lettre au père dans l’avion

Je lis Lettre au père, de Kafka, dans l’avion qui nous fait survoler, l’air de rien, une partie de la planète. Trace que voyager n’a rien d’exotique, je trimballe avec moi ce petit livre qui fait circuler en moi nombre de pensées, qui met en lumière toute une série d’idées ou d’images de ma relation avec mon père, pendant qu’en dessous défilent des paysages plongés dans la nuit, avec des assauts soudain de lumières artificielles qui n’attirent mon attention que rapidement. Dans l’attention que je porte aux phrases de ce petit livre, et l’admiration au fil tendu qui déroule le regard d’un homme sur sa douloureuse relation (je pense au Verdict, à La Métamorphose), je trimballe en moi un trouble, silencieux, que je cherche à déchiffrer. La lecture se superpose, comme une feuille de papier calque (enfant, j’aimais dessiner dessus au crayon à papier, pour m’essayer à l’imitation, pour la satisfaction d’avoir su fidèlement suivre le modèle, et pour me donner l’illusion de savoir dessiner seul) et comme un détournement (ce n’est pas la même nature de relation, dans ma vie, dans cette lettre). La lucidité de Kafka me frappe : « Je te crois, moi aussi, absolument innocent de l’éloignement survenu entre nous. Mais, absolument innocent, je le suis aussi. » Deux individus vivent ensemble comme deux fantômes égarés. Je me surprends à envier « l’excès d’acuité né de la peur » que Kafka observe chez l’enfant qu’il était, que je recherche, probablement, de façon indirecte, dans la lecture, mais avant la peur, ou sans elle. Je suis un fils qui n’a pas écrit de lettre à son père, un fils que la curiosité a décidé de lire la lettre d’un fils à son père, la lettre d’un homme qui s’interroge sur l’absence de beauté dans le lien avec son père. La lecture, dans le temps de l’approche de l’Inde : une autre terre se visite dans l’attente d’une histoire nouvelle qui se mêlera à celle qui existe déjà, que se produise un tremblement.

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