courbe

Quand je m’observe en marchant dans la rue, en passant devant une vitre, par exemple, je remarque que la position de mon corps est légèrement courbée, vers l’avant. Je suis une courbe qui marche. Cela peut faire penser, un peu, à une sorte de parenthèse ambulante. Mauvaise et vieille habitude que de ne pas marcher droit, jamais corrigée, ou sinon quelques secondes, avant d’oublier presque aussitôt. Je ne ressemble pas à une ligne droite, c’est ainsi, ce n’est pas voulu. Ce qui m’attire dans une courbe, c’est la possibilité d’y voir un paysage qui change. Une courbe, une bifurcation. Il y a quelque chose d’autre à voir. La main peut dessiner autant de courbes qu’elle le souhaite, dans un pré, sur une feuille, un tronc d’arbre, sur un corps (alors, elles s’apparentent à des caresses, ce dont est privé par Fanny, la femme qu’il aime, Sidner, le personnage de L’Oratorio de Noël de Tunström, et qui va le conduire à voyager sur tout la courbe de la planète, pour relier la Suède à la Nouvelle-Zélande, et à renouer avec les caresses), sur les pages d’un livre ; elle se promène, elle recherche quelque chose, ou prend son temps : qui sait si une apparition ne se prépare pas. Une œuvre d’art est aussi une courbe : elle part du chemin que la réalité propose (ou impose) et crée à partir d’elle une courbe différente qui vient proposer autre chose, creuser dans le réel un autre sillon, l’enrichir de son expérience neuve. La courbe peut supposer aussi l’emploi de la force : comme on parle de courber le dos, ou de plier l’échine, parce que des coups menacent, on courbe le réel pour révéler en lui ou lui donner une nouvelle dimension, qui serait demeurée invisible si l’on s’était contenté de suivre la ligne droite. Courber ne doit pas casser. Des coups de pinceau sur une toile, ajouter comme, dans une phrase, c’est fabriquer des courbes. Se décaler des mots de départ (le comparé) pour aller voir ailleurs avec d’autres (le comparant), puis créer un pont entre eux (point commun). La courbe et la ligne droite se rejoignent quelque part. Une courbe fait advenir quelque chose d’autre. Quand je serai vieux, je serai peut-être encore plus courbé. Puis la parenthèse se fermera.

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