le bel été (des premiers paragraphes) -1

A cette époque-là, c’était toujours fête. il suffisait de sortir et de traverser la rue pour devenir comme folles, et tout était si beau, spécialement la nuit, que, lorsqu’on rentrait, mortes de fatigue, on espérait encore que quelque chose allait se passer, qu’un incendie allait éclater, qu’un enfant allait naître dans la maison ou, même, que le jour allait venir soudain et que tout le monde sortirait dans la rue et que l’on pourrait marcher, marcher jusqu’aux champs et jusque de l’autre côté des collines. « Bien sûr, disaient les gens, vous êtes en bonne santé, vous êtes jeunes, vous n’êtes pas mariées, vous n’avez pas de soucis… » Et même l’une d’entre elles, Tina, qui était sortie boiteuse de l’hôpital et qui n’avait pas de quoi manger chez elle, riait, elle aussi, pour un rien et, un soir où elle clopinait derrière les autres, elle s’était arrêtée et s’était mise à pleurer parce que dormir était idiot et que c’était du temps volé à la rigolade.

Cesare Pavese, Le bel été (traduit par Michel Arnaud)

Faites qu’il se passe quelque chose, dans une vie, dans ma vie. Pavese a inventé le premier paragraphe qui s’auto-suffit. Il marie si bien la plénitude de la fête et la mélancolie de sa disparition que pendant très longtemps, je me suis arrêté à lui, la suite n’était pas à la hauteur. Dans mon esprit, le ravissement ne pouvait pas durer, comme s’il ne pouvait que se diluer. Ce paragraphe que je regoûte parfois, petite fissure suspendue sur l’infini, comme un océan déjà parcouru où l’on aime replonger, est un concentré de sensations fortes ; il est vaste comme un récit complet. Premier paragraphe de rêve, qui s’invite dans mon esprit d’étudiant d’alors, on est en 1990, quelque chose comme ça, pour ne plus le quitter, suspendu dans le temps. Pavese raconte des sentiments qui s’enchaînent vite. Paragraphe qui me comprend, à mi-chemin du mythique et du réel, de l’illusoire et du concret. Il est en moi comme chez lui. Je suis en lui comme chez moi. C’est la fête d’être ensemble qui n’a pas de fin, qui ne veut pas finir surtout, qui œuvre à sa prolongation. La nuit s’étire hors d’elle-même, dans sa faculté de ne pas écouter sa fatigue, de survivre à sa disparition. C’est le déséquilibre parfait, refusant, redoutant, le dérisoire de sa vanité. La fête de la beauté et la beauté de la fête, on le sait, ne s’éternisent pas tout à fait, mais le sentiment que je peux voler la permanence de leur jeunesse est toujours réel. Elles sont rares mais disponibles à tout moment, pour peu qu’on ait encore le désir d’aller les chercher, puis d’en rire.

Jérôme Thouart

Ce contenu a été publié dans le bel été (des premiers paragraphes). Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *