le Norvégien

Longue discussion un soir, dehors, pendant le dîner, avec un Norvégien de cinquante ans environ, grand et sec. « I quit my job », nous explique-t-il, lassé de sa vie normée par le morne travail, par la répétition des tâches commerciales sans relief. L’omniprésence de l’argent dans la vie occidentale lui saute encore plus aux yeux depuis qu’il s’en est éloigné. Venu seul jusqu’ici en voiture, passé par l’Europe et l’Asie. Des mois. Il loge chez l’habitant, au hasard des routes. Je tends l’oreille avec une attention soutenue, pour comprendre au mieux son anglais, et au plus vite, ses mots, ses phrases, pour garder le fil. Je pense inévitablement au voyage de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, raconté et dessiné dans L’Usage du monde. L’accueil le plus chaleureux, il insiste, c’est pour lui celui que des Iraniens et des Pakistanais (il compte retourner au Pakistan) lui ont réservé. Longues soirées de silence pendant les repas et la dégustation du thé ou du café, où seuls les regards et les gestes permettaient d’échanger. J’ai l’impression de voir les images de son voyage se former dans mon esprit, accompagner le récit merveilleux du Norvégien, ce soir-là. Il raconte la peur des nuits venteuses, froides, interminables, les heures sans parler, les craintes de s’être trompé de direction, les regards intrigués, peut-être menaçants, de certains hommes, sur les routes. On aborde la littérature. Son jugement sur les lecteurs norvégiens est sans appel : ce sont de piètres lecteurs de littérature. Ils lisent seulement les journaux et les best-sellers pour se divertir. Le nom de Vesaas lui est familier, pas celui de Tunström. Son athéisme lui permet de lire le Coran comme document pour mieux comprendre le monde.

On le revoit partir, le lendemain matin, direction le sud de l’Inde, dans sa petite voiture poussiéreuse, un geste de la main pour nous saluer, pendant son demi-tour, puis s’éloigner entre les rickshaws et les deux roues, lentement.

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