lire dans la gueule du loup – 9/ « mais quoi, le canal est si beau »

La littérature : lieu et lien par lesquels les traumatismes peuvent ne pas rester enfouis, être déplacés, interrogés.

Merlin-Kajman constate dans ce chapitre que l’étude de la littérature se conduit très souvent sans en référer à la notion de beauté. Cela s’explique par le relativisme qui a, dans l’histoire de la littérature, pris l’ascendant sur l’idéalisme, ce que Théophile de Viau, au XVIIème siècle, résume par ce vers : « Ce que tu trouves beau, mon œil le trouve laid. » Surtout, un pallier traumatisant a été franchi au XXème siècle, avec les idéologies destructrices qui ont choisi de faire de la beauté de, ou dans la, littérature, un prétexte à « la haine et la dérision ». Ainsi de Brasillach faisant une lecture nationaliste du Cid. La beauté est, dans cette optique, le moyen d’exclure tout ce ou tout ceux qui n’appartiendraient pas à son registre. Dans le prolongement d’Adorno posant la question de la possibilité de la poésie après Auschwitz, Lyotard a théorisé, en parlant « d’anesthésie », qu’il oppose à « aisthesis », l’idée qu’après les camps, l’esthétique ne peut plus viser « la forme belle », étant donné que celle-ci a été la vectrice de la barbarie. C’est à ce traumatisme que Merlin-Kajman associe l’incapacité à parler de beauté dans l’enseignement de la littérature, d’autant que les raisons d’être traumatisés par « notre présent historique » ne manquent pas. Ce traumatisme se traduit, poursuit Merlin-Kajman, dans la littérature récente, par la représentation du réel à travers la littérature blanche, ou le formalisme, ou l’esthétique du choc. A chaque fois, la sensibilité est plus ou moins pétrifiée, rendant difficile le partage transitionnel. L’enjeu consiste, pour représenter le réel, à rechercher une autre voie, œuvrant, selon les mots de Patrice Loraux, à « faire revenir le ressentir », ou selon ceux de Merlin-Kajman, à tracer, pour l’artiste, le lecteur, le spectateur, « les voies d’un partage passible », action qu’elle associe au « beau » : « Aucun être humain ne peut survivre à partir des seuls moyens de son monde interne, et cela est vrai dès la naissance (et dès l’expérience du langage) : né en état d’inachèvement total, de « désaide », il dépend d’un « autre secourable ». Il dépend donc d’un partage ; et ce partage le partage définitivement. Aucun être humain ne coïncide seulement avec un monde interne : un pur monde interne n’existe pas. Ce qui le divise de façon heureuse s’appelle conventionnellement « amour » – ou encore, « beau » […] Le beau est ce qui, dans le monde extérieur, nous fait signe pour tourner nos effractions traumatiques (au sens anéantissant du terme) vers ce qui en nous peut au contraire accueillir ce qui nous réanime ». Recevoir un texte (celui de Furetière au sujet d’une chute comique qui aboutit à des meurtres), un spectacle (celui d’une danse entre danseurs et handicapés moteurs), c’est accepter d’être malmené par eux, mais, en même temps, ces émotions qui malmènent emmènent vers ce qu’il y a de beau, et qui, précisément, est potentiellement commun. « Rien ne sera beau si nous croyons pouvoir nous passer d’une seule forme humaine possible ». La beauté, en ce sens, ne divise pas, ne hiérarchise pas, elle est « solidarité éthique » et « esthétique ». Merlin-Kajman voit sa conception du beau énoncée dans une citation de Plotin, pour qui la beauté d’un visage ou d’une sculpture se manifeste avant tout dans ce qu’il y a de vivant en eux, ou sur un poème de Ronsard qui fait l’éloge des seins de Cassandre sans chercher à les comparer à d’autres qui, eux, seraient laids. La beauté d’une œuvre, la beauté dans une œuvre, proposent un autre partage, qui ne capture pas par sa violence ou qui n’anesthésie pas les sensibilités, mais qui attire et les libèrent de tout traumatisme.

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