kilomètres

Impossible de savoir combien j’en ai parcouru. Il faudrait qu’une machine à enregistrer tous nos déplacements, à pied, à vélo, en patins, en voiture, en métro, en bus, en train, en avion, en trottinette maintenant, soit inventée, qu’on puisse en garder une trace, si l’on veut se rappeler précisément tous nos kilomètres parcours, le nombre de virages. Petit, j’aimais regarder défiler les kilomètres sur le compteur de la voiture que conduisait mon père, les centaines de mètres, en rouge, puis les kilomètres, en noir. J’attendais avec impatience les nombres tels que 9 999, 10 000, 99 999, 100 000, 111 111, ou lisibles en palindrome, comme 123 321. J’aimais aussi voir qu’on était les premiers sur la route, ou sur l’autoroute, mais je devais me rendre à l’évidence : détenir la première place n’était que provisoire, puisque nous finissions toujours par retrouver devant nous une autre voiture. Il fallait donc encore la dépasser. Ça a continué quand je suis devenu conducteur. Un coup d’œil sur le compteur, dépasser les autres, être le premier. En voiture, moteur en plus, on perpétue le désir de dépassement de soi et de compétition avec les autres. Mais comme ce n’est pas un domaine où j’ai excellé, comme c’est même un domaine dont je vois surtout les aspects négatifs, je m’intéresse davantage au désir d’accumuler les kilomètres parcourus, qui ressemble à un désir de combler quelques chose, comme si l’inertie, le sur-place, ou même le ralentissement (détestation des embouteillages) avait quelque chose à voir avec le vide, comme si engranger les distances me remplissait de quelque chose. Il y a les images que l’on voit devant, à côté, ou derrière nous (magie du rétroviseur), qui s’amoncellent dans notre esprit avec les pensées qui viennent on ne sait d’où, et qui créent une sorte d’expérience. C’est l’envie d’avancer dans notre vie, la perception confuse d’une insatisfaction qu’on ne prend pas le temps de connaître. Pourtant, il y a même dans l’inertie du corps, assis quelque part, de quoi avancer : par la lecture. Les deux activités mélangées, lire dans une voiture que quelqu’un conduit, sont d’ailleurs difficilement compatibles, car ce sont deux perceptions qui ne peuvent pas vraiment se juxtaposer : regarder devant soi, regarder, par l’intermédiaire d’un livre, en soi. Calculer le nombre de pages lues est aussi illusoire que le calcul des kilomètres. C’est d’autre chose qu’il s’agit : avancer vers une autre expérience, un autre paysage. La question, pour la route comme pour la lecture, est de savoir équilibrer les moments de pause, et les moments d’accélération. Conduire ou lire à la bonne vitesse. Dans les deux cas, l’ivresse, provoquée par la vitesse ou par la profondeur, est le but.

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