bas la place, y’a personne, dolores prato

Ça commence par la naissance et la mort réunies dans le même premier paragraphe : « Je suis née sous une petite table. Je m’étais cachée là parce que la porte d’entrée avait claqué, c’était que l’oncle rentrait. L’oncle avait dit : « Renvoie-la à sa mère, ne vois-tu pas qu’elle meurt chez nous ? » Dolores Prato commente un peu plus loin : « Ce premier petit bout de monde emmagasiné dans ma mémoire, je le vois comme maintenant je vois ma main qui écrit. » C’est le point de départ d’une immersion presque hallucinante de précision dans la vie d’une gamine et de tout ce qui l’entoure, objets, vêtements, pièces, maisons, portes, rues, voisins, anecdotes, mots, phrases, rituels, jeux, maladies, métiers, peurs, fleurs…

Elle vit dans un village des Marches en Italie, fin XIX°, début XX°. Sa mère, son père, on apprendra à peine qui ils sont. Des êtres qui abandonnent celle qui est née de leur relation. Dolores est recueillie par des cousins de sa mère, un frère et une sœur qu’elle nomme ses « oncles ». Lui est curé. Elle, n’est pas maternelle. Dans ce renversement de l’ordre des choses, de cette naissance solitaire qui s’apparente à une mort, Dolores Prato semble avoir puisé toute son énergie vitale. Elle l’exprime dans ce chiasme au sujet de sa ville, Treja : « Moi, je n’appartenais pas à Treja, Treja appartenait à moi. » La ville est, bien davantage que le décor où elle vit, son paysage intérieur. Sa capacité phénoménale à observer la comble de multiples espaces où se reflètent la géographie des lieux et la vie des êtres qui peuplent ses journées. Et cela vaut aussi pour tous les objets, tous les mots, toutes les scènes que Prato restitue dans ce livre massif avec une conscience extra-lucide et généreuse. Chaque page, chaque paragraphe sont le témoignage inusable de son acuité d’observation et de son désir d’être vue telle qu’elle est. La solitude, condition à laquelle elle semble inlassablement attachée, comme à une fenêtre de cellule, est ce qui lui permet une vision si fine et si forte des êtres et des choses qui l’entourent, mais aussi d’elle-même et de sa condition : « Un brouillard épais sans écho cache tout, parfois une trouée de soleil. De ces déchirures vient le peu qui survit ; mais ce peu est à moi, à moi seule, et même l’absence de temps est à moi. […] Dans l’abandon, il y avait le repos et l’autonomie de la vue. […] Ma seule certitude, la brisure entre un banc de brouillard et l’autre, captée par ma sensibilité, non par ma mémoire qui n’existe pas. » L’intelligence de Prato enfant a consisté à transformer l’abandon subi en énergique volonté de découvrir seule de quelle matière le monde peut être fait : « Ne pas avoir été adorée me sauva de la balourdise. L’abandon m’habitua à me débrouiller toute seule ; l’imagination époustouflante qui me fait trouver la solution du moindre problème pratique, à condition qu’il ne soit pas économique, à là sa racine. Conséquence directe, ne jamais demander « pourquoi ? » »

Si nous pouvions nous inspirer de ce livre comme éloge du temps libre et de l’observation patiente des faits de la vie, nous aurions une tout autre conception de l’éducation. Mais le temps presse. Les heures doivent vite succéder aux heures. Vite, les connaissances doivent s’ajouter à celles qui précèdent, il faut comprendre, mais former au fond un tas confus. La quantité des pages du livre de Prato consacrées à l’approche des êtres, des lieux et des objets, est le résultat d’une autre conception de la vie : la description et le dévoilement du sens des actes et des pensées : « Si je n’avais pas eu solitude et silence alentour, je ne me serais pas attardée comme je le faisais sur les merveilles qui jaillissaient de toutes choses ». C’est ainsi que chacun respire, l’observateur et l’observé. Prato raconte la joie dense qu’elle a ressentie les quelques fois où avec son oncle elle est partie marcher à la découverte des choses inconnues : « Il ramassa un caillou qui avait entre eux parties blanches une bande intérieure rouge, un sandwich au jambon. « Pierre à feu ; en cognant dessus, le feu s’alluma. » C’est à l’intérieur d’un caillou de Treja que commença le mystère de l’univers. » Le temps qu’il faut pour sentir l’essence d’un être, d’un lieu ou d’un objet est ce qui la rend si vindicative au sujet de la création des trains : « Avec les trains, les lieux fuyaient, ne restaient pas figés pour se laisser contempler », comme si l’abandon ne concernait pas seulement les êtres, mais aussi chaque élément qui compose le monde à découvrir.

La solitude a été au cœur de la vie de Prato, parce qu’elle a été scandée très tôt par la séparation. Dans le récit de Prato, elle est omniprésente ; c’est, dans son expérience, l’alliée nécessaire de la liberté parce qu’elle ne reste pas figée : elle offre au contraire la possibilité de rencontres avec tout ce qui l’entoure : « La solitude me donnait les émerveillements, les émerveillements effaçaient la solitude ». On retrouve encore dans cette phrase l’efficacité du chiasme à mettre en valeur la relation, le croisement, de termes qui semblent être incompatibles. Chaque développement, court ou qui s’étend, est un émerveillement, parce qu’il ne fige jamais mais restitue du mouvement à ce qui est décrit ou raconté, fidèle à ce que Prato donne comme définition de la vie : « Marcher sans halte possible, c’est ça la vie, marcher sans savoir ce qu’il y aura de l’autre côté quand nous tournerons le coin. Ici il y a un caillou, une fleur, un chat, un bébé qui disparaît sans mourir, un arbre, un ami, soleil, nuage et, nature mêlée à la nature, la douleur obstinée. Si l’on scrute pour savoir ce qu’il y a de l’autre côté, seul répond l’effroi de la question. »

 

(éditions verdier)

Ce contenu a été publié dans lectures. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *