la société ingouvernable – une généalogie du libéralisme autoritaire, grégoire chamayou

Vivent les généalogies ! Pour quelqu’un qui vit dans cette première partie du XXIème siècle, question : d’où vient que le monde occidental, mais aussi, sans doute, le monde entier, ou presque, soit à ce point en butte à une discipline économique tentaculaire et destructrice qu’il semble si difficile de modifier, de réformer radicalement, malgré les dégâts extrêmes qu’elle cause, du point de vue humain et environnemental ? Chamayou s’emploie à disséquer cette question, et le fait avec clarté, précision et efficacité, en construisant son livre sur la lecture d’innombrables textes et interventions des penseurs et des décideurs libéraux. Cela serait trop long de rendre compte de tous les aspects abordés dans cet essai, mais ce serait bête de ne pas en évoquer quelques-uns.

Chamayou fait remonter sa généalogie aux années 70 (avec quelques incursions plus anciennes), qui ont vu, dans le monde occidental, une résurgence des contestations sociales et politiques qui ont fait trembler certains, en particulier aux États-Unis. Pensant à tort que la société de consommation aurait ramolli puis éteint les révoltes, les dirigeants ou les penseurs du libéralisme économique ont compris que le rapport de force ne leur était pas encore définitivement favorable. Chamayou part de ce constat pour décrire les différentes stratégies par lesquelles le monde des affaires s’est activé pour faire reculer les acteurs sociaux (manifestants, syndicats) et reprendre ainsi la main sur le pouvoir, comme s’il leur revenait de droit, voire même de nature (un peu comme ces sinistres et pitoyables hommes politiques qui, après une défaite électorale, expliquent aux micros qui veulent bien encore se tendre vers eux que, normalement, ils n’auraient pas dû perdre).

Rien de nouveau, en somme : la panique commence à s’installer quand certains travailleurs n’acceptent plus la discipline imposée d’en haut, et expriment leur désir de ne pas être seulement et essentiellement considérés comme des moyens de produire. Ils se mettent en grève. Ils manifestent leur désir de gouverner eux-mêmes leur temps. Cette question de la maîtrise de son temps, Jacques Rancière l’a longuement évoquée, par exemple dans La Nuit des prolétaires ou dans la présentation des textes de Gabriel Gauny, Le Philosophe plébéien. Que ce soit au XIXème ou au XXème siècle, les décideurs, les patrons, détestent que leurs subordonnés veuillent se réapproprier la maîtrise de leur temps, de leur existence, qu’ils désirent s’émanciper de l’emploi du temps qu’on leur impose d’en haut. Sans eux, la machine économique ne fonctionne plus ; il faut donc les rediscipliner. On repense aux premiers plans des Temps modernes de Chaplin, où les ouvriers doivent se plier au rythme de plus en plus soutenu du travail à la chaîne décidé par le patron qui, de son côté, est tranquillement assis à son bureau, servi, et peut employer son temps à la lecture des quotidiens, au puzzle, et aussi à l’ennui, ce qui est de fait impossible à l’ouvrier. La reprise en main des patrons se fera notamment par la réinstauration de la peur de la revendication, de la précarité et du chômage, en s’en prenant au plein-emploi, à la protection sociale et aux syndicats.

Réinstaurer un rapport de force entre salariés et dirigeants pour faire sentir que ce sont ces derniers qui ont l’autorité sur les premiers : réinjecter dans les esprits et les corps la « tolérance à la frustration », celle de ne pouvoir user librement de son temps.

