être enfermé

C’est comme si plus aucune sensation ne parvenait jusqu’à moi.

Dès le matin, aucun son. Je ne prends rien. Les arbres ne frémissent plus au passage du vent. Les pigeons collés aux fenêtres sont enfin aphones. Les pots d’échappement et les moteurs sont murés dans le silence. Je ne tends même plus l’oreille. Par inadvertance, je jette encore un œil dehors, mais le contact ne se produit pas. Cela lui ôte de sa densité, au monde des autres.

Dans la cour de récréation de l’école, que je longe lorsque je sors de mon appartement, tous les enfants se taisent. Ils ne courent pas. On dirait qu’ils ne sont pas venus. Même, qu’ils n’existent plus. Une sorte de jour de grand enterrement.

Quand le ciel est trop bleu, je le préfère gris, mes yeux ne sont pas éblouis alors, je vais au supermarché. Que je suis heureux, quand j’ai terminé mes courses, de ne plus avoir à supporter l’absence de «bonjour, vous avez votre carte fidélité ? », l’absence d’«au revoir» des caissières, remplacées par des machines.

Dans la rue, je vais. Lotissements, écrasés, à côté des barres d’immeubles, démesurées. Ossatures sans chair. Je suis dispensé des sirènes des pompiers, des crissements des freins. Je marche dans le calme le plus grand, et parfois me parviennent des sourires, des voix qui rient, qui pleurent, qui crient. De ceux qui m’entouraient et qui m’aimaient. Enfin, je crois. J’ai en mémoire de petites ombres qui s’en vont.

J’ai tout mon temps. Je vais dans les parcs. Dans les souterrains. Je traverse les ponts. Il n’y a pas de différence. Le vent me gêne. Sous mes pieds, le fleuve remue, pour rien. Je regarde par terre. Je compte mes pas dans les rectangles des pavés et des dalles ; combien il en faut pour passer d’un trottoir à l’autre. Je m’aperçois que j’ai de plus en plus d’affection pour le bitume. Oui, de l’affection !

Je rentre dans le premier train venu. Presque immédiatement, je trouve le voyage interminable, les paysages à travers les fenêtres exécrables, les visages des gens minables. Ils n’ont rien d’intéressant à dire ! Qu’ils se taisent ! Je m’impatiente, je m’empresse de descendre dès que l’occasion se présente. Je suis nulle part. Je tourne le dos. Je remonte les rues. C’est comme un rituel qui se prolonge de lui-même, comme un cycle de granit. Je n’aime pas que mes chaussures décollent du sol. Je marche presque en le frottant.

Les heures tombent ainsi. Je délaisse les rues pour mes soirées. Mes soirées sont vides. Vieille série, mes soirées. Je bute dedans. Par exemple, je vais au théâtre, c’est une habitude. Mais je trouve de plus en plus ridicules ces comédiens qui ne cessent pas de remuer leurs lèvres. Des simagrées. Je préfère le cinéma : si je vais pour serrer la main d’un personnage, il n’y a pas de main. C’est un écran qui trompe.

Je rentre. Il fait nuit. L’heure où renaît l’espoir que tout s’estompe définitivement. Pourtant, le geste de prendre les clés dans ma poche, de prendre la poignée de la porte, de monter les marches, que cela semble long. Je sens bien que je ralentis.

Si me vient l’envie d’une conserve, je m’assois à la table de la cuisine. Une lente mastication, et puis poubelle. Je reste là debout. Les lumières sont restées éteintes.

C’est dans cette obscurité coutumière que se dessine le moment de la répétition… Répétition, répétition qui s’entasse. Comment reculer ?

À côté de moi, quand je me couche, quelqu’un froisse, peut-être, encore, les draps, mais je ne le sais pas.

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Une réponse à être enfermé

  1. Amandine HAMET dit :

    Des pas duveteux, voilà ce que je lis.
    Un extraction de la réalité qui en restitue au contraire tous les bruits, les mouvements et les ondes sous les ponts.
    On suit les pas duveteux, on s’y attache et on aimerait savoir quelles sont ces ombres qui errent dans l’esprit de ces empruntes/empreintes.
    Finalement, l’image de la conserve et surtout celle de la poubelle me font rire.
    Un petit rire silencieux.
    Quant à l’école sans bruit d’enfant, c’est entre une part de rêve et un soupçon de cauchemar.
    On suit le cheminement et les images sont renforcées par les sons absents. Alors ça dit le réel d’un cheminement et on est derrière toi ou au-dessus de toi en lisant ces pas.
    Par contre, je sais que tu aimes bien lorsqu’on te demande ta carte de fidélité dans les magasins.
    Non, non, non: on ne nie pas. 😉

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