ghérasim

tout est irréalisable dans l’odieuse/société de classes, tout, y compris l’amour/la respiration, le rêve, le sourire/l’étreinte, tout, sauf la réalité/ incandescente du devenir

Ghérasim Luca, « La mort morte »

 

Le 9 février 1994, un homme plonge du Pont des Arts, à Paris. C’est Ghérasim. La brume est brusque. La Seine est sombre et froide. Les bras le long du corps, les jambes les premières, serrées l’une contre l’autre comme les lèvres qui ne veulent plus dire. Un plongeon parce que le désespoir n’est plus provisoire. L’air ne suffit plus. Le monde, selon Ghérasim, est désormais dépourvu d’espace pour un corps poétique. Il veut s’en séparer radicalement. Plus de monde, voilà.

C’est un petit attentat personnel, fort bien orchestré, un plongeon discret, un retrait vers la mort, sans trembler, mais surtout une fuite hors de la lourdeur. La réception de la chute se fait déjà loin, on dirait, de la surface des choses, mornes, et si uniformes. Là où Boudu a foiré son coup et fut sauvé des eaux, Ghérasim a bien travaillé sa glissade. Son corps tranche la surface froide de l’eau réveillée par le choc, provoquant la naissance de multiples bulles vertes. Son vœu de disparition d’un monde où nous est instamment demandé d’habiter quelque part, de posséder, pour les présenter, des papiers, de laisser une trace, est efficace et imparable.

Ça y est. Il a disparu, Ghérasim le nomade. Il est débarrassé. Il n’est plus question de souffrance. Personne ne peut le suivre. Englouti, il est temps de penser à la suite. Maintenant, dans un effort de concentration intense, Ghérasim peut rechercher, dans le courant et le silence du fleuve, la puissance nécessaire à la conquête de la mort créatrice. Tandis que les autres qui ont besoin d’air pour vivre verront bientôt dans sa disparition le choix de la mort, lui qui s’en prive se familiarise avec l’étrangeté de l’eau agitée où il entend poursuivre son chant.

Ce n’est pas commode de définir ce qu’il devient. Il plane, il nage, il erre invisiblement, autre part. Elle n’a rien à voir avec le petit appartement d’avant, d’où il a été expulsé, la vaste Seine. Elle l’a entendu se mêler à elle. Elle l’accueille, sans rien lui demander. – Va où bon te semble, suis-moi, résiste-moi, danse selon les forces et le désir qui t’animent encore, peut-être. – C’est comme si mon cœur refroidissait, mais ton eau irrigue ma gorge et tout mon corps se transforme heureusement.

Un invariable mouvement d’union et de création avec la mort, voilà ce que, désormais, Ghérasim est devenu. C’est facile, on dirait. Il n’est plus agressé par la lumière blafarde ou aveuglante de la ville. Il n’entend plus les longs cris aigus de la vie empêchée. Plus de nuit. Plus d’ombre. Plus de quotidien où quelqu’un l’attend. Dans le fleuve complice, Ghérasim est redevenu ce qu’il a depuis longtemps souhaité être, apatride. Chair errant sans contrainte, chair changeante qui exhume ses rêves de déséquilibre, de bouleversement.

Pour l’aider à disparaître, la Seine remodèle la peau de Ghérasim : il y aura bien de ces fieffés fouineurs qui voudront un jour où l’autre le repêcher. Mais ce sera trop tard, ce ne sera plus lui. Le fleuve a son propre rythme, sa propre température. La peau est comme absorbée par autre chose, une sorte de lente putréfaction de ce que fut l’identité corporelle de l’homme prétendument social, comme un dépouillement. Elle se détend peu à peu, épouse les légers ou les brusques remous des profondeurs, dessine ses nouveaux plis de peau morte. Le courant de l’eau du fleuve réinvente avec elle une surface bientôt impossible à identifier. Plus besoin d’ongles pour griffer les discours haineux qui surgissent encore là-haut des gueulards racistes : ici, dans l’humide, ils ramollissent, quittent leurs ports d’attache et se laissent enlever par les eaux troubles, les eaux opaques. Ce sont elles que désormais Ghérasim parcourt confiant, les paupières philosophales légèrement entrouvertes.

La Seine interdit à Ghérasim le surplace, et c’est comme s’ils s’étaient mis d’accord, car c’est cela qu’il recherche. Elle fait surgir de lui qui semble sourire calmement ce qui demeurait paralysé : des gestes inédits de son corps, des souvenirs et des pensées désenlisés, par les pores dilatés. Évasion dans le fleuve. Ils tournoient, tremblent, coulent, glissent, rebondissent, frissonnent. Voyez le récital : ce sont des grappes de pensées et de souvenirs qui se laissent mettre en scène, pour naître dénouées, délestées, dénudées. Danses et idées neuves dans les remous du fleuve, à l’écart de toute assignation à résidence, papiers définitivement inutiles. Ghérasim peut observer qu’ils se concentrent alors en petites chorégraphies compactes qui, si on pouvait les approcher pour les observer, laisseraient entrevoir des alguorescences cérébrales inconnues, des aurores de pensées nouvelles, des ondulations de vers libres, des cadences de désirs irrespectueux. Cela ressemble aussi à d’irréels voyages qu’on ne peut pas vivre ailleurs que dans ce calme silence d’eau visionnaire, où Ghérasim a recréé les conditions de la liberté.

Sa respiration a cessé, mais les lèvres fines de Ghérasim d’où s’échappent des vers vibrants embrassent l’eau. Son corps ne vit plus, mais il assemble des images de l’insaisissable.

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