chroniques du virus (13)

Il a attendu la nuit pour sortir. Il a fermé la porte de sa maison, franchi la grille de son petit jardin, il s’est dirigé calmement vers la maison rouge au toit d’ardoise noire qui lui plaît tant, quelques rues plus loin. Elle est devenue une étape dans ses promenades quotidiennes. A chaque fois qu’il passe devant elle, il reçoit comme une petite décharge électrique. Un jour, il y vivrait peut-être. Il aimerait. Cette maison est sans doute habitée, mais jamais il n’y aperçoit quelqu’un s’y déplacer, jamais il n’entend une voix, jamais il ne voit quelqu’un y cuisiner, ou s’asseoir à la table. En revanche, il entend parfois de la musique. Son charme sur lui était si grand que la maison semblait l’inviter.

Il poursuit son chemin. Il veut aller là où l’horizon s’élargit. Comme il s’y attendait, les rues sont désertes. La nuit les a déblayées de la vie des autres. Il avance tranquillement. Les éclairages des rues sont trop puissants. Ils ne laissent pas à la nuit le loisir d’être elle-même. Cela l’empêche, lui aussi, de passer inaperçu. Il y a des contrôles. Il a la ferme intention de ne pas se limiter à l’unique heure prescrite, autorisée, ni au seul kilomètre d’éloignement possible. Pour éviter les risques d’arrestation, il a pris la précaution, avant de partir, de remplir plusieurs feuilles d’autorisation exceptionnelle, avec à chaque fois une heure de départ et une adresse différentes. Cela doit lui permettre de marcher toute la nuit. Mais s’il tombe sur un policier zélé, s’il est fouillé, puisque c’était autorisé ? La riposte lui était venue comme un éclair : au fur et à mesure des heures, il ferait des autorisations périmées des confettis, et les égrènerait dans les rues, comme les rimes dans «Ma bohème» de Rimbaud, comme les cailloux dans le conte. Ce serait donc, contrairement au Petit-Poucet, pour supprimer les traces de son point de départ, même s’il sait qu’il y retournera.

Il ne se sent plus en cage. Il s’arrête devant certains jardins pour sentir les glycines, les roses, les lilas qui s’offrent aux passants. Leur parfum est enivrant, puis il s’évapore aussi vite qu’il a surgi. Un autre arbuste aux fleurs blanches, dont il ne connaît pas le nom, sent délicieusement bon. C’était fascinant de penser que de la nature émanaient des odeurs. Il plaint ceux qui ont perdu leur pouvoir olfactif. Il fredonne doucement la chanson d’un artiste mort quelques jours auparavant. Il y parle des désirs d’une femme, sans limite, de désirs extraordinaires, de renversement de l’ordre des choses, de jouissance de la vie extatique, de « prendre le large ». Il aime cette femme, il voudrait la croiser cette nuit, à l’abri des regards indiscrets et du bruit salissant de la banalité. Elle l’accompagne en pensée, mais il voudrait aussi son corps. Il la voit nager dans un lac d’huile, les mouvements de son corps parfaitement synchronisés la faisant avancer vite et sensuellement. Il observe son corps glisser sur l’eau. C’était le fruit d’heures d’entraînement difficiles, mais qui s’étaient fluidifiées dans ses jambes, dans ses bras, dans la liane souple de tout son corps. Elle est follement désirable. Il la regarderait nager des heures. Il attend tranquillement le moment où elle sortira de l’eau, où elle essorera ses cheveux bruns avant de les laisser retomber sur ses épaules nues. Il regarde son corps, que la croissance et la discipline ont parfaitement dessiné, marcher. Il a beaucoup à vivre. Il la suivra enfin où elle l’attend. Elle ouvrira ses bras en souriant quand il approchera d’elle. Il pourra caresser tout son corps toujours humide, pour en vérifier la réalité et l’avaler, et elle aussi pourra faire de même.

La nuit est silencieuse. Il est loin de chez lui maintenant. Il éparpille toutes les heures ses confettis. Il approche du lac. L’accès est interdit, cloîtré par des barricades. Des panneaux signifient clairement l’interdiction d’y entrer. Il y va quand même, car c’est ce qui l’anime, cette nuit, s’éloigner. Plus loin, un groupe de quatre adolescents forme un cercle. Ils parlent bas, cachent celui qui allume un joint. Il croise une femme qui court lentement. Il se déshabille et descend jusqu’à l’eau fraîche du lac. Il nage dans l’eau noire. Tout le monde cherche à s’alléger de quelque chose.

Quand il sort de l’eau, il a froid. Il se frotte énergiquement avec ses vêtements, avant de se rhabiller. Les conditions étaient réunies pour que, sur le chemin du retour, la belle nageuse se joigne à lui. Tout le monde dort. Ils se donnent la main. Ils se parlent peu. Les chiens n’aboient plus. Ils écoutent le calme avant l’ardeur. Ils pensent à la même chose. Elle l’invite à entrer dans la maison rouge.

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