comment supporter sa liberté, chantal thomas

Si l’on tente un décompte des moments où cela nous arrive, de supporter notre liberté, la liste pourrait bien être maigre… Bien souvent, les occasions ne se présentent pas à nous, sans doute parce que la liberté est un désir permanent, mais qui nous fait peur quand il se présente à nous, parce qu’on ne s’y prépare pas, parce que les incitations sont rares, heurtent nos habitudes, les contraintes auxquelles on est soumis. Pourtant, l’enfant qui joue démontre que les ouvertures sont nombreuses. Mais l’autorité adulte se rappelle à l’imaginaire pour y mettre un frein : on n’est pas là pour s’amuser, on n’a pas le temps. Jalousie de ceux qui ne savent plus profiter de la liberté ? L’enfant provoque l’adulte dans son appréciation du temps libre. Il sait quoi faire, l’enfant, il sait comment laisser le temps déborder. Mais, comme pour les fleuves, les adultes usent de leur pouvoir d’adulte et organisent leur propre temps pour circonscrire les fleuves et les enfants.

Lors de ma première lecture de cet essai épatant de Chantal Thomas, j’avais été frappé par une citation de Blanchot, par sa force de dévoilement d’une illusion : « Sans la prison, nous saurions que nous sommes en prison ». L’homme construit sa propre opacité, son leurre de liberté, de façon à ne pas être confronté à sa propre prison sociale, intérieure. Chantal Thomas la discute, cette phrase, en minimise la portée, en rappelant la différence de condition qui perdure entre un être emprisonné et un autre. Oui, mais elle éclaire notre condition d’être contenu par des règles et des méthodes qui le renferment, qui le réduisent, presque invariablement.

C’est pour cela que réside dans le refus, la grève, la fuite (Rimbaud), la soustraction, le loisir, la solitude, le non (Michaux), une vitalité qui aide, qui sauve, qui (ré)anime l’homme dans sa capacité de liberté.

Et aussi : « comment se laisser surprendre par soi-même ». Tenter de prendre ce chemin de la surprise.

Chantal Thomas intitule l’un de ses chapitres « Le néant du tourisme ». Elle s’appuie sur Un voyage en Italie de Guido Ceronetti, qui a des mots impitoyables sur le tourisme : « Le très méchant sortilège touristique supprime tout rapport avec la réalité : dans le tourisme, ni la vie ni la mort n’existent, ni le bonheur ni la douleur : il y a seulement le tourisme, qui n’est pas la présence de quelque chose, mais la privation, contre paiement, de tout. Les touristes sont des ombres… ». Le guide touristique, en ce sens, est celui qui empêche de se perdre, qui pousse à ne pas passer à côté de l’essentiel, de l’incontournable. Mais du coup, cette façon d’imposer emprisonne le voyageur dans un chemin prévu à l’avance, stéréotypé, où les bifurcations, les arrêts, les échappées dans l’espace et dans le temps, deviennent difficiles, voire impossibles. Notre liberté de cheminer est rangée dans une valise, bien fermée.

En relisant ce chapitre, j’ai pensé à ce que c’est qu’être professeur de lettres, traditionnellement. Une sorte de guide touristique qui mène son groupe, de main de maître. Qui balise par avance le chemin de la lecture, en dirige la lecture académique, classique, qui dit ce qu’il faut lire et comprendre, et ce faisant, qui ne laisse pas les élèves déborder à leur façon, à partir de leur lecture personnelle du texte, et s’emparer de l’œuvre sans chemin préétabli. Une lecture devrait être, aussi souvent que possible, une rencontre entre deux interlocuteurs qui ne se connaissent pas en dehors du texte, lieu de la rencontre où il est possible d’intervenir et de dialoguer librement. Sans quoi la lecture perd de sa sève, reste étrangère à la réalité du lecteur qui du coup la regarde comme un objet inerte, abstrait, un objet touristique imposé par un autre, figé. Il faudrait se déshabituer à diriger la lecture dans la direction que les autres ont lu, lâcher la laisse, offrir un espace de liberté aux élèves, les déshabituer à attendre que le guide dise quoi penser. Supporter sa liberté et se laisser surprendre.

(Editions Rivages poche, petite bibliothèque)

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