mur

Les portes du ministère restaient fermées à ceux qui ne souhaitaient pas, ou plus, se laisser embobiner. Quand ceux-là décidèrent de rentrer par la force, l’intrusion fut qualifiée par celui qui présidait les ministres d’attaque contre la République. Aveu. La République était donc un territoire délimité par ceux qui avaient obtenu le pouvoir, une chasse gardée. Mais rien n’était acquis, ni dans le temps, ni dans l’espace. Puisque tout le monde n’était pas accueilli comme il se devait au ministère, en forcer l’accès symbolisait que les limites pouvaient être franchies, que les ministères étaient censés appartenir au peuple. Le politique débordait.

Le monde est une sphère étrange, en mouvement perpétuel, avec des murs que des hommes y bâtissent pour empêcher à d’autres hommes le mouvement, de plus en plus, un peu partout sur les continents, paraît-il, alors qu’on a célébré la chute de celui de Berlin. Comme c’est drôle. Les murs qui séparent les peuples ne sont laids que lorsqu’ils appartiennent au passé, sur lequel on aime davantage poser les yeux que sur le présent. Les nouveau-nés naissent tous sans être prévenus, ni pré-venus, de leur apparition, quelque part. Grandis, certains vont s’amuser à faire le mur. Plaisir d’agir sans autorisation adulte, de transgresser sans conséquence grave. D’autres ne voient pas d’autre issue à leur avenir que de quitter ce quelque part pour un ailleurs inconnu. Chacun dans sa vie se débrouille comme il peut, souvent avec maladresse, parfois heureusement, avec le monde qui est donné. D’où le sentiment de se heurter à un mur, de ne pas être en phase avec lui, monde immense, opaque. Firs : « La vie, elle a passé, on a comme pas vécu ». Ania : « La cerisaie est vendue, elle n’existe plus, c’est vrai, c’est vrai, mais ne pleure pas, maman, tu as encore la vie devant toi, tu as ton âme, si bonne, si pure… Partons ensemble, partons, ma gentille maman, partons d’ici… Nous planterons une nouvelle cerisaie, plus somptueuse encore, tu le verras, tu comprendras, et une joie tranquille, profonde, descendra sur ton âme, comme le soleil à l’heure du soir, et tu pourras sourire, maman ! Partons, ma douce ! partons !… » (La Cerisaie). Tchékhov traduit si bien, dans les paroles des personnages de son théâtre, le sentiment de décalage dans nos vies entre les désirs et le résultat ; le dérèglement du temps de l’individu, obligé de jongler avec deux passés, le passé qu’il n’a pas vécu, et celui qu’il a expérimenté, dont les traces, soit lui parviennent grâce à la mémoire, soit jouent avec lui dans les rêves, mais en supplément, un passé qui fut d’abord le futur, puis le présent ; obligé de jongler aussi avec le présent, insaisissable, et le futur, qui fuit dans nos doigts à une vitesse vertigineuse. Le passé ou le présent ont parfois l’apparence d’un haut mur à gravir. Nous voilà bien embarqués. Pourtant, on vit. On jongle chaque jour avec un monde qui s’alourdit, nos bras fatiguent, on espère, on rêve. Ce qui est immonde, dans le monde, est la façon dont ceux que les murs sont censés protéger veulent faire plier les autres, vulnérables, sous ce poids du monde, faire taire ce qui est léger devant nous, en nous, dans notre esprit, dans nos désirs. Ils veulent en saboter la vitalité par principe frileux, par défaitisme, y apposer un mur, un interdit. Les murs érigés ne concernent pas tout le monde de la même façon. Ils sont plus ou moins friables, faciles à gravir, pour voir ce qu’il y a derrière, c’est-à-dire devant, en réalité. Le mur est là pour que la fissure le creuse. Olga : « Tout deviendra souvenir, et, bien sûr, une nouvelle vie commencera… » (Les Trois sœurs).

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Une réponse à mur

  1. P. dit :

    J’aime tes deux passés, et l’infinie tristesse de Tchékhov.

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