essai d’assèchement de l’île de Houat 4/

La terrasse du Siata

20h. Les cloches sonnent. L’heure de l’apéro. Je compte seize verres de bière sur les tables en terrasse. Je reconnais le même couple qui déjeunait la veille chez Loulou, la crêperie. Ils dînent. Allées et venues. Adultes et enfants. Beaucoup de voix s’entremêlent. – On peut manger du sanglier, dit dans mon dos une voix d’enfant. – Baahhh ! Trois jeunes femmes et un enfant. Je commande un demi. Un jeune couple. Tous les deux bruns, cheveux courts. Vareuse bleue et barbe brune pour lui, pull rouge et piercing pour elle, dans la narine droite. Elle fume. Elle regarde en l’air, à côté d’elle. Lui se gratte les cheveux puis la poitrine. Ils portent des bottes de pluie. Ils ne se parlent pas, ils semblent presque s’éviter. – Vous prendrez un dessert ? demande R., qui sert au Siata, tout en desservant la table des clients. Le couple finit par se parler. Quelques rafales de vent. Briquet orange sur la table du couple. Lui rit. Un enfant passe. Rires à l’intérieur du Siata. Le soleil chauffe encore mon visage. Deux enfants courent. Je bois une gorgée de bière. – Et mais c’est une pizza enfant, hein ? – Sur les petits graviers du chemin. – On va passer commande. – J’ai essayé de t’appeler. J’ai fait le tour de l’île. J’ai perdu le réseau. Le couple est rejoint par un autre et se déplace à une autre table. – Arrête de brailler. Les nouveaux arrivés sont pieds nus. – Alors, on va commencer par le menu enfant pour les chipies. Frites nuggets et jambon nuggets. Une moule curry. Une marinière. – Deux. – Deux. – Deux. – Il me manque quelqu’un. – Il y a deux curry. – D’accord. –Deux curry, deux marinières. – Qu’est-ce que vous boirez ? Il y a des petits sirops pour le menu enfant. – Un rosé corse. – Du coup je n’écoute pas les enfants. – Grenadine. – Citron. – Ben moi, ça fait trente-six ans. – Vous les faites pas. – Oh ouaih ? C’est l’air marin. Je bois de la bière, Pelforth blonde. Le verre dit « Brassée dans le nord depuis 1921. – Je pense à la chaîne qui est bien huilée. Je pense au dérailleur qui va bien. – Allez, arrête, venez-en au fait. Telle mère telle fille. Une rafale de vent. – Elle veut toujours faire de la quantité. Y’a pas d’infos dans la phrase. – Je ne suis pas d’accord avec toi. Ciel bleu. Toits en ardoise noire. – On va pas à la plage demain ? – Non, il fait pas beau comme aujourd’hui. – J’ai imprimé le doc. – Voilà notre ami l’oiseau. La femme assise à ma gauche écrit dans un carnet, posé sur ses cuisses. Un petit oiseau marche à mes pieds. Le soleil qui commence à se coucher m’éblouit quand je regarde vers l’ouest. Le conjoint de la femme qui écrit lit le carnet. – Le quoi ? le mo ? – Le moulin. – Le moulin ? L’enseigne de la boulangerie figure un boulanger mettant au four son pain. En arrière-plan, des toits, des cheminées, un clocher. Des traits blancs dans le ciel et un quartier de lune. Au-dessous, l’inscription artisan-boulanger. Le vent souffle. – Bon on va se mettre là. –D’accord. On va pas vous embêter. À l’intérieur du Siata, par la porte entrouverte, j’aperçois trois tabourets gris et une petite table ronde. – Moi, je ne veux pas de pipi au lit hein. Sinon tu dors dans la niche, ou dans un panier à crabe. – Ah voilà. Bruit de verre qui tombe par terre. – On peut s’installer à l’extérieur ? – Y’a un petit peu de vent mais… – Par là-bas ? – J’arrive. – Alors là ? Ici ça vous va ? –Salut ! Bonne soirée. R. passe un coup d’éponge sur la table de la main gauche tout en tenant un plateau de la droite. La serveuse installe les sets de table en papier Badoit. Les verres, les couverts, et les serviettes en papier vert. Le vent est frais. Mes pieds-nus rafraîchissent. La femme à côté de moi qui écrivait s’est installée au soleil, à côté de son conjoint. C’est lui maintenant qui écrit sur le petit carnet. – Papa, papa, papa. Le chien du Siata rentre dans le café. – Attention, c’est peut-être chaud, Paloma. – Alors, j’ai les deux marinières. Pour mesdames. – ça sent bon. – Papa, papa, papa. Je déplie mes jambes. – On ne l’a pas vu en entier. – T’as fini ? La femme lit ce que son compagnon a écrit sur le carnet. Je demande à R. si je peux le payer. Il me répond oui avec un sourire. 20h30.

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