cap au pire, beckett

La quantité invraisemblable de mots écrits et prononcés, en y pensant, sans même y penser, dans un flot continuel. Je me souviens de ce prof à Paris VII-Jussieu, disant ne pas vouloir ajouter des écrits à tous ceux qui existent déjà. J’avais été surpris, je n’avais pas compris. La quantité invraisemblable d’histoires, de personnages, aussi.

Beckett redonne au mot économie de la force.

Il faudrait que je me fasse discret.

La dernière phrase du premier paragraphe de Cap au pire est aussi la dernière phrase du texte : «Soit dit plus mèche encore.». Le premier mot, comme le dernier : «Encore». Première leçon : ne pas déborder. Paragraphes, phrases, écrire, c’est couper.

À force d’essayer, à force de dégoût, il y a un « corps » et un « lieu ». Enfin, n’exagérons rien : un « sol », « des os » et « un reste d’esprit ». La « douleur » accompagne immédiatement. C’est elle qui les fait tenir debout.

Est-ce qu’il y a un avenir ? Après tout ce que l’humain a déjà raté, de menu ou de prodigieux. L’avenir, c’est dans la phrase fameuse de Cap au pire, tatouée jusque sur le bras d’un joueur de raquette et balle jaune, qu’il se glisse : « Essayer encore. Rater encore. Rater mieux». Réponse au « To be or not to be » d’Hamlet ? Qu’est-ce qu’on fait, là ? On fait, ce qui revient à dire : on dit. Plutôt que «rien», « l’imminimisable minime minimum» (expression extraordinaire) ; plutôt que personne, «un vieil homme et un enfant » (passé, avenir). Que faire ? Que dire ? : «tant mal que mal s’en vont comme un seul.»

Un cap.

«Quels mots pour quoi alors ? Comme ils presque sonnent encore». Presque. Le vide lui-même n’est pas tout à fait lui-même : «Ce petit peu de vide seul».

Verbes souvent réduits à leur forme infinitive, pronoms, déterminants se font rares. Mais avec eux on peut encore s’exclamer : «Comme parfois ils presque sonnent presque vrai !». «Et prendre courage».

C’est assez, ça suffit.

Beckett réinvente notre humilité.

(Worstward Ho, traduit par Edith Fournier. Editions de Minuit)

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