marie depussé, qu’est-ce qu’on garde ?

En 2000, Marie Depussé publie ce livre que j’ai aimé lire (je me souviens que c’était à Nantes), dont j’aime relire des passages de temps en temps, un livre plein, qui revit à chaque relecture, un livre de souvenirs, une réflexion sur l’enseignement, sur la littérature, une évocation du couloir 34/44 de Paris VII, sur de nombreux autres sujets, un livre que j’aime.

La dernière fois que j’ai vu Marie Depussé, c’était à Paris, à l’occasion de la cérémonie en hommage à Pierre Pachet. Je l’ai aperçue, assise derrière moi, puis dans une salle où nous étions conviés à boire un verre (notamment de vodka). Il y avait du monde, beaucoup de visages, des anciens étudiants de Paris VII-Jussieu, des anciens professeurs de Paris VII, des écrivains, des amis. Il y avait encore Jocelyne, la secrétaire de STD, Science des textes et documents, personnage pivot du couloir 34/44. Mais cela, il faut y être passé pour le savoir.

Il y avait également Antoine Compagnon, dont la lecture suscite en Marie Depussé la tristesse, voire un peu plus. Compagnon est un auteur qui l’irrite, dont elle déplore, avec une habileté à la fois charmante et féroce, la tristesse et la sécheresse. Façon pour elle, je crois, de se distinguer de cette sécheresse, et d’annoncer discrètement, au début de Qu’est-ce qu’on garde ?, que c’est un livre qui marie douceur et force de la pensée, un livre où il s’agit, entre autres, de montrer que théorie littéraire et pratique d’enseignement se mêlent, au moins parfois, malgré les obstacles, avec harmonie et humanité.

La première fois que j’ai vu Marie Depussé, je ne sais plus si c’est dans le film de Nicolas Philibert sur La Borde, La Moindre des choses, ou dans le couloir 34/44, avec son petit chien au bout d’une laisse. Assis sur un banc du couloir, je la vois passer, grande, cigarette à la main, laisse dans l’autre, sac à l’épaule, parler à quelqu’un, entrer dans une salle de cours. Je me suis dit, avec une condescendance satisfaite, mais qu’est-ce que c’est que cette prof qui vient avec un chien. J’étais bête. J’ai lu, des années après, alors que je n’étais plus étudiant, mais prof, son livre sur la Borde, Dieu gît dans le détails, puis Qu’est-ce qu’on garde ?, puis les autres, peu nombreux, hélas.

J’ai suggéré le nom de Marie Depussé aux membres de la revue « La Femelle du requin » pour un prochain numéro. L’été était bien installé. Quelques jours après, j’ai appris sa mort. J’ai été bête, là encore, de ne pas l’avoir fait plus tôt.

J’ai trouvé désolant que sa mort donne lieu à aussi peu d’articles dans les journaux – de la presse écrite, et que certains soient si courts, et même fautifs.

Dans la première partie, « La question », Marie Depussé raconte l’idée qu’ont eue, dans la foulée de mai 68, deux profs avec elle, de quitter la Sorbonne pour créer un département de lettres à Jussieu. Enseigner autrement que selon l’histoire littéraire. Pencher plutôt pour l’idée que « l’enseignement de la littérature devait avoir quelque rapport avec la pensée ». Depussé oppose La Sorbonne à Jussieu, « le Bâtiment » à « l’esplanade ». Elle suggère l’attachement à un lieu, pourtant guère séduisant, avec ses courants d’air sur le parvis qui entouraient la tour centrale, des escaliers de béton gris tristes.

Plus loin dans le livre, elle dit que même à Jussieu, l’enseignement de l’histoire littéraire, qui était à la source de leur déménagement, a refait son apparition en première année. Pour résorber l’ignorance des étudiants, fraîchement bacheliers, leur « niveau » leur fermant les portes de la prépa, en la matière.

Je me souviens qu’au moment de mon inscription en lettres après le bac, je m’étais procuré les brochures de lettres de la Sorbonne, de Créteil, de Jussieu, pour comparer. Seule celle de Jussieu était séduisante, ouverte, variée, avec une large place faite à la littérature du XXème siècle, à la linguistique, à la psychanalyse, à la philosophie. Les autres brochures ? Les poètes de la Pléiade, Molière, Corneille, Racine… la littérature s’arrêtait en 1900 ou un peu plus. Cela préfigurait déjà l’ennui qui m’attendait, avec ses particules de poussière à la pelle (à Jussieu, ce serait l’amiante, et cela donnerait lieu à un nouveau déménagement, au goût d’abandon). J’ai choisi Jussieu. Pour ne pas risquer d’être recalé dans les inscriptions, mon prof de français de seconde avait fait la queue pour un copain lycéen et moi. Je le remercie encore. Choisir Jussieu a été une décision essentielle dans ma vie, je ne le savais pas encore, je le pressentais, cela s’est confirmé par la suite.

