les herbes folles, angélique villeneuve, eugénie rambaud

Ce n’est pas simple de vivre avec légèreté. Avec un brin de folie, pas davantage. Les enfants ont cette ressource, il suffit de regarder leur corps en mouvement et leurs yeux briller ou partir, ressource naturelle, tant qu’elle n’a pas été rongée par la raison raisonnante, bétonnante, de nos vies adultes. Il faut l’être un peu, enfant, fou, léger, pour dessiner et poétiser avec simplicité une promenade dans la nature comme un dialogue, un cheminement, une avancée vers l’élargissement de soi, un épanouissement peut-être ; écrire, pour annoncer la couleur : « Je suis le chemin/et celle ou celui qui marche dessus ». Sur la page, quelques vers (français et arabes) questionnent et répondent. Leur partenaire pour échanger est une ligne horizontale discrète aux tons pâles (gris-bleu, vert, jaune), aux traits courts et épais («feutres et fils cousus» par Eugénie Rambaud), rassemblés comme pour se protéger de quelque chose, mais qui progressivement se courbe, se détend, ondule, se déploie, comme porté par de petits coups de vent, où chaque partie de ce qui pourrait bien être de jeunes feuilles attachées à des brindilles prend la mesure de son identité en se désassemblant, se réassemblant, s’autonomisant, si bien que le fil qui les reliait toutes finit, sur certaines pages, par disparaître. Certaines traces prennent la forme de papillons, ou de galets, d’autres s’apparentent à des cœurs, ou à des chromosomes. Rien ne freine leurs métamorphoses, leurs impulsions. Chacune évolue différemment, mue par un désir d’éveil particulier. «Il faudrait que je me laisse faire» et «me laisse ne rien faire», écrit Angélique Villeneuve, car l’action et l’inaction ont alternativement besoin de leur espace propre pour exister : « s’avancer, s’arrêter/par moments c’est pareil ». Les pages où le chemin se poursuit se colorent de la variété des ouvertures qui s’offrent au regard et aux sensations, au fur et à mesure, autour de soi et en soi, dans la nature, le ciel, la plage, la mer. Chemin où j’avance, d’où je m’échappe, et chemin intérieur. Ping-pong désirable ; je m’arrête quand je sens le contact avec les herbes, le ciel, nécessaire. Je me fie à l’appel de mon humeur de l’instant, comme un enfant. Il y a aussi le désir d’accalmie. C’est peut-être lorsque celle-ci est atteinte que la concorde entre le monde extérieur et le monde intérieur forme un paysage harmonieux de mots et d’images, où l’on se sent cousu et en expansion.

(traduit en arabe par Golan Haji – éditions Le port a jauni)

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