les derniers prisonniers

Depuis le temps, ils sont encore là, les êtres humains, immobiles comme des maisons plantées par eux-mêmes dans du ciment, coincés entre passé et présent, tandis que glissent les jours. Ils accumulent et ils recommencent. Si au moins quelque chose les secouait, les emmenait, comme dans un bobsleigh lancé à toute allure. Mais non.

Ils sont encore là, comme s’ils vivaient dans une région tellement ancienne qu’elle n’apparaît plus sur aucune carte, une région à la peau drapée de poussière dense, qu’aucun satellite ne peut plus photographier. On dirait que la surplombe un nuage pénitentiaire. Comme si les hommes y étaient embrumés dans une surveillance constante, qu’eux-mêmes relaieraient. L’âme, flottante, de ceux qui dans cette brume s’appellent dirigeants, jouissait de la situation, avec le sentiment, univoque et paisible, du devoir accompli.

Un matin, ou à un autre moment gris, on ne sait pas, quelqu’un emmène les enfants dans les maisons. On vient faire de leur jeunesse une prisonnière.

Or, les insolents, désir de refus, ils luttent. Contre les bourreaux qui se multiplient plus vite que la folie qui paralyse les humiliés, les emprisonnés. Dans leur obstination gravite la vie invincible.

Les derniers prisonniers ne crient pas leur souffrance, ils n’aboient pas leur révolte. Ils le font avec une pudeur inattendue, déroutante. Le remède, ils le distillent en eux lentement, lentement, sans attendre de réponse immédiate, mêlé à la rivière de douleur dans laquelle ils doivent nager.

Les derniers prisonniers grattent les fondations, versent dans l’esprit de leurs maîtres ce genre de phrases. Nous allons déchirer votre peau. Nos ongles dévoileront que nous sommes égaux. Vous dites que vous êtes nos maîtres, que nous sommes vos chiens ? Nous mordrons nos laisses.

Les maîtres ont la peau qui tombe en lambeaux. Un sommeil inédit les prend, instable, incertain. Les maîtres découvrent en eux des images tranchantes, qui les décomposent.

Images de pensée 1 : le maître se venge de son chien qui a mordu sa laisse. On ne s’échappe pas ! Il le cherche et le retrouve facilement, au coin d’une rue, blotti, apeuré. Le chien reconnaît son maître, mais il ne remue pas la queue. Il pressent que ça va mal tourner. Il a raison. Le maître est muni d’un martinet, tout simple, une tige en bois, avec huit lanières de cuir clouté agrafées. Il s’approche du chien et le frappe. De plus en plus fort. Des ondes circulent de son bras à son cerveau, une agitation folle persiste quelques instants. Le chien couine, mais le chien repart. Trop tard, le maître n’a pas songé à se munir d’une nouvelle laisse. Les spectateurs assis applaudissent, applaudissent.

Images de pensée 2 : la fille du maitre joue avec un autre chien. Il ne s’est donc pas enfui. Elle lui lance une balle de tennis, une fois, deux fois, un nombre de fois incalculable. Le revêtement jaune et doux de la balle devient peu à peu sale et humide de salive et de poussière grise mêlées. Le chien court et la ramène à chaque fois. Il mord dedans. Il réussit parfois à l’attraper au vol. Il est inépuisable. La fille se dit qu’on dirait un chien mécanique. Et puis : la fille, soudain essoufflée, tousse, veut cracher quelque chose, elle n’y parvient pas, son cœur palpite, elle s’étouffe. Elle s’étouffe, tant que le maître prend peur. Il pense qu’elle va exploser. Gouttes de sueur sur ses tempes.

Images de pensée 3 : le fils du maître court avec un autre chien. Il tient la laisse. C’est à celui qui ira le plus vite. Les oreilles du chien volent, le fils manque plusieurs fois d’écraser les pattes de son chien mais il réussit à l’éviter. Il se dit que la laisse est trop courte. Il la lâche. Le chien disparaît au détour d’une rue qui descend, vers la plage où le vent flâne. Lorsqu’enfin il parvient à le rattraper, ce sont des multitudes de pas qu’il voit tracées sur le sable humide.

Le dernier jour avant la réapparition de cette région sur les cartes, les derniers prisonniers, dans la marche où s’évaporent le nuage et la poussière de cette région où ils vivaient, dessinent leur évasion.

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