Depussé aborde rapidement l’enseignement dans son livre, et ce qui rend sa pratique difficile. En plus de l’ignorance comme obstacle à un enseignement neuf de la littérature, il y a « la conformité » des professeurs qui veulent à tout prix effacer l’évolution de la critique littéraire (Benveniste, Lacan, Barthes, Blanchot) pour en revenir à un enseignement classique, historique, biographique, qui a pour fâcheuse conséquence de ne pas commencer par l’œuvre. Commencer par le reste, c’est remplir l’œuvre par autre chose que ce que l’œuvre propose elle-même, nue, neuve, offerte, prometteuse. Comme Flaubert qui « envoyait à ses amis la première phrase de ses romans », Depussé préfère « ouvrir le cadeau. Après, plus tard, lire la biographie ».

Ce que c’est que parler d’un texte, ce que cela nécessite de travail pour être dans la bonne approche, pour lui faire place, voilà comment ça sonne pour Depussé :

« On touche le texte, on le voit, on le lit comme si c’était la vraie première fois, on tâte ses courbures, on bute, ravi, dans son insolence, on pétrit la pâte de sa langue, on écoute sa violence, sa musique.
Et l’on trouve les mots pour le dire. Une fois commencé, cela pourrait ne jamais finir. Parfois les mots qui viennent ont le pouvoir, un instant, de donner un nom au sens, ils sont alors, à leur tour, des nominations, instants de paix, précaires, où se renouent des fils qu’on ne savait pas être rompus. »

Donner un nom au sens.

Sans ce travail préalable, c’est l’ennui, pour les étudiants. L’ennui qui menace tant les élèves, qui passe souvent à l’acte.

Marie Depussé voit son métier (le nôtre en fait, car nous avons cela en partage) comme « une déraisonnable envie de convaincre ». On sent que le cœur n’y est plus tout à fait, en 2000, que l’élan qui portait (comme je l’ai pressenti par chance) les étudiants à venir à Jussieu plutôt qu’à la Sorbonne s’est doucement estompé, mais qu’il résiste encore. On aime être étudiant à STD, couloir 34/44 (je confirme). Il y « flotte […] une irréductible gentillesse ». Depussé ajoute : « Peut-être, des années subversives, est-ce l’élément le plus précieux qui demeure». La gentillesse est subversive, oui. J’ai envie de citer ce paragraphe, aussi, drôle et triste, sur les professeurs : « La gentillesse du couloir a soigné pendant des années des êtres si peu sensibles à l’ici et au maintenant. Elle leur a rendu les jours, les instants. Pour ceux qui arrivent aujourd’hui, je ne sais. Certains, malgré leur jeunesse, semblent atteints d’une abstraction incurable, dont un des symptômes est leur arrivisme fou, leur acharnement à faire, comme on dit, carrière. Ils trottinent dans la carrière comme des autruches au cou raide semblant ignorer qu’elles trottinent, de commission en colloque, vers l’abattoir. Et quand je vois ces jeunes femmes belles, si lisses, s’acharner, je me demande quel visage ont leurs amants ; et pourquoi ne les retiennent-ils pas dans leurs mains, au soleil ? »

A plusieurs reprises, Depussé laisse entendre que c’est une question de vie ou de mort, notre façon d’enseigner. De vie ou de mort dans la vie. Ne pas rester enclos dans des façons d’enseigner qui réduisent le lien à des carcans qui se transmettent sans vie (par exemple « l’idée de la composition comme préalable » à la confrontation libre à un texte). Rendre sa vivacité au texte étudié, « ses mystères », « l’étonnement », jouer avec lui, faire circuler la parole de chacun. Le contraire, Depussé le nomme, en référence à Barthes, « l’effet de pauvreté ».

Relire Depussé, c’est aussi, pour moi, comme reparcourir mentalement le chemin qui me menait du parvis, par l’escalier, à la cafèt, et au couloir de STD, au deuxième étage. Les images défilent une à une. Je rajoute la suite des noms que je reconnais aux majuscules que Depussé leur laisse.

Depussé décrit très bien la démarche étrange qui fait se déplacer les étudiants et les profs jusqu’à une salle de cours. Le désir de faire entrer les élèves dans le cercle où la fiction permet la méditation, dans le « savoir-faire avec la langue qui est le nôtre et qui peut devenir le leur. » Le plaisir de faire cours à deux (Depussé avec F.M., et moi avec V.M., je confirme le bonheur que ça peut être). Donner et accompagner la parole pour qu’il y ait « rencontre », c’est-à-dire le contraire de la conformité, du sur-place.

Et tant d’autres choses, « au bout du couloir ».

(éditions pol, livre papier et numérique)

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Une réponse à marie depussé, qu’est-ce qu’on garde ?

  1. P. dit :

    Comme je te l’écrivais dans un message qui n’a pas été publié, je n’ai pas les mêmes souvenirs : mais ceux d’un Jussieu nocturne, où lors de cours du soir, alors que les esprits s’aiguisent (les coeurs se languissent et les corps, les corps), j’ai assisté à de remarquables cours, de littérature comparée notamment : sur Don Juan, le labyrinthe, le délire ou la jalousie… Fait la connaissance, bien sûr, de Mademoiselle C. ou de Monsieur J. l’auteur de ce blog.

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