le bel été (des premiers paragraphes)-12

Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. »

Marguerite Duras, L’Amant

Ce paragraphe est autre chose qu’un paragraphe. Je le lis alors que je suis malade, cloîtré dans ma chambre et la fièvre. Il est fiévreux lui aussi, les mots inscrits sur le papier veulent sortir de leur condition. La nuit, le jour, la fièvre envahit et dirige mon esprit. Je délire comme ça ne m’était jamais arrivé, la vitesse de réflexion de mon cerveau, les images qui surgissent de lui, sont époustouflantes. Tout fuse, c’est en un sens réjouissant, mais cela va trop vite. Je suis dévasté par la fièvre. Je fonce tête baissée et désordonnée dans le récit. Je suis conquis. Est-ce mon état ? La femme qui s’exprime, ce n’est pas seulement une narratrice qui raconte qui elle fut, ce qu’elle vécut, dans sa jeunesse. Bien sûr, quand la magie des récits s’installe, un personnage n’est seulement lui-même que rarement. Il se dédouble, il vient nous perturber. Mais là, la jeune femme belle du roman de Duras qui s’invite a les traits d’une étudiante que je connais, lectrice fervente de Duras. Elle ne le sait pas, sans doute, que je la lis, elle, lorsqu’assise à côté de moi ou devant moi, je contemple ses longs cheveux, son profil au dessin subtil, sensuel, mais ce n’est pas sûr : le téléphone sonne, elle m’appelle, alors même que je suis dans le roman de Duras, et que dans le roman de Duras, c’est elle. J’ai son image à l’esprit. Son nez, ses lèvres, ses yeux sont parfaitement dessinés. Elle s’inquiète de moi ? Je suspends ma lecture pour lui parler. Le livre est posé sur le lit. Nous nous parlons, longuement, de Duras, de L’Amant, d’autres choses. La fièvre se dédouble. Elle me rejoint. J’écoute ce que sa voix posée, un peu terne, prudente, mais qui s’allume dans son rire, ascendant, moins prudent, passagèrement, me dit. Nous avons partagé, déjà, des crises de fou-rire. Partager des fous-rire, cela donne le sentiment de brûler les étapes, comme de se connaître depuis toujours, souterrainement. Je ne sais pas ce qu’elle perçoit de ce que je lui dis. L’image de ses longs cheveux fins, frisés, électriques, sa silhouette mince, harmonieuse surgit, je suis seul à la voir. Je suis celui qui lui parle, comme l’homme à la narratrice, sans attendre l’âge de la dévastation. Je suis l’amant du présent, l’amant de l’imaginaire, celui qui voudrait préserver la jeunesse, qui redoute le temps. Je lui parle, mais avec distance, au téléphone, sans parvenir à la sincérité de l’homme qui s’adresse à la narratrice. Je suis malade. J’ai vu, j’ai tendu l’oreille, c’était elle, la femme dans L’Amant.

Jérôme Thouart

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