librairie

La librairie, n’importe laquelle ou presque, est pour moi une deuxième maison, à moins qu’elle ne soit la première. Il suffit que j’y entre pour trouver en quelques coups d’œil mes repères. Mes parents n’y allaient pas. La première de ma vie de lecteur devenant assidu, au cours de mon année de seconde, se trouvait au bas de mon lycée, c’était après une rue en pente assez forte, que j’y accédais, comme, à l’époque, quand j’allais à la Fnac du forum des Halles, il fallait emprunter un couloir en pente douce qui donnait ensuite, comme si c’était une grotte ou un terrier, sur différentes pièces. La lecture est donc liée pour moi à l’idée de descente, d’accès à des profondeurs, ce qui explique sans doute pourquoi, dans l’ensemble, je suis attiré par une littérature qui pose des questions, et peu par une littérature qui divertit (j’adorais Desproges, à cette époque, il me faisait beaucoup rire, mais il y avait aussi un accent désespéré dans ses livres). Il fallait sans doute que je visite, en passant par les livres, de quoi était fait le vide en moi. C’était une petite librairie-papeterie, nommée « Masseron », avec quelques tables de présentation, mais surtout, ce qui attirait mes pas et retenait mon attention, c’était le mur de livres de poche. Les rayonnages partaient du sol jusqu’au plafond, il fallait donc pour accéder à certains livres m’accroupir ou me mettre sur la pointe des pieds pour regarder ce qui était inscrit sur la tranche, les noms, les titres, la collection. Deux rangées d’étagères blanches coulissantes remplies de livres. Je déplaçais lentement les rayonnages de devant pour qu’apparaissent ceux du fond (derrière le visible, il y a quelque chose encore qui se cache), je restais là des minutes entières à lire, le coup tordu, les tranches, à sortir quelques livres de leurs places, pour les feuilleter, lire quelques lignes, sonder le lien qui pourrait éventuellement naître entre nous. Le libraire me laissait faire, sans me poser de questions. S’il venait me voir, je lui disais que je n’avais pas besoin de conseil. Je voulais me débrouiller seul avec les livres, rêvasser. Les fois où je partais avec un livre acheté devaient être très rares, je ne me souviens plus aujourd’hui du moindre titre de livre acheté dans cette librairie (aujourd’hui, cela m’arrive encore de sortir bredouille d’une librairie, et je m’agace d’avoir perdu mon temps, comme le gamin que j’étais, j’ai passé l’âge, à tergiverser, au lieu d’écrire, ou de lire vraiment). Je me revois devant eux avec le désir de voler, mais la peur et le manque d’audace m’en ont empêché à cette époque. Je suis passé à l’acte, rarement, plus tard, sans avoir été pris sur le fait. Je passais là, toujours seul, essentiellement pour voir, pour découvrir, pour attiser mon désir de la découverte, pour me familiariser surtout avec cet univers de tant de livres, pour peu à peu me sentir prêt à en faire partie, à être accepté par eux. Comme résidence secondaire, il y avait la bibliothèque, avec des rayonnages à n’en plus finir, une salle d’étude où, collégien, je me rendais, pour des recherches en vue d’exposés, ou pour passer le temps ailleurs que dans mon appartement, où il arrivait que je m’ennuie. Là encore je passais des heures à feuilleter, emmagasiner des noms, des titres, classifier et organiser dans ma tête des connaissances, sans méthode autre que le hasard et des balbutiements de repères. J’empruntais dans le désordre tel ou tel livre, classique ou contemporain, français ou étranger, littérature ou philosophie, pour essayer d’en savoir plus. Parfois la rencontre se passait bien, parfois elle échouait : c’était le cas quand je repartais avec des œuvres encore trop éloignées de mon champ habituel de lecteur. Je me souviens d’un titre de Peter Handke, Les Frelons. Je me souviens que je feuilletais souvent les exemplaires de collection de la pléiade, avec le papier si fin et la couverture de cuir. Je me plais à écrire que ma maison n’a pas de mur qui en empêche l’agrandissement ou la rénovation. Je me la suis anarchiquement et patiemment construite, en silence, sans matériau autre que le regard porté sur des signes que je mémorise, et que j’oublie aussi, ce qui m’incite à revenir dans les pièces à revisiter, à feuilleter, ou à refaire, à relire, qu’elle est constituée de multitudes de pièces de tailles variables, que toute ma vie ne suffira pas à en découvrir les recoins, une maison où je rentre, c’est selon, avec ardeur, impatience, avec prudence, inquiétude, d’où je ressors parfois, déçu par le premier regard, où je retourne. Les pièces de ma maison sont difficiles à dénombrer, mais il y en a quelques-unes que j’ai beaucoup pratiquées, d’autres où je retourne souvent. Il arrive aussi que j’en prête. Elles se nomment par exemple, dans l’ordre approximatif de leur construction (liste non exhaustive), Clavel, Desproges, Shakespeare, Dostoïevski, Tunström, Kafka, Woolf, Tchekhov, Gadenne, Michaux, Pachet, Duras, Bon, Quignard, Depussé, Rancière. Par souci pratique, par conformisme aussi, les livres de ma maison sont sagement rangés sur des étagères, mais ce qui me plaît aussi dans ma maison, c’est que sa construction n’aura pas de fin.

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