buée

Hésitation, pour la lettre B, entre baleine et buée. Physiquement, ce sont deux extrêmes. J’ai finalement opté pour la buée, car Melville a écrit Moby-Dick (certes il s’agit d’un cachalot…), et ce n’est pas facile de parler de baleine après Melville. Cela paraît indéfinissable, la buée. Le mariage du chaud et du froid. J’aime ce mot d’une seule consonne et de trois voyelles d’affilée, j’aime le prononcer, les lèvres s’avancent puis s’écartent, comme pour laisser passer l’air chaud de la bouche sur la surface froide. Bu-ée. Enfant, sur une vitre de fenêtre de notre appartement, de la voiture, j’ai souvent soufflé pour créer de la buée, et ensuite écrit un mot ou dessiné quelque chose sur la surface embuée. Quel enfant ne l’a pas fait ? On peut tout y écrire. Son prénom et son nom, celui de la personne qu’on aime, un point d’interrogation, un dessin, le plus souvent un visage ou un corps, un cœur. Vite effacer. Recommencer tant qu’on veut. La buée reçoit comme une confidente nos secrets d’enfance qu’on peut gommer par peur d’être démasqué. La buée rend possible une œuvre éphémère, qui se noie dans son réchauffement. Dans une voiture, pendant de longs trajets d’hiver, on a le temps d’observer pendant des minutes entières les gouttes peu à peu glisser sur la buée de la vitre, bleue, noire, éclairée par intermittence par les phares qui nous croisent dans la nuit. Nos pensées les accompagnent, bercées parfois par une musique qu’on aime. Les seules fois où elle dérange, c’est sur les lunettes de vue, de plongée. Alors, elle n’est plus celle qu’on observe, mais celle qui nous empêche d’y voir. Rien de plus facile de la faire disparaître. Un simple mouchoir en papier suffit. Buée est sœur de rosée : même phénomène, mais sur des plantes, des pétales, dans la nature. Là aussi, la fascination que cela générait, quand j’étais enfant, de voir des toiles d’araignée, le matin, brillantes, entre les branches des arbustes, dans le petit jardin au rez-de-chaussée, grâce aux gouttes de rosée capturées, comme un collier de perles, que je ne pouvais offrir à mon amoureuse qu’en imagination. Et puis l’amour, comme chacun sait, ne consiste pas à capturer sa proie. De toute façon, elle devait, comme tout le monde, avoir peur des araignées et de leurs toiles. Elle se serait enfuie en courant. L’imaginaire de la buée appartient, il me semble, à l’enfance. Devenu adulte, ce n’est plus notre domaine. On prend le volant. On râle à cause des traces de doigts des enfants sur la vitre. Et la baleine ? Elle n’a sans doute jamais croisé de toile d’araignée, et n’a nulle part dans l’océan une surface vitrée où déposer de la buée avec sa bouche immense. Dommage, il y aurait de quoi écrire.

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