blanche et marie, per olov enquist

Nous ne sommes pas si naïfs, la boue ne manque pas. L’homme est doué pour se vautrer. « Quand on est à la recherche d’un nouveau monde, il ne faut pas craindre la vieille boue qui vous colle aux jambes », écrit le narrateur de Blanche et Marie, de Per Olov Enquist. Mais elle n’est pas uniforme. Dans Scandale, de Kurosawa, le peintre, Ichiro, remarque le reflet d’une étoile dans la mare de boue qui stagne près de la maison d’Hiruta, son avocat ; elle lui fait penser à la fille tuberculeuse d’Hiruta, mais aussi à l’avocat lui-même, qui pourrait bien se mettre à scintiller à son tour, à sortir du regard univoque et dévalorisant qu’il jette sur lui-même. Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». La boue du passé, la boue dans les regards, c’est avec et contre elle que Philippe Pinel a dû avancer lorsqu’il a eu la volonté de dire que des femmes emprisonnées dans des conditions abjectes à la Salpêtrière devaient être libérées de leurs chaînes. Pinel est ce médecin du XVIIIème siècle qui veut prendre soin des êtres qu’on laisse croupir dans l’humidité, la pourriture, et qui ne cède pas devant les hostilités. C’est toujours apaisant et stimulant de savoir que cela se produit. Pinel n’occupe que quelques pages du roman d’Enquist, mais cela irradie, comme cette femme considérée comme folle, enfermée à la Salpêtrière, qui se découvre des talents de danseuse, Jane Avril (joli mois, joli pseudonyme), dont Enquist dit qu’elle « se détache d’elle-même ». Il est toujours bon de s’éloigner des routes tracées par les autres. On marche et on pense dans la boue, autour de nous, à l’intérieur de nous. Elle aveugle et ralentit. Enquist dit de son roman qu’il parle de l’amour, tout comme les carnets de Blanche Wittman sont écrits dans la quête de la définition de l’amour. C’est ce qui relie les personnages de ce roman (Blanche, Pierre et Marie Curie, Paul Langevin, Charcot) à la construction décousue, déroutante, qui ne s’en cache pas : « on est obligé d’avancer à tâtons ». Comme quand un jeune, amoureux d’une fille qui a perdu son collier dans le sable d’une plage (autre genre de boue, sèche), d’une fille qui n’a pas la force de se consacrer à sa recherche, n’abandonne pas, a la volonté de gratter patiemment dans le sable, de creuser et retourner les grains dans sa main aussi longtemps qu’il faudra et réussit, contre toute vraisemblance, à retrouver le collier, cherche ainsi, peut-être, à clarifier, au moins pour lui, pour la fille aussi, si elle se sent libre d’être réceptive, à quoi pourrait ressembler l’amour : quelque chose comme désirer consacrer son temps à l’intuition et à la recherche du don, afin qu’il redevienne neuf. Ne pas abandonner ce qui embellit (un cou) et à tout moment peut se retrouver enfoui dans la boue, ou dans les prisons, perdu aux yeux des autres. Besoin d’une bouée pour bouter sa boue, la boue. Dans une autre page, Enquist oppose sa mère, qui abandonne la recherche de l’amour après la mort de son mari, à Marie Curie, qui agit au contraire dans le désir de ne plus vivre dans le deuil : « On n’est pas obligé de se résigner ». Philippe Pinel rend au jour ces femmes folles et sales, scandaleuses, gênantes, pour les autres. Comme Marie Curie, on brouillonne des rayonnements, des irradiations. Ils peuvent brûler gravement et redonner de la vigueur à la vie.

(traduit par Lena Grumbach et Catherine Marcus, éditions actes sud, livre papier et numérique)

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