Autre stratagème : le passage de l’éthique à « l’éthique des affaires ». En plus de passer l’envie aux contestataires de revendiquer, il s’agit également d’effacer de l’esprit des salariés toute notion d’éthique, néfaste en ceci qu’elle vient s’opposer au marché qui, de son côté, a pour objectif l’enrichissement de ceux qui la possèdent : concrètement, cela signifie que les dirigeants des entreprises ont pour but de la gérer de façon à ce que les portefeuilles des actionnaires soient satisfaits : c’est « le capitalisme actionnarial » qui doit présider à la bonne marche de l’entreprise. Cela signifie que la pression pèse aussi sur les dirigeants, qui doivent agir « conformément aux intérêts des actionnaires ». A ceci s’ajoute l’apparition des fonds de pension, qui est une concrétisation supplémentaire de la séparation entre « propriété et contrôle », nouvelle possibilité offerte à la course (irresponsable, au sens où les décideurs et les profiteurs sont de fait déresponsabilisés dans leurs décisions, car éloignés des répercussions de celles-ci) aux profits qui a été destructrice de nombreux emplois. Chamayou ramasse, dans la citation qui suit, le circuit de l’éthique des affaires, du sommet à la base, dans une formulation éloquente, où l’évidence éthique saute, en effet, et tout de suite, aux yeux : « La pression disciplinaire exercée au sommet va se répercuter en cascade à chaque rang de l’organigramme jusqu’au dernier, qui en assumera de façon bien particulière le « risque résiduel » – en son corps même. Autre genre de « théorie du ruissellement », différente de l’officielle : tandis que les profits remontent, ce qui retombe en pluie, ce sont les coups de pression, le harcèlement moral, les accidents du travail, les dépressions, les troubles musculo-squelettiques, la mort sociale – parfois aussi, la mort tout court ».

Le ruissellement se propage encore d’une autre façon : il consiste à tisser une toile invisible partout où pourrait naître et se propager un discours contestataire. Cela se traduit par des coupes dans les financements des universités qui critiquent le système économique, le financement de la presse qui défend le libéralisme, une propagande visant à montrer patte blanche en termes d’éthique et d’écologie (exemple des pétroliers), bref, faire en sorte de « désamorcer la critique d’un capitalisme autoritaire », au point, explique Dewey que cite Chamayou, de « nier qu’il existe la moindre réalité sociale à l’arrière-plan ou dans l’action de l’entreprise ». La logique poussée à son terme permet de défendre l’idée que les actionnaires ne sont pas responsables des dettes d’une entreprise et ne doivent donc pas les rembourser, puisqu’ils n’en sont pas propriétaires. Cela confirme l’analyse de Marx : « […] pour les économistes l’ouvrier salarié, de même que l’esclave, doit avoir un maître pour le faire travailler et le diriger. Et nécessairement, ce rapport de maître à serviteur étant admis, il est dans l’ordre que l’ouvrier salarié soit contraint à produire, non seulement son salaire, mais le salaire de celui qui est son maître et son surveillant ».

L’arsenal de défense des libéraux ne s’arrête pas là : à partir de la typologie des « activistes » toujours à l’affût d’une action possible : « les radicaux, les opportunistes, les idéalistes, les réalistes », la riposte consiste à négocier avec les plus tendres potentiellement, les réalistes, à rééduquer les idéalistes, ce qui pousse en général les opportunistes à se rallier aux réalistes, et ce qui isole les radicaux, à qui il est du coup inutile de s’adresser. Le dialogue en lieu et place de la confrontation, mais dans des objectifs stratégiques tels que la division des opposants, le renseignement, la cooptation, et dans celui d’imposer aux opposants l’agenda des gouvernants. De rester maître du jeu. Ainsi de Monsanto, dont la stratégie est d’identifier, puis de contrôler, les menaces qui pèsent sur l’entreprise.

