouvais pas. C’était son désir, peut-être.
Arrivé sur Terre, je découvrais que les hommes avaient écouté mes conseils : la vie y était devenue plus belle.

J’écrivais dans la cave, en m’appliquant, mais de travers, sur les pages d’un cahier sans lignes. Je dessinais Sara disparue dans l’immensité, et moi qui la recherchais.

J’ai fait lire à Sara les dernières pages de mon cahier. Elle m’a demandé pourquoi je la faisais disparaître, pourquoi elle ne revenait pas avec moi sur Terre. Elle a pleuré. Pas moi. Je lui rappelais que ni l’homme ni la Terre n’étaient au centre de l’univers, que le soleil allait tous nous anéantir un jour où l’autre. Je lui offrais au contraire la chance de continuer à voyager dans l’espace inexploré, de goûter à l’apesanteur, flottant dans l’expansion, heureuse parmi les étoiles, caressée par les nuages intersidéraux, insouciante de ce qui précède le temps et lui succède, passante tournoyant vers nulle part, à l’égal des petites comètes.

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