le bel été (des premiers paragraphes)-9

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

À la recherche du temps perdu, Marcel Proust

Longtemps j’ai hésité à lire ce livre, à me lancer dans l’aventure de cette lecture avec ses sept volumes, ses milliers de pages, ce monument de la littérature. Longtemps j’ai attendu pour lire ce livre. Longtemps, je m’en souviendrais. Je m’en souviens encore. Mais cette phrase, cette première phrase est à la mesure de cette œuvre, et de mon expérience de lecture, elle fait écho au « temps perdu » du titre exprimant l’expression complexe d’un passé révolu, lointain. Cette phrase entête. Cette phrase agit sur moi comme celle de Vinteuil marque le narrateur et je ne peux l’oublier. Certains la connaissent par cœur, comme Alain Robbe-Grillet par exemple qui pouvait lire de mémoire les soixante-dix premières pages du livre. Tout est là dès qu’on ouvre le livre, dès la première phrase, l’ouverture du roman annonce sa fin. Commencer par la fin c’est un bon début. Le début du livre annonce les principaux thèmes et les approches narratives du roman. Je me suis couché de bonne heure. C’était il y a longtemps. C’était un temps de bonheur. La première phrase, comme les suivantes de la première page, ne nous permet pas de situer le récit et les personnages, le narrateur n’est pas nommé, il apparaît brutalement sur le ton familier de la confidence. Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Ambiguïté entre l’auteur et le narrateur, entre le personnage du passé et le narrateur du présent qui se focalise sur la temporalité, sur l’expression des actes mémorisés, des souvenirs. Dans la fermeture temporelle et la fermeture spatiale, celle de la fin de la journée, ce moment où l’on va se coucher qui précède le sommeil et devient un moment de mémorisation de la journée ou de remémoration des souvenirs, et celle du cloisonnement dans le lieu fermé, intime, réservé au sommeil, dans la chambre. Je n’étais rien de jour, l’œuvre de nuit sera tout, vivant rêvant dans le texte qui commence par cette phrase. Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Le temps perdu qui ne l’est jamais tout à fait, ce temps qu’on croit gaspillé à vivre au jour le jour, à donner de sa présence au monde, aux autres, ouvre sur un temps que l’on se donne à soi, à l’écriture de soi, dans le bonheur de s’y construite et de s’y retrouver. Se coucher, quitter le monde pour revenir à soi. Feindre la mort pour faire surgir le passé, ce qui est mort mais peut être ressuscité. L’insomnie est l’autre nom de l’écriture, c’est avancer dans la nuit. Alors que la nuit tombe, entre le jour et la nuit, entre chien et loup, l’écriture c’est le long temps du rêve éveillé qui procède, ligne après ligne, à la lumière du souvenir. Je me souviens du jour écoulé, des jours, des années, et même si je dois y passer mille et une nuits, le jeu en vaut la chandelle. Ce jeu féerique de l’enfance, les lumières et les ombres de la lanterne magique, où couché trop tôt j’entrevois, à travers elles, adultes, ce qui fut, en le couchant par écrit. La première phrase est un lieu qui situe l’écriture entre le monde et moi. Marcel devient écrivain. Je deviens lecteur. La rêverie peut commencer. Tout est écrit, il ne reste plus qu’à le lire.

Philippe

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