Face à la tentation, toujours envisageable, de voir des organisations ou des politiques avoir la volonté de réguler le marché capitaliste, par exemple à travers un nouveau droit international, notamment en ce qui concerne la pollution et ses conséquences en matière de santé et d’environnement, dont il est difficile de nier la réalité (encore que certains esprits éclairés s’y emploient…), les dirigeants des multinationales ont la riposte toute trouvée : éviter toute régulation qui viendrait de l’extérieur, car cela entrave « la liberté inaliénable de consommer » (celle-ci, on ne la néglige pas), et proposer plutôt une « régulation volontaire ». Mais cette dernière ne résiste pas à son étude critique : il s’agit en réalité d’empêcher toute velléité de frein à des profits. La définition capitalistique de la valeur est fondée sur « la décision de ne comptabiliser que les coûts économiques, pas les coûts sociaux. » Chamayou a cette formule : « Le capitalisme est une économie de la décharge ». Cela conduit les dirigeants à défendre cette idée délirante qu’il est « faux de prétendre que c’est toujours aux responsables de payer ». Et pourtant, il suffit de se rappeler de Total lors de la marée noire… On imagine les mêmes défendre la même idée pour des délinquants multirécidivistes, ce n’est pas aux récidivistes de payer. C’est donc le principe du « pollué-payeur » qui, du coup, doit être privilégié ! La logique capitaliste va encore plus loin : certains défendent la thèse que « l’appropriation marchande de la nature est la condition de sa préservation ».

Ce n’est pas tout. On aura compris que l’entreprise capitaliste n’aime pas qu’on la titille. C’est pour cette raison que ses penseurs, tel que Huntington, ont horreur de la démocratie entendue comme régime politique où « chaque groupe » affirme « son droit de participer à égalité, voire plus qu’à égalité, aux décisions qui l’affectent ». D’où la nécessité que le libéralisme prenne le dessus sur elle. Cela se traduit de deux façons : la prédilection de certains, idée défendue par Hayek, pour une dictature libérale face à une démocratie sans libéralisme, telle que celle du Chili de Pinochet. Là encore, les ravages du régime sur la population n’importent guère. Chamayou montre l’influence de la réflexion de Carl Schmitt, qui s’est rallié au nazisme, dans celle de Hayek : il faut privilégier, théorise Schmitt, à un « état total quantitatif », un « état total qualitatif », c’est-à-dire « militaro-médiatique, qui ne tolère pas en son sein l’émergence de forces subversives ». Autrement dit, un état fort contre les revendications sociales et démocratiques de redistribution des richesses, mais un état faible face aux volontés du marché. D’autres, des libéraux du groupe de Saint-Andrews, se distinguent de cette conception des choses, et préfèrent « dépolitiser la société », « limiter la démocratie à pas feutrés », en restreignant les marges de manœuvre du pouvoir en matière sociale et économique », en agissant plutôt, sous le terme de « micro-politique », de façon moins frontale. C’est l’idée, communément admise par beaucoup, de l’équilibre budgétaire, du déficit, de la réduction du budget de l’état. C’est l’interdit de la redistribution des richesses. La stratégie consiste à constitutionnaliser ces principes, de façon à les rendre impossibles ; à avancer à petits pas dans la transformation de la société pour que les individus soient conduits individuellement à « embrasser l’alternative de l’ordre privé ». Au fond, cela consiste à « rétrécir l’horizon », c’est-à-dire « pousser à ne voir que son intérêt personnel au détriment de l’ensemble du paysage ».

L’analyse de Chamayou est précieuse par sa précision et les exemples concrets qui l’accompagnent. Si l’on voit bien qu’il n’épouse pas la pensée néolibérale, il s’engage peu dans son essai. Il le fait malgré tout, en conclusion, où la riposte possible à un « néolibéralisme » qui veut « se rendre soi-même ingouvernable, mais ceci pour mieux gouverner les autres », est « le chantier de l’autogestion », qui a eu son importance dans les années 70, qui fait penser par exemple aux Lip, que le gouvernement de l’époque, avec Chirac à sa tête, a voulu laminer. Mais il est vrai que l’on entend moins parler, dans la bouche des gouvernants, de ce type d’initiatives que de réduction des déficits et autres joyeusetés sacrificielles.

(éditions la fabrique)

Ce contenu a été publié dans lectures. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *