au pays des sans-nom, giacomo todeschini

Un jour, j’aimerais prendre le temps de parler des heures que j’ai passées à jeter un œil, dans les bibliothèques et les librairies, à lire des titres et feuilleter des livres. C’est dans une librairie que j’ai croisé l’essai, précis et passionnant, de Todeschini, qui porte sur le Moyen-Âge. Je ne lis presque jamais de livres médiévaux, ou sur cette période, mais celui-ci, à cause de son titre, qui aurait tout aussi bien pu désigner ceux qu’on ne voit pas, qu’on ne veut pas voir, à notre époque (obscure époque), m’a donné envie d’en savoir plus. Le paragraphe d’introduction qui suit : « L’étude des logiques de formation du marché moderne porte à conclure qu’il y a, dans sa figuration européenne, de profondes racines rituelles et religieuses. La conséquence de cette origine culturelle complexe fut que le « marché » en tant que forme historique de l’organisation sociale intégra et légitima à travers les siècles surtout ceux qui faisaient partie du cercle des « fidèles » : tous ceux qui étaient considérés comme dignes de confiance soit au sens confessionnel, soit au sens juridique. Plus on avance dans l’étude des textes économiques et théologiques qui permettent d’analyser les rapports entre religion et économie, plus il apparaît clairement que la modernisation européenne s’est accompagnée d’un accroissement progressif des critères d’exclusion du marché et de la société », m’a convaincu d’aller plus loin.

Accroissement des critères d’exclusion : voilà qui donne une dimension actuelle à l’étude. Je me fais la réflexion, en lisant ces phrases d’introduction, que cela s’oppose à la démocratie qui, au contraire, a comme principe d’inclure le plus grand nombre. Nous n’y sommes pas. Todeschini analyse les textes religieux et juridiques médiévaux exprimant avec une clarté saisissante, et décidant, selon leurs critères de la validité de la parole : qui est digne d’être entendu, et de la moralité des agissements, qui doit être mis au ban de la société, dans une double volonté de dévalorisation des exclus et de rationalisation des logiques de l’exclusion. Ainsi est construite la masse des infâmes. Ce sont d’eux qu’il est question dans ce livre, sans que nous ayons connaissance de leur propre manière de parler et de penser, cette absence révélant à quel point leur existence n’est perceptible qu’à travers la critique qui en est faite par les autorités qui les marginalisent.

Au Moyen-Âge, l’infamie est définie en opposition à l’image du chrétien comme « citoyen idéal ». La définition d’une échelle de valeurs se fait à partir de la parole du Christ. Des « experts de la foi » jugent les autres, mais sans réciprocité, ce qui engendre de fait un déséquilibre dans l’organisation sociale. « L’infâme » commet des péchés et appartient à l’animalité, au contraire du « bon chrétien ». La question du corps est au centre de l’exclusion : l’opposition entre homme spirituel et homme charnel est décisive. Le mot « juif » désigne alors « toute personne capable de déviation par rapport à la norme, à l’identité conforme. » Ceux qui s’éloignent de la norme instituée sont des corrupteurs potentiels de ceux qui s’y plient. Il faut donc une nécessaire « séparation des espaces », les purs sont éloignés des perturbateurs, dont font partie, notamment, les infirmes mentaux ou physiques, et les étrangers. Cela se manifeste dans le monde juridique, où la crédibilité des témoins est circonscrite aux seuls membres de la communauté chrétienne. Ainsi apparaît une société où les évêques, les juristes, les gouvernants « détiennent le pouvoir de discréditer, d’exclure ceux-là même qui pourraient discréditer leur autorité. » Tout au long du livre, Todeschini démontre de quelle manière ce désir a constamment poussé les hommes qui réfléchissaient à ces questions à élargir le cercle de ceux qui pouvaient être considérés comme « infâmes », selon leurs agissements, leurs métiers, enrichissant les catégories de l’exclusion de nouvelles catégories, affinant ainsi les critères. Deux lieux s’opposent : le centre, et le ban de la société.

