lire dans la gueule du loup – conclusion

Au terme de cet essai, dont la réflexion centrale est le renouvellement, le déplacement, de la définition de la littérature (rien que ça), il faudrait presque citer toute la conclusion. « La littérature, telle que je l’ai définie ici, ou plutôt, telle que j’en ai dessiné le possible, n’est rien d’autre que le nom d’un partage : partage transitionnel qui met en contact, pour un bienfait commun, des subjectivités ouvertes, prêtes à se transformer quoique de façon imprévisible. » Merlin-Kajman considère sa conception de la littérature comme « l’extension » de la définition qu’Aristote donne de la catharsis : « à mes yeux, dit-elle, la littérature doit s’entendre comme cet ensemble de textes qui visent à produire des effets sur la sensibilité des lecteurs (terreur et pitié bien sûr, mais aussi rire, curiosité, émerveillement, sympathie, indignation etc.) de façon à ouvrir un champ d’expériences à la fois singulier à chacun et cependant en quelque sorte commun, et cela, en dehors de tout souci pratique immédiat. Le bénéfice qu’en retire le lecteur tient au fait qu’il se retrouve de la sorte relié à d’autres par un ressenti commun dont l’enjeu est décalé par rapport aux impératifs immédiats de la vie sociale et dont l’objet n’est pas clairement identifiable. […] le partage de l’émotion littéraire doit permettre que le lecteur ne soit forcé ni de dévoiler son intimité ni de la refouler, mais puisse la transformer, la déplacer. Telle devrait être la tâche, toujours discrète et bienveillante, du commentaire que d’en ménager la possibilité […]. »

La littérature est d’abord partage, équilibre, articulation du commun et du subjectif, proposition plutôt qu’imposition. Elle ne s’arrête pas à l’individu, comme s’il était isolé du monde extérieur, mais circule entre ce dernier et tous ceux qui le constituent et lui donnent son envergure, particulière et mouvante. Elle a donc une certaine influence sur ce que l’individu d’une part, et le monde extérieur d’autre part, sont et deviennent, une « fonction réparatrice ». La littérature est également, pour cette raison, intimement liée à la nature de son enseignement, et permet toute une série de résonances avec l’époque et la société où nous vivons. Merlin-Kajman estime que la littérature étudiée est trop souvent sombre, et transmet de la vie une image infernale. C’est comme cela que l’on peut entendre qu’à notre époque, nous lisons « dans la gueule du loup ». Cette univocité bloque ce qui devrait être au cœur de la transmission de la littérature : la liberté et le caractère imprévisible de la façon dont chacun la ressent. Son propos consiste à prendre le contre-pied de cet état de fait mais aussi, sans nier l’existence de cette noirceur, et en l’intégrant toujours dans l’enseignement, à ne pas s’arrêter à cette seule et traumatisante dimension. Agir comme s’exprime Marco Polo dans Les Villes invisibles de Calvino, c’est-à-dire « chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. »

(éditions gallimard, collection nrf essais, version papier et numérique ;
www.mouvement-transitions.fr)

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