l’amante anglaise, marguerite duras

Un fait divers, ce pourrait être la manifestation concrète du désir de changer de vie, de ravir au temps un autre temps. Par exemple : une femme mariée, Claire Lannes, tue sa cousine, Marie-Thérèse Bousquet, qui s’occupe de l’entretien de sa maison, et des repas. Elle découpe son corps, jette un à un les morceaux dans un train, la tête exceptée, qui n’est pas retrouvée. Claire Lannes est arrêtée. Elle reconnaît son crime. Dans la pièce de Duras, un homme interroge le mari, Pierre Lannes, puis la meurtrière : « Elle, elle ne donne aucune raison à ce crime. Alors, je cherche pour elle. »

Claire Lannes dit à l’interrogateur que depuis l’absence de la morte dans la maison, la différence qu’elle remarque est qu’il y a « de la poussière ». «La propreté tenait beaucoup de place dans la maison, elle prenait trop de place». Puis elle se demande si la propreté ne prenait pas la place du «temps». Comme si rendre leur propreté aux choses c’était mentir. Non, les choses, les êtres, le monde, tout cela est sale, et vouloir l’effacer est une forme de trahison du temps.

Par le passé, Claire Lannes a aimé passionnément un homme : « Je ne sais pas à quoi j’ai passé ma vie jusqu’ici. J’ai aimé l’agent de Cahors. ». Ensuite, il y a eu la rencontre avec son mari : « Je me demande bien à quoi j’ai passé ma vie. » Elle n’aime pas son mari, elle n’a pas d’enfants.

Claire Lannes a tué celle qui est responsable de faire réapparaître la propreté parce qu’elle ne supporterait pas que l’on recouvre le temps d’une pellicule. Marie-Thérèse, par sa fonction, symboliserait tous ceux qui veulent donner l’illusion que la vie est une chose propre sur elle, quand en réalité, Claire Lannes pressent inconsciemment que la sienne, de vie, se résume à un effacement du temps. C’est alors que peut surgir en elle l’envie d’effacer à son tour ceux qui veulent la maintenir dans une vie propre en apparence, et donc de supprimer à son tour les traces de celle qui avait comme charge la persistance de la propreté, en jetant les parties de son corps découpé dans le train qui passe près de la maison (située, dans le fait divers dont Duras s’inspire, ça ne s’invente pas, rue de la Paix !). Ce n’était plus tenable de vivre et d’avaler cette nourriture et cette sauce indigestes préparées par Marie-Thérèse, qui maintiennent en vie, en vie douloureuse. Tuer pour être en paix.

L’interrogateur croit que le mari devait souhaiter que « les deux femmes disparaissent de votre vie, afin de vous retrouver seul. Vous avez dû rêver de la fin d’un monde. C’est-à-dire du recommencement d’un autre. Mais qui vous aurait été donné. » Selon Claire, son mari et elle ont tous les deux « rêvé de crime ». Lui n’est pas passé à l’acte. Elle, si. L’inertie de Pierre Lannes, qui rappelle un peu celle de Plume de Michaux, dans « un homme paisible », qui ne se sent pas concerné par les malheurs et le sang autour de lui, maintient les êtres dans leur vie sans vie. La folie du meurtre de Claire Lannes éclaire le désir, potentiellement partagé par tous, de changer de vie, le désir d’effacer ce qui rend celle-ci étrangère à nous-mêmes, pour recommencer.

« Ecoutez-loi, je vous en supplie… » dit-elle à l’interrogateur : Claire Lannes passait beaucoup de temps dans le jardin de la maison. Les autres n’y venaient pas. L’espace ou le temps pour l’écouter parler est venu trop tard. Le crime s’est substitué. Mais le dialogue théâtral s’invite pour donner corps à la parole tuée, réanime le flot par lequel la folie et l’intelligence des choses et des êtres se mélangent.

(Gallimard, collection Folio)

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