chroniques du virus (3)

Il semble qu’il y ait une épidémie de chroniques sur le virus. Mais qui n’est pas phagocyté ? Qui n’a pas quelque chose à en dire, une émotion à partager ? Parle-t-on d’autre chose ? Il y a de la paralysie dans l’air. À force d’être les mêmes depuis des jours et des jours, les gants de la boulangère sont troués. Les trajets que l’on s’autorise quand on sort sont proches de l’invariable. Que ferait Rimbaud des ordres de confinement ? Il est midi environ, je cours dans les rues presque désertes, je me rassure sur ma souplesse, je choisis les trottoirs ensoleillés ou la route libérée des moteurs, je regarde les façades et les jardins, je ralentis parfois (avant de repartir de plus belle), une femme sort de chez elle et me surprend de ses yeux inquisiteurs. Le vent fraîchit un peu. Dans le magasin, dit la caissière, les paquets de farine sont pris d’assaut chaque matin. Dans les rues, des hommes courent. Des hommes marchent avec un masque, d’autres fument sans. Et dans des maternités des enfants naissent. Ils ne sont pas informés de la situation que tout le monde a en tête. C’est le moment pour eux d’entrer en scène. Parfois ils s’appellent Paul. Paul ne sait pas qu’en ce moment il ne faut pas s’embrasser, se toucher, s’approcher. Il est occupé à la création de son lien avec le petit univers neuf qui l’entoure, à lui donner peu à peu l’envergure sensorielle dont il a besoin pour s’épanouir. Ce n’est pas anodin, par les temps qui courent (muni d’une autorisation, tout le monde a le droit de courir) de réinstaurer de l’affection dans un monde soumis à la désaffection, de recevoir et produire de la vie (et des foulées, qui elles aussi rapprochent certains, dans n’importe quel parc à disposition, ça viendra).

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