chroniques du virus (14)

Pour les épargnés et pour les guéris des tremblements, ce n’était pas un rêve, ces évanouissements. Ils marchaient beaucoup pour se réchauffer un peu. Subitement, quelqu’un tombait dans son appartement, dans un magasin, dans un escalier, dans la rue. Le bruit que cela faisait parfois ! Les cris qu’on entendait ! Les chutes de vélo, de trottinette, de moto devenaient habituelles, quotidiennes. Au début de cette épidémie d’évanouis, l’instinct d’entraide l’emportait encore. On venait relever le corps, s’enquérir de sa santé. Mais c’était prendre le risque du contact. Et si c’était contagieux ? Très rapidement, si un passant voyait ou entendait tomber quelqu’un, il continuait son chemin, tête baissée. Il se disait que de toute façon, il n’avait ni gants, ni masques, qu’il n’y pouvait rien et que c’était trop dangereux. Chacun avait pris le soin d’obéir à la lettre aux ordres entendus à la radio : ne pas approcher d’un autre, sinon le virus se propagerait invariablement. Il finira par arriver jusqu’à moi, se disait-on. Il fallait espérer ne pas être là quand quelqu’un, n’arrivant pas à se relever, était comme à l’abandon, couché sur le trottoir, pendant des heures, pendant des jours, se recroquevillant peu à peu dans le silence de sa solitude, gênant le passage. Il fallait espérer ne pas être là quand, au volant d’une voiture ou d’un autobus, grisé par la faible densité de circulation, tout à son plaisir de pouvoir appuyer sur le champignon pour une petite pointe de vitesse galvanisante, le conducteur ne verrait pas le corps tombé sur la route, obstacle malencontreux qui freinerait brutalement et égoïstement le plaisir pris à foncer. Les enquêtes et les études médicales concordaient : qui croisait quelqu’un gisant sur le sol sans lui porter secours devenait subitement aveugle. Qui entendait quelqu’un appeler au secours sans lui venir en aide devenait invariablement sourd. Qui ferait le compte des évanouis, des sourds et des aveugles ?

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