La fraîcheur *10

Le parfum venait me ravir, à intervalles réguliers, la plupart du temps, je crois me souvenir, le matin, les mercredis où j’étais chez moi, puisqu’il n’y avait pas école. Pourtant, elle était petite, presque dérisoire, la surface du petit jardin au rez-de chaussée, entouré par un muret qu’il était facile d’enjamber, même avec mes petites pattes d’enfant. Je passais par lui de préférence : la petite porte noire, à côté du muret qui donnait accès à l’entrée de l’immeuble, résistait à mes bras quand je la poussais, les frottements au sol rendaient son ouverture difficile. Et la clé dans la serrure, à cause du froid, à cause de la peinture, à cause de la rouille, restait invariablement bloquée.

Un jardinier venait là, avec le bruit désagréable de la tondeuse qui avait cette belle contrepartie de m’offrir le parfum de la pelouse, dont la fraîcheur montait, circulait jusqu’à la porte-fenêtre ouverte, ou que j’ouvrais, si elle était fermée. Cela durait quelques minutes. C’était une embrasure vers autre chose que le béton figé et le bruit morne des moteurs, une petite propagation de nature. Si je concentrais mon attention à ce point, pour être le plus possible envahi par le parfum de l’herbe tondue avant qu’il ne retombe, c’est sans doute que rien d’autre que cet échantillon, une intuition semée au milieu de l’insipide, ne viendrait égayer le quotidien, inerte et massif. Et puis le jardinier ramassait les tas d’herbe tondue.

Maintenant, c’est un fantôme de l’enfance.

Sans doute, certains mercredis, pendant qu’il me fallait tuer les heures, mon esprit le guettait, le jardinier, au milieu d’une activité, ou dans l’oisiveté, comme une fêlure où l’on aperçoit l’arrivée de la joie.

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