guerre

Je ne connais la guerre que de nom. Je ne connais de guerre que dans le passé, ou dans des pays étrangers. Par des récits ou par images, photos et films. De ce que j’ai vu, ce qui me semble être la démonstration la plus efficace de l’absurdité et de l’inhumanité de la guerre sont les scènes de film sur la guerre où la guerre proprement dite, les combats, ne sont pas montrés. Je pense à la scène finale des Sentiers de la gloire (Paths of Glory) de Kubrick. 1916 : des généraux français décident d’attaquer une possession allemande, la fourmilière, tout en sachant que c’est impossible d’y parvenir et que le résultat sera une boucherie. Mais à la clé, une promotion est promise pour le général qui, conscient de la quantité de morts que cela engendrera inévitablement, feint de croire cela possible. Dernière scène, donc : les soldats français qui ont survécu au carnage (et à l’exécution de trois d’entre eux pour insubordination et lâcheté, du fait qu’ils n’ont pas réussi à se joindre à l’attaque, rendue impossible par les bombardements allemands) sont en permission, boivent dans un bar. Le patron fait venir sur scène une Allemande, une ennemie. Il se moque d’elle, excepté de son physique, et de sa voix. C’est une proie. Les soldats, eux aussi, la sifflent, crient, huent, mimant et reproduisant à l’échelle de la salle l’hostilité et le boucan assourdissant que font les bombes pendant le combat. Mais la femme apeurée, obligée de chanter, commence. Sa voix est d’abord inaudible, puis les soldats dans la salle se calment un peu mais pas assez pour entendre, jusqu’à ce que l’un d’eux demande le silence. La voix parvient à percer le bruit ambiant, le silence s’installe. Peu à peu, les soldats accompagnent la chanteuse, murmurent avec elle l’air allemand, l’air chanté dans la langue de l’ennemi. Les visages filmés en gros plan se détendent, des larmes coulent sur les joues masculines comme elles coulent sur celles de la chanteuse. Toute l’absurde haine guerrière s’effondre entièrement pour laisser place à l’harmonie et à l’unisson des voix que la guerre veut couvrir et anéantir de ses bombes.

Parler de la guerre sans la montrer ou presque. Johnny got his gun de Dalton Trumbo (1971, grand cru). Johnny, jeune soldat américain, obéit à l’ordre de son supérieur : enterrer le cadavre puant d’un soldat allemand, la nuit. « J’aurais jamais dû être là, on aurait pu être amis. » Comme avec le film de Kubrick, cette situation révèle tout l’absurdité de la guerre qui supprime toute possibilité de fraternité. Un obus explose à côté de Johnny. Il est rapatrié dans un hôpital militaire. Ne reste de son corps qu’un tronc démembré, et une gueule cassée qui ne peut ni parler ni se nourrir par lui-même. Mais sa conscience et la capacité de sentir la chaleur, le froid, le contact de quelque chose sur sa peau, sont intactes. Malgré l’isolement dans lequel les autorités militaires le plongent (il faut le cacher mais le maintenir en vie et se servir de lui pour observer ce qu’il devient), Johnny conserve un lien avec le monde extérieur grâce à l’infirmière qui prend soin de lui. « Vivre signifie avant toutes choses regarder, goûter, toucher ou sentir le monde » (Emanuele Coccia, La Vie sensible). Il résume en une injonction qu’il se fait à lui-même ce que c’est que vivre, et que la guerre précisément s’évertue à combattre de toutes ses forces : « Pense et sens ». La guerre veut interdire de penser, sans quoi toute guerre deviendrait illégitime, et de sentir, parce que les sensations elles aussi réfutent la guerre destructrice des corps. L’homme est avant tout de la chair à canons. « Pense et sens ». Cette injonction est pour nous, qui regardons bouleversés Johnny cloué sur on lit, qui ne peut plus vivre. Et lorsqu’il parvient à communiquer en morse, et demande à sortir pour montrer à tous ce que la guerre fait réellement à ceux qui y participent, on le barricade définitivement, on le plonge dans le noir. Le militaire empêche même l’infirmière de lui donner la mort, seul recours. « SOS » lance Johnny que personne ne peut entendre. Si : le spectateur l’entend, sa voix n’est donc pas vaine : elle vient signifier à quel point la guerre détruit ce qui fait la richesse de la vie, que cette richesse nous appartient : penser et sentir.

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