désordre, leslie kaplan

Ça prend un tout petit peu de temps, de tuer, à condition de ne pas être trop maladroit. C’est bien pratique quand on est encombré. Ce qui est dommage, c’est lorsque les assassins prennent leur temps pour aboutir, tuent à petit feu, ou même, ah les hypocrites, se cachent, comme si c’était un jeu, se débrouillent pour ne pas avoir à le faire eux-mêmes, demandent à quelqu’un d’autre de faire passer le message à la victime, en douce, « allez-y, tuez-vous, vous voyez bien que cela vaudrait mieux ». Question de (télé)communication : je communique à l’autre le sentiment d’être de trop, le désir de mourir. Il suffit de pousser, habilement et terriblement. Si l’on est pris sur le fait, on pourra toujours dire au moment du procès que c’est exagéré de penser qu’on voulait en arriver là. Dans Désordre de Leslie Kaplan, le récit des (nombreux, pour un si court livre) crimes tient en quelques lignes. Mais les assassins sont ici ceux qui habituellement meurent, et les morts ceux qui habituellement vivent bien, vivent plus longtemps. Renversement de l’état des choses et déroute consécutive. Etat de surprise, d’étonnement, d’incompréhension, pour qui est habitué à ce que ceux qui souffrent consentent à la souffrance subie. Eh bien non. Sans organisation, dans le désordre, ceux qui souffraient tuent désormais ceux par qui leur souffrance et la mort étaient transmises. Cruel geste de lutte pour la survie et de refus de l’exclusion du monde vertical dans lequel tout ceci a pris naissance. Retour de bâton. La Fontaine il y a longtemps a écrit Les animaux malades de la peste, où ce vers est prononcé par le fabuliste au sujet des animaux : « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés ». Parce que les animaux qui dominent les espèces animales dans l’imaginaire des hommes, le lion, le loup, le renard, sont frappés, ils cherchent une solution pour ne plus être en danger. Il suffit d’abord de se dédouaner de toute responsabilité, d’accuser ensuite et de condamner le plus honnête, afin que tout rentre dans l’ordre. Désordre veut frapper les esprits. Poursuivre la fable, mais en proposer une alternative, prendre à rebours le discours des animaux qui dominent ou qui flattent ceux qui dominent pour justifier leurs actes destructeurs et se rassurer sur leur sainteté. Il vaut mieux que payent les misérables, pensent-ils. Dans Désordre, ce sont eux, qu’on nomme misérables, exploités, qui prennent le dessus. On dirait qu’ils ont étudié La Fontaine à l’école et que la fable resurgit, ou qu’ils ont écouté le discours de Varvalia Lodenko, dans Des Anges mineurs : « nous n’avons toujours pas compris comment faire pour que l’idée de l’insurrection égalitaire visite en même temps, à la même date, les milliards de pauvres qu’elle n’a pas visités encore, et pour qu’elle s’y enracine et pour qu’enfin elle y fleurisse », et décider de poser leur graine. Ils ne sont plus les animaux de la fable mais des individus d’une sorte de conte du XXIème siècle, qui agissent sans attendre ni écouter ceux qui les dominent ou les asservissent d’une façon ou d’une autre, car cela serait différer leur action ou se laisser une fois de plus ligoter. Sans plus d’explication, sans doute pour ne pas tomber dans l’hypocrisie du discours des dominants habituels. Le meurtre ne se justifie pas. Leslie Kaplan fait mentir la conclusion de la fable : « Selon que vous serez puissants ou misérables/Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Elle se fonde plutôt sur ces deux vers : « Car on doit souhaiter selon toute justice/Que le plus coupable périsse ».

(éditions pol, version papier et numérique)

Ce contenu a été publié dans lectures. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *