les pas

J’aimerais un matin de pluie, comme celle que j’ai entendue déjà sur les tuiles du toit, bruyante, incessante, inquiétante, m’installer dans un café, les jambes encore froides d’avoir marché jusqu’à lui, qui donne sur un carrefour où la circulation des véhicules et des humains ne cesse pas non plus, assis à boire un café avalé avant que sa chaleur s’évapore, prêt à accueillir des morceaux du petit spectacle citadin quotidien malmené par la pluie, sentir la fatigue encore là, tendre mon cou et peser sur mes épaules, garder sur elles mon manteau comme une protection, et observer les vélos braver le temps pluvieux, observer les pas qui se suivent ou se croisent, vifs, lents, hésitants, poussifs, qui semblent savoir où aller, pointes de compas imprécis traçant leur trajectoire sans doute habituelle, pas résignés à l’humidité et au morne ressassement, or on pourrait penser que la pluie tombe si fort et si longtemps pour liquéfier la répétition, laver les pas de l’habituel chemin, s’attacher à recenser aussi toutes les couleurs des parapluies et remarquer justement que la variété des couleurs manque, comme pour les vêtements, gris, noir, bleu foncé, un peu de rouge, comme s’il ne fallait pas égayer le quotidien, comme si ce n’était ni la volonté ni dans les capacités des hommes, comme si c’était trop difficile de l’éloigner du terne, pendant le défilé des voitures des camions des deux roues des piétons cacophonique, écouter les notes humides d’Erik Satie tomber sereinement dans l’air, puis en regardant le plafond du café entièrement recouvert de plantes vertes artificielles comme si elles lévitaient, penser à la nuit noire, à sa faculté d’engloutir toutes les sensations, jeter encore un œil à l’intérieur du café où d’autres qui sont en vacances s’installent prendre leur petit déjeuner, discutent du programme de leur journée, centre Beaubourg, cinéma, quelques autres encore boivent un simple café, seuls, en silence lisent un journal pour savoir comment le monde marche, une autre encore vient travailler sur son ordinateur portable, le monde paraît tout petit, coupé par le champ de vision limité, pluie et parapluies, aller et venir dans les flaques et les petits ruisseaux improvisés sur le bitume, entrer dans un café, se protéger de quelque chose de naturel, quel sens ont les pas qui nous mènent.

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