La guerre invisible

Il est planté là, au beau milieu des voies ferrées et de la nuit qui s’étendent devant lui, d’un commun accord. Un train passe à côté de lui, il s’en méfie. Il est dans un pays en guerre, une guerre invisible qu’il est impossible de fuir. C’est pourtant ce que son père lui a conseillé de faire, fuir, même s’il ne comprend pas comment ni pourquoi, son père est mort. Comme s’il l’avait fait parler lui-même, parce qu’il a connu la guerre. Ça le rassure. Il a bien précisé en Hongrie, fuir en Hongrie, pourquoi la Hongrie ? Mais il n’est pas sûr de suivre ses conseils, car on ne fuit pas une guerre invisible, de quoi il aurait l’air, à la frontière, pourquoi fuyez-vous, je fuis à cause de la guerre, non mais c’est quoi cette plaisanterie, elle est invisible la guerre. L’ennemi aussi est invisible, un ennemi contre lequel il est impossible de se battre. Il y a bien des pistes, mais à chaque fois qu’un ennemi semble être ciblé, il se volatilise. Ce qui le préoccupe encore, c’est qu’L. a disparu, il ne la voit pas, il a besoin de la retrouver, sans doute autant, voire plus, pour se rassurer lui que pour la rassurer. Il se sent démuni, tiraillé entre le conseil de son père et son désir de ne pas partir seul. Il ne part pas. Il regarde longuement les voies ferrées, il aimerait voir des hommes, se sentir moins seul. Le paysage est depuis le début sombre et gris, vide, comme si la tombée de la nuit attendait aussi quelqu’un. Les temps de guerre, ce n’est pas brillant. L’inquiétude ne quitte pas son esprit, triste et délabré comme le paysage, sombre et gris, quoi. Elle lui tient compagnie dans sa marche incertaine avec le remords de l’inaction et l’angoisse de la suite. Il aimerait monter dans un compartiment du train qu’il aperçoit arrêté sur un voie plus loin, mais il redoute de croiser quelqu’un qui lui voudrait du mal, qui l’interrogerait avec colère, qu’est-ce que tu fous là. La Guerre c’est chacun pour Soi. Si on le voit, qu’est-ce qu’il fait ? Il fait froid, de plus en plus. Il ne sait pas quoi faire, et pendant ce temps, le temps passe. Il n’y a sans doute personne dans ce train. Oui, mais comment en être sûr ? Il est assez nettement pétrifié par la situation. La solitude n’est pas bonne conseillère. Tu te révoltes contre quoi quand il n’y a personne en face ? Il fallait qu’il trouve quelque chose de concret. Il a réfléchi un long moment. Cette histoire d’invisibilité lui faisait penser aux œufs brouillés : les ingrédients se sont mêlés comme pour devenir indéfinissables. Résultat, tu ne sais pas très bien ce que tu manges. L’ennemi qui rendait cette guerre impossible et pourtant bien réelle, c’était l’invisibilité. Il fallait donc débrouiller ça, refaire la généalogie de la recette. Car il y a bien une recette pour que ce qui a disparu redevienne visible, se dit-il. L. L’absence de désarroi. L’adversaire démasqué face à la révolte qui appelle à une confrontation loyale. La surprise.

Ce contenu a été publié dans récits. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *