errances, olivier remaud

On a beau dire, on a beau faire comme si ce n’était pas le cas, l’espace immense entourant nos petites vies nous déstabilise. On y avance dans le brouillard, et les vagues finissent par nous submerger. C’est en partie pour cela que les cartes fascinent : elles avouent en voulant la circonscrire notre condition d’errants, notre désarroi quand on est désorienté, notre désir de nous fixer dans du connu. L’intuition de l’enfance ne trompe pas. Quel enfant n’a pas un jour posé ses yeux sur un planisphère, une mappemonde, un atlas, parcourant du doigt et observant le tracé des frontières, des fleuves, les moindres reliefs, les noms des villes, des cours d’eau et des montagnes ? Désir de découvrir, rétrécissement et aplatissement rassurant du monde. Les cartes sont à la fois le point de départ de la rêverie et ce qui limite son étendue. Il n’y a guère que Raymond Maufrais pour, enfant, rêver exploration dans sa chambre les yeux rivés sur la carte du continent sud-américain, et, jeune adulte, partir à l’assaut, solitaire et pur, de la traversée de l’Amazonie.

Vitus Bering, on lit son nom sur les cartes : c’est une île, un détroit, une mer. Ses traces sur les cartes effacent tout ce qui précède et explique ces nominations. Heureusement, Olivier Remaud s’est penché sur ce qui a fait de la vie de Bering une aventure insensée et fascinante, mais aussi, ou bien surtout, sur « ses paysages intérieurs ». C’est l’indolence qui caractérise Bering enfant, aux yeux de ses parents notamment. Méfions-nous de l’indolence. Lui ne pose pas ses yeux sur les cartes, au chaud, dans sa chambre. Il préfère le relief de l’horizon : « Lorsqu’il regardait en arrière vers l’ouest, l’échancrure des terres se dévoilait dans un grand jeu d’ombres et de lumières. Après les pluies, la courbure colorée d’un arc-en-ciel encadrait le paysage à la manière d’une couronne royale. Au nord-est, la Suède fermait l’angle. Le coude qui montait droit vers la Norvège et tournait du côté de l’Angleterre ouvrait sur une mer remplie de légendes. Le spectacle était unique ». Bering fera de ce spectacle une expérience. L’indolence ne dit pas ce qui se joue dans l’esprit d’un gamin. La mer ne procède pas autrement : que cache la surface de ses eaux ?

L’écriture de Remaud pourrait bien être à l’image de la mer : la forme de narration de son récit est classique. Les phrases courtes, la sobriété, la retenue dans l’évocation de la vie de Bering et de son entourage familial et politique, voilà pour la surface. Mais cela, paradoxalement, permet au récit de se déployer avec force car le tout recèle, pour qui s’y plonge avec un peu d’attention, des images aux reliefs et aux profondeurs intenses, des ruptures de rythme, des ellipses qui ensemble naviguent et restituent le fil d’un existence comme une embarcation est lancée sur une mer tantôt calme, tantôt déchaînée, à l’horizon limpide ou bien obscur. Les épisodes de la vie de Bering sont faits de départs, de retours, de lenteurs et d’accélérations : rien n’en est plus éloigné que l’inertie. On accède aussi à son intimité : ses relations avec sa femme Anna notamment sont peintes avec une belle pudeur. C’est un couple aimable, mais qui se heurte à des virages. La ligne droite n’est pas la règle de  l’existence. Les bifurcations ne manquent pas, nées des obstacles et des imprévus. Ce sont les lois d’un voyage. Remaud restitue avec précision l’attrait de Bering pour l’inconnu, pour l’autre, qu’il veut préserver, sans toujours y parvenir, sous les pressions extérieures et personnellement, des accès sauvages de l’homme dit civilisé, et son agacement pour tout ce qui vient perturber son avancée vers l’inconnu à déchiffrer (les cartographes, les rapports hiérarchiques, les rivalités de cour) : « Il chérissait les étraves, car il détestait les intrigues. Il jouissait de l’écume pour fuir la cautèle ». Ailleurs : « Il avance, se brise, puis se remet en marche ». Comme les phrases de ce récit, il me semble, qui ne s’arrêtent que pour mieux se relancer, comme si elles aussi avançaient en s’enfonçant dans la boue (Bering marche beaucoup avant de naviguer), ou dans les creux de la vague, exemplifiant les constantes frictions entre la volonté de découverte et les obstacles qui se dressent devant eux pour rendre leur concrétisation problématique.

Le voyage met à nu les voyageurs, parfois avec leur accord, mais ici, avec une violence difficilement imaginable. Plus aucun repère ne vient rassurer au fur et à mesure que les voyageurs avancent pour atteindre les côtes de l’Alaska. Il n’y a pas d’autre choix que celui de braver et subir, souffrir, peut-être bien périr. Voyage qui s’apparente à un épuisement de soi-même, à une course vertigineuse vers le gouffre. Pourtant, Bering a déjà vécu la lourdeur, la fatigue, l’exténuation du voyage vers la Sibérie, le Kamtchatka. Mais il souhaite repartir, plus loin. C’est cette question de la répétition (et la lecture de D’après nature de Sebald) qui semble avoir conduit Olivier Remaud à raconter la vie de Bering.

Lire Errances dans les métros parisiens a quelque chose d’incongru. Le récit d’Olivier Remaud nous fait prendre conscience de l’écart monumental entre notre façon de voyager et celle de Bering, qui n’est pas si lointaine, mais qui demandait une énergie phénoménale. Lire Errances assis dans un métro climatisé : deux formes de déplacements que tout sépare coexistent mystérieusement.

(éditions Paulsen, version papier et numérique)

 

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