l’inconnu

Je rentre chez moi. Il fait bon. La rue sans arbres convoite la chaleur douce qui se répand avec lenteur. Je ne l’ai d’abord pas vu, plongé dans des réflexions futiles : l’inconnu a surgi du garage, surgi de l’ombre fraîche et huileuse du garage. Il jette un œil sur sa gauche, vers moi, comme une éventuelle invitation, et devant mon inertie, démarre en trombe. Il ne pleut pas. Il est seul sur sa moto. Il est seul sur la route. Il est sûr de lui. Je le regarde s’éloigner.

A l’approche du feu rouge, mon attention se porte vers sa maîtrise du freinage. Sans difficulté. Pourtant, je comprends très vite que la moto ne va pas s’arrêter tout à fait. Elle semble vaciller sur le bitume. Les pneus dansent encore un peu. La moto, à peine, mais, dépasse la ligne du feu. Puis elle se penche délicatement, inquiète à l’idée de blesser, ou le recherchant délibérément, mais sans fracas. Puis elle glisse encore, tout en penchant davantage, jusqu’au mur en face. C’est là que la moto percute le mur, mais plutôt douce, la percussion, caressante. C’est là que je vois son corps à lui, l’inconnu, reculer comme par magie, comme un lent reflux, sans faire d’étincelles, glisser sur la route, revenir en arrière, comme si elle était en pente, ou savonnée. Il glisse et reviens jusqu’à moi, comme une protestation, qui marche sur le trottoir et qui viens d’assister à l’accident. Je le regarde se rapprocher.

Malgré toute cette douceur, les traits sur le visage de l’inconnu, sans casque, sont crispés, ses yeux sont fermés, exprimant une douleur vive. Son bras droit, sectionné, s’est détaché de son épaule, je le vois devant moi, à quelques dizaines de centimètres du corps. Je regarde son visage et son bras. Instinctivement, je veux lui porter secours. J’appelle les secours, personne ne répond. C’est pourtant impossible, non ? Alors quoi ? Et personne ne passe, ni voiture, ni piéton. Je le regarde, immobilisé. Je n’avance pas vers lui. J’ignore tout de l’inconnu, toujours là, sur l’asphalte, devant moi.

Je n’ai pas d’autre souvenir. Moi, qui suis là, debout. Mes pensées des instants qui ont suivi sont évaporées. La douleur insaisissable demeure, forant dans un doux silence. Qui l’en empêche.

Je rentre chez moi, je suis trop jeune, donnez-moi encore de l’inconnu.

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