chronique du virus (11)

À l’annonce de la livraison des masques, qui a tant et inexplicablement tardé, des hourras ont immédiatement envahi les rues. Nombreux ont été celles et ceux qui ont souri, et parfois ri. C’était comme s’ils entrevoyaient la fin de la guerre. On pouvait donc sortir, ce n’était pas un rêve. L’existence allait redevenir moins pénible. La perspective d’aller dans les magasins, de croiser d’autres femmes et d’autres hommes dans les rues était plus sûre, plus légère. Le jour fatidique arrivé, il fallait voir les gens se ruer aux centres de distribution ! Quelles bousculades ! On se serait cru à l’ouverture des magasins au début des soldes ! Et c’était gratuit ! A peine masqués, certains exaltés ont cru bon d’innover en s’embrassant dans les rues comme les amants du baiser de Magritte. C’était un grand trouble étrange que ressentaient ceux qui les observaient. Mais les désagréments ont vite commencé : certains l’utilisaient à l’envers, rendant inefficace la protection. Ceux qui s’en apercevaient riaient, se moquaient. Des plaisantins ont surnommé ces maladroits les Dagobert. Et les porteurs de lunettes ont rapidement remarqué que les masques les plongeaient dans un brouillard désagréable, apparaissant et disparaissant au rythme de leur respiration. Ils se cognaient aux poteaux, ils bousculaient des passants qui leur criaient de faire attention. Le choc a été d’autant plus grand lorsqu’on s’est aperçu que des masques étaient trop petits, ou que des élastiques étaient trop fragiles, cédant à la moindre pression un peu forte de qui l’enlève sa course achevée. On vit ainsi quantité de masques abandonnés par terre. Se dessinait sur les trottoirs comme un tapis de désillusion. Malgré la pénurie qui a vite refait son apparition, personne ne les ramassait. La désarroi a pris des proportions telles que plus personne n’a voulu les porter. C’est ainsi qu’il y a eu une recrudescence des décès, que chacun apprenait, bouche bée. Non pas seulement une recrudescence du nombre de morts, mais aussi du nombre de visages où s’est effacé l’espoir de ne plus vivre confiné.

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