chroniques du virus (12)

Heureusement, certains ne succombaient pas au virus.

Il n’a jamais su pourquoi l’amour de sa vie l’avait quitté juste après l’annonce du confinement. Il a pris sa voiture, il a roulé toutes fenêtres ouvertes jusqu’à épuisement du carburant. Ne pouvant ni repartir ni être ravitaillé, il a attendu le carambolage.

Assise sur le siège de sa chambre, elle voulait atteindre la fenêtre pour regarder fleurir les plantes et les arbres. Ses jambes ne lui permettaient plus. Elle voulait atteindre son lit pour se reposer d’attendre, ses jambes ne lui permettaient plus. Alors elle a fait le vœu qu’on lui permette d’atteindre un cercueil. Son cœur, y mettant tout son cœur, lui a permis. Elle n’a pas eu le temps de remercier.

Elle est morte dans son petit jardin de ville, plongé dans l’ombre, épuisée par un ennui monumental. Etouffée par son inertie. Elle avait de longues jambes fines de danseuse et de trapéziste qui n’en pouvaient plus de trembler.

Ils ne voyaient plus, de la fenêtre de l’unique pièce qui leur servait d’appartement, sur l’immense autoroute à quatre voies, que quelques rares voitures passer. C’étaient, en majorité écrasante, des ambulances et des voitures de policiers. Ils ont pensé que c’était grave. Ils ont imaginé que la vie avait fui, ou que la vie mourait. Ils étaient privés de leur seul divertissement quotidien, de leur interminable bande-son diurne, nocturne. Ils ne leur restait plus qu’une chose à faire.

Plus de bateau. Plus de haute mer. Plus de réveil conquérant à une heure du matin. Plus d’allégresse des vagues. Plus de plongeon. Une débandade sans pause. La trahison a eu raison de sa raison. Il ne pouvait plus se traîner ainsi.

Elle levait la tête vers le ciel. La plupart du temps, il était d’un bleu vif. Immaculé. Mais elle voulait des nuages. Elle jetait un œil pour vérifier. Plus de nuages. Comme s’ils ne sortaient plus du tout. Une fois, si : ils étaient nombreux, des très grands, des petits. Ils circulaient tranquillement, personne ne les poursuivait, leurs sommets étaient d’un blanc vif et pur, illuminé par le soleil. Le contraste avec le bleu du ciel était frappant. Leur base était plus sombre, bleu-gris. Cela leur donnait une allure de tapis mousseux, à l’attraction irrésistible. Elle n’a pas pu résister à la tentation de les rejoindre.

Elle était clouée au sol depuis des semaines. Ça ne lui était plus arrivé depuis des dizaines d’années. C’est la seule chose qu’elle aimait passionnément faire, décoller. Elle quitta son appartement, elle s’est dirigée vers l’aéroport. Les pistes étaient vides et silencieuses. Elle se mit à courir, elle qui ne le faisait jamais avant. C’était long, c’était épuisant. Elle réussit malgré tout à atteindre la fin de la piste, qui laisse place à des champs abandonnés aux rejets de kérosène. Il ne lui restait plus qu’à creuser la terre tant qu’elle pouvait.

D’autres qui ne mouraient pas sombraient dans l’oubli de la joie.

Ce contenu a été publié dans chroniques du virus. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *