le dépaysement, bailly

L’essence de « la France » a coûté cher, coûte cher : on ferait mieux de carburer aux cours d’eau et dériver, suivre Jean-Christophe Bailly dans Le Dépaysement (Seuil) qu’il propose.
Sa lecture procure un plaisir vif, parce qu’il associe l’aisance et l’intelligence d’une pensée qui va vite mais que l’on suit sans peine et qui nous rafraîchit, nous fait du bien. « Le sujet de ce livre est la France » mais très vite on comprend que ce sera sans la moindre raideur. Le voyage est varié : géographie, paysage, histoire, gens, mais aussi l’art, les animaux, la préhisoire, les rues, les usines, les publicités, les cités, tant d’autres. On croise Rimbaud, Courbet, Rodin, Ponge, Proust, Michon, Echenoz. C’est un livre aux phrases qui dé-tendent, qui dé-nouent, qui dé-contractent, où l’on entend la fluidité au lieu de la crispation. Qui éclairent. Les chapitres élargissent la perspective, se déploient, dialoguent, font sentir le repli consécutif à la lourdeur des clichés et des vieux mythes ankylosés. Bailly crée au contraire une forme, une accroche, une saisie, vers une pensée libre et ouverte. Une fugue, comme une invention, une redéfinition de l’identité d’un pays.

« Grande est l’étendue des sensations qui va de la beauté mathématiques des grandes nasses suspendues à la vision de ligaments broyés dans des pièges, mais telle est et doit être sans doute la mesure selon laquelle un pays est connu et s’éprouve : non à la façon d’un paisible répertoire de souvenirs et de coutumes, mais à celle d’une pelote complexe et enchevêtrée où époques, affects et dimensions s’entremêlent (…) ».

« Ayant loué une voiture pour revoir tout cela, je me suis arrêté au pressing de la Vierge. Elle est là dans un petit square triangulaire fermé à clé, elle porte une robe bleue et semble avoir été mise là à la fin de la guerre de 14-18. Deux inscriptions figurent sur son socle : « Gardez la cendre de nos pères » et « Conservez-nous la foi de nos aïeux ». Foi et cendre ont été dispersées, mais la nuit, au moment des fêtes, la Madone sourit et tend les bras au sein d’une sorte de cages faite de guirlandes électriques. Dans le vide, entouré de pavillons et de maisons sans bonheur, elle est comme en voyage : elle va vers l’Andalousie, le Sicile, l’Orient, et elle est chez elle en ce voyage, comme le sont les pensées ».

« Captive et captivante est la façon selon laquelle le passé se filtre continûment dans le présent, sans même que celui-ci le sache. Il ne s’agit pas – ai-je besoin de le dire ? – de patrimoine, c’est tout le contraire : quelque chose de flottant, comme l’esprit des rivières, quelque chose de discret et d’insituable, qui pourtant irradie une contrée et parfois s’y dépose. »

« Ce qui est à réfléchir, ce sont, je crois, des échelles mobiles ou, plutôt, une mobilité entre les échelles : et que cette mobilité ne soit pas seulement pensée, mais garantie : en d’autres termes, que le système des poupées russes qui emboîte les individus selon une ligne croissante, d’eux-mêmes à l’univers en passant par tous les girons intermédiaires (famille, classe, région, pays, ensemble civilisationnel, humanité), se dilate et qu’au lieu d’être un système de carcans, de frontières, de mots de passe et de rituels, il fonctionne comme un jeu dont le dérèglement constant serait le meilleur réglage ».

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