La démonstration est limpide, et fait écho à notre époque où le pouvoir démocratique et les richesses, la respectabilité, la parole sont monopolisés par une minorité protégée, et une majorité exclue ou ne pouvant exclure d’être un jour exclue. Il arrive cependant que les classements soient difficiles à faire, compte tenu de la complexification des critères. Par exemple, certaines exclusions doivent-elles être « de fait », comme dans le cas d’un fils illégitime ? La renommée fragilisée de membres importants de la communauté, comme un prêtre qui a une femme, donc impur, peut aussi fragiliser le pouvoir. Mais ces personnes haut placées qui font preuve d’actes scandaleux sont peu nombreuses. Et puis les hommes au pouvoir entendent conserver la maîtrise des opérations. C’est ainsi que dans le monde du commerce, on n’est reconnu fiable que si l’on appartient aux plus riches. La légitimité se fonde sur « la réputation » et la « crédibilité ». De ce fait, l’usurier est donc un « individu scandaleux et déshonoré », dans le sens où il s’approprie des richesses qui échappent à la communauté chrétienne, menace de détruire ainsi l’ordre social, et instaure avec l’argent de nouvelles règles d’organisation dans la société.

Passons aux pauvres. Todeschini rappelle que le mot a longtemps désigné «la notion d’absence, d’insuffisance, de manque, d’infériorité», avant de signifier la «privation économique». Elle constitue une «catégorie à risques» que le mot marginal permet de définir plus exactement. Suspects par principe, la torture était alors un moyen, lors d’un jugement, de leur extorquer des aveux. Le mendiant fait partie des pauvres. Malgré l’émergence de la pensée des Franciscains qui faisait du vœu de pauvreté une façon de se rapprocher de la parole du Christ, la pauvreté des mendiants est toujours considérée comme un péché : c’est une distinction nécessaire pour conserver des frontières nettes entre les catégories de la société. Et c’est là que l’on retrouve dans les pages de l’étude la notion d’évaluation, si présente à notre époque, dont la finalité est de juger et d’exclure certains de la bonne société. Cela conduit à une «inquiétude sociale, largement partagée, caractéristique des débuts de la modernité». Pour être reconnu comme appartenant aux citoyens respectables, il convient donc de se faire remarquer, d’être au-dessus de tout soupçon. Il y a le centre et la marge, les dominants et les subordonnés, les pauvres, dont Todeschini dit que leur nombre augmente de façon «vertigineuse» entre le XIV° et de XV° siècle.

Plus loin, l’auteur aborde la confession, qui apparaît comme un moyen efficace de ne pas révéler les écarts de comportement au vu et au su de chacun, et de maintenir les bonnes réputations de façon trompeuse. Celui qui parlerait, le calomniateur, serait un infâme. Pourtant, au sein des bons chrétiens se font jour des actions déshonorantes (certains dirigeants de notre époque en commettent aussi, hélas. Il y a des « calomniateurs » qui estiment nécessaires de divulguer au public les agissements de ceux qui se croient au-dessus des autres. Certains voudraient qu’ils soient encore considérés comme des infâmes, qu’ils ne puissent pas parler. Mais ils parlent, et voilà que les calomniés sont démasqués. Les temps changent un peu). Le cercle des déshonorés s’élargit ainsi à certains de ceux qui se croyaient à l’abri, et Todeschini rappelle le déshonneur moderne du criminel à qui est quasiment interdite toute réintégration dans la société. De ce point de vue, rien n’a changé.

Dans une page saisissante, Todeschini raconte qu’un paysan a voulu ressembler exactement à François d’Assises ; on lui a permis de s’y essayer. Cruel aveu du fait qu’il n’y avait pas d’autre choix que de subir la condition d’infâme, sinon celui de se conformer à un modèle extérieur « pur », au point de se nier soi-même, comme si son existence était une impossibilité.

Pourquoi le monde claudique tant, pourquoi il avance sans se soucier des masses de ceux qui le définissent aussi et qu’on stigmatise et qu’on abandonne dans un coin ? Todeschini nous aide à y voir un peu plus clair dans la généalogie de cette volonté d’exclure certains citoyens du centre des décisions, de la faire subir à un nombre croissant, dans un souci de conservation du pouvoir, de maîtrise de la cité (le fameux spectre de « l’anarchie » qui nous pendrait au nez). Pourtant, les manifestations déshonorantes venant de ceux qui sont censés être exemplaires ne manquent pas.

(éditions Verdier, traduit par Nathalie Gailius)

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