envol

Les hommes sont lourds. Les hommes ont l’esprit alourdi par tant de choses. L’homme est lourd d’orgueil déplacé, lourd d’intolérance, lourd de jalousie, de patriotisme (Samuel Johnson : « Le patriotisme est le dernier refuge du vaurien »), de fanatisme, de désir de dominer, lourd de blagues lourdes, et le plus triste, c’est que la plupart du temps il ne s’en aperçoit pas. La terre où vivent les hommes est alourdie par le sang versé, par la pollution. C’est difficile de se délester de sa lourdeur. Je ne désespère pas. Le soin, l’attention peuvent y remédier, ou une petite bousculade bienvenue. L’homme tente et parfois parvient à s’alléger. Céline : « On n’a plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie. » Pourtant le corps a les ressources, à travers la danse, de s’envoler : une femme enlace un homme, pose ses lèvres sur les siennes, le corps de la femme prend appui sur l’homme qui alors tourne avec sa partenaire, dont les jambes prennent leur envol ; puis son corps quitte le sol, les lèvres toujours embrassées, la vitesse l’aidant à s’éloigner un instant du sol (Prejlocaj, Le Parc). Aimer quelqu’un provoque parfois le scandale, génère des turbulences dans le regard des autres. C’est que la société a ses lourdeurs, la tradition, les règles, la morale, qu’elle n’aime pas qu’on questionne. Alors, s’éloigner des regards pour s’aimer librement est un envol pour ceux qui s’aiment. Dans la nuit, dans une forêt, comme de nombreux amants, comme Lady Chatterley et Mellors, loin de la lourdeur des autres (de son mari, que son handicap cloue au sol, dans un fauteuil roulant, mais surtout dont l’esprit est resté immobilisé dans une vision rétrograde des rapports humains) qui ne peuvent concevoir l’existence d’un amour que la société dans laquelle ils vivent ne tolère pas. L’amour rend léger : deux adolescents s’embrassent pour la première fois dans une rue sombre de la ville de banlieue où ils habitent. Ils ne se connaissaient pas. Ils s’embrassent longtemps, ils s’embrassent encore. Ils s’embrassent longtemps, sur la pointe des pieds. Ils se donnent mutuellement des ailes. Ils ne sont pas seuls avec leur lourde et incertaine adolescence. Aimer, c’est aussi diviser par deux ce poids pour le dissoudre dans autre chose. Quand l’heure tardive de se quitter, qui ne peut plus être repoussée davantage, est venue, l’adolescent court sur la route où les voitures, incapables de décoller, sont garées sur les côtés, ruminant leur immobilité, et saute de joie, le sourire aux lèvres immense, la voie libre. Il n’était pas sûr auparavant que c’était possible de vivre cela. Pour un père, c’est une lourde question : comment créer les conditions qui permettent à mes enfants de s’envoler vers leurs meilleurs désirs ? Il me faut lutter avec mes propres lourdeurs (d’où viennent-elles ? Du passé, de blessures) et composer avec celles de l’époque pour ne pas faire obstacle à ce qu’ils voudront éveiller en eux. Dans Arielle de Tunström, une enfant naît avec des ailes. Anna, sa mère, l’accueille avec cette particularité prometteuse et fragile, mais Filip, son père, quand il la découvre, ne la supporte pas, parce que lui-même n’a pas connu d’enfance légère, et, adulte, se sent incapable d’envol, en danger même que sa fille en soit capable, parce que c’est le signe qu’il pourrait la perdre, et reste cloîtré dans sa peur. Une autre femme, Isadora, raconte à Anna qu’elle aussi a des ailes et qu’elle a volé une fois, mais que cela n’a pas plu à quelqu’un. « C’est qu’on est obligée d’être nue si on veut s’élever dans les airs. » Pour s’envoler, il faut se sentir libre et ne pas craindre le regard de ceux qui en sont incapables. Le sol est si mouvant. Comme nous manquons de courage (Chantal Thomas, Comment supporter sa liberté ?), nous nous contentons de petits envols. Chaque nuit obscure, chaque matin frais, un envol possible. Chaque piste de danse, chaque rencontre attendue ou imprévue. C’est fascinant de voir la finesse et la légèreté des pattes d’oiseaux. C’est un appui suffisant pour l’envol qui devrait nous inciter à les imiter. Dans Le sacret de Graciano, un enfant recueille un oiseau de chasse égaré, un sacret faible, blessé, et va en prendre soin, le soigner, le nourrir, afin de lui redonner toute sa vigueur. A la fin du récit, l’oiseau, qui a retrouvé sa vigueur, est censé participer à une chasse au héron, et prendre son envol pour ensuite foncer vers sa proie. Mais le sacret s’élève et s’éloigne toujours davantage. Il finit par disparaître aux yeux des humains. Un envol véritable, sauvage, est celui qui nous permet de disparaître, au moins momentanément, de l’espace où l’on s’est construit ou reconstruit, pour créer sa piste de décollage, son propre espace d’épanouissement. Il ne peut pas être provisoire dans un sens, parce qu’on y revient, parce qu’il ouvre notre regard sur la liberté ; il est devenu vital. Par exemple : avoir vu chacun de mes deux enfants la première fois, un chemin de forêt protégé du vent, éclairé par le soleil, une discussion amicale, deux corps qui se disent leur plaisir d’aimer, une page de livre qui éclaire, écouter et observer l’océan, une discussion avec un enfant curieux de tout, boire un peu trop, écouter la deuxième symphonie de Mahler, près des enceintes, couché par terre, les yeux fermés, une crise de fou-rire en classe avec un ami, les têtes cachées dans nos cartables, une autre au théâtre avec une amie, assis à une table, tout près des comédiens, ou à la Comédie française, ce qui dérange les spectateurs aux alentours, mais rien à faire, engager tout son corps dans la danse, accélérer ses pas pour rejoindre quelqu’un, écrire un article pour une revue ou un blog. L’envol est quelque part devant moi.

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Une réponse à envol

  1. P. dit :

    Un hommage à l’adagio en fa dièse mineur du Concerto pour piano n° 23 en la majeur de Mozart, Eléna Bonnay au piano (sauf erreur), qui accompagne le pas de deux de l’abandon, acte III de la chorégraphie de Preljocaj. Céleste et envoûtant.

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