le bel été (des premiers paragraphes)-10

Ma mère était andalouse. Le hasard fit que de naissance ses parents portaient l’un et l’autre le même nom de famille, MUÑOZ : si bien que, selon l’usage espagnol, elle portait le double nom Muñoz Muñoz. De son nom de baptême, elle s’appelait Aracoeli. Mon teint, mes traits, c’est à elle que je ressemblais, tandis que la couleur de mes yeux venait de mon père (Italien du Piémont). De ce temps où j’étais beau, me revient à l’oreille une chanson douce que l’on chantait seulement les soirs de pleine lune, et dont je ne me lassais jamais. Et elle, pleine de joie, me la répétait, en me faisant sauter vers la lune, comme pour m’exhiber devant ma sœur jumelle, là-haut dans le ciel :

Luna lunera
cascabelera
los ojos azules
la cara morena.

Lune ronde lune
hurluberlune
les yeux tout bleus
la frimousse brune.

Elsa Morante, Aracoeli, 1982.

« Lis-moi » : c’était ton ordre, toi le roman au titre impérial, pourtant prisonnier des autres dans la bibliothèque familiale. Aracoeli, tu m’inspirais poésie. Aracoeli, le mot roule sur la langue et s’éclate en moi comme une réponse aux questions que j’ignore d’habitude. « Lis-moi » : d’abord, je te saisis, je te nettoie, je te palpe, je te hume. Les grains dorés de la poussière sont soufflés au loin et me voilà prête à te lire. Les mots de la romancière traînent dans ma tête, m’entêtent, je m’attache à toi dès les premières lignes. Le roman, la romancière laissent place au personnage. « Lis-moi », ordonne alors le personnage. Toi aussi, tu parles de l’Andalousie, elle t’intéresse autant qu’elle m’intéresse. Toi aussi, tu l’as laissé s’endormir ce passé, malgré ce nom de famille qui hurle qu’un peu de toi vient de là-bas. Tu ne veux pas l’oublier, mais tu as du mal à l’assumer. Personne ne me parle d’Andalousie chez moi, et toi personnage, tu te décides à en parler, car toi aussi, on ne t’a rien dit. Personnage, je me retrouve en toi. Toi aussi, ta mère est partout, te fascine, te retient, tu l’agaces et tu l’adores. Toi aussi, ton père est là, vaguement absent, englouti est pourtant partout dans ce que tu dis, dans ce que tu fais. Quand je lis tes premières lignes, c’est mon reflet dans un miroir flou et sale. Miroir faussé par l’altérité de celle qui vous a écrites, toi et tes lignes. Cette manie du détail, l’ajout ici et là des parenthèses et des tirets tout comme moi – car les phrases ne peuvent être aussi longues sans ces aides précieuses, pas pour nous en tout cas – c’est comme cela que j’écris. Aracoeli rime avec poésie, oui, mais ici c’est plutôt de l’ordre de la magie. Voilà que tu me livres les mots magiques, narrateur. Les mots espagnols que j’engloutis comme le reste, je les relis, les murmure comme une incantation, partout. Mon accent parisien devient andalou, le temps d’une lecture, le temps d’un été. Je n’ai pas la paresse de la langue andalouse, elle ne m’est pas innée, je redouble d’efforts pour imiter des ancêtres mystérieux et mes nouveaux amis que j’apprends à connaître. Je les apprends par cœur ces mots, comme on apprenait la poésie à l’école, je les chante sous la douche, je les murmure à des inconnus dans le trajet de mes journées. J’ai eu peur de toi, de ce premier paragraphe trop clairvoyant. Tu semblais savoir qui j’étais, j’ai cru que tu me parlais. Tu me disais de te lire, tu savais que j’étais intriguée de me retrouver ici, face à mon double masculin, mon double d’un temps passé, mon double de fiction. Ce que j’aime chez toi, Aracoeli, c’est cette surprise que j’ai à chaque fois que je relis ton premier paragraphe. C’est espérer que la suite sera tout aussi bien, comme si à chaque lecture, il pouvait toujours se passer quelque chose de nouveau. Je te vois comme une vie autonome de la mienne, pourtant, je peux te posséder le temps des pages qui se bousculent sous mes doigts. Paragraphe comme une première respiration, roman comme une possibilité de vie. Aracoeli, tu me donnes le pouvoir de vivre un peu plus fort à chaque fois que je te lis.

Alice Diaz

Ce contenu a été publié dans le bel été (des premiers paragraphes). Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *