nuit

Elle nous rend visite chaque soir, mais nous sommes rarement à la hauteur. « C’était une nuit extraordinaire » écrit Giono. « C’était tout simplement le ciel qui descendait jusqu’à toucher la terre, racler les plaines, frapper les montagnes et faire sonner les corridors des forêts. Après, il remontait au fond des hauteurs. » Mélange déraisonnable des sens et des rythmes. La nuit n’est pas seulement ce qui précède ou ce qui suit le jour. C’est un autre espace où les femmes, les hommes, les esprits et les corps vivent autrement. La méfiance associée à la lumière du jour s’efface au profit d’une ouverture aux paroles et aux regards qui aiment désirer la liberté. C’est une impro de guitare électrique qui ne se préoccupe pas de sa durée pour cueillir les voix avec lesquelles chercher un accord. J’ouvre la fenêtre de la voiture en grand pour y faufiler mon corps et prendre le vent en pleine face et regarder le ciel de bord de mer constellé d’étoiles ivres pendant que mon esprit divague. J’improvise dans un chalet une danse avec un vieil ami, avec un jeune ami dans un petit appart, avec des chaises délirantes. Je surprends et je me surprends. Les nuits blanches sont une nappe où les fruits prennent leur temps pour mûrir. Est conviée l’élasticité des pensées, des mouvements, des échanges, des mélanges. Une nuit de torpeur rarissime nous surprend tous par sa force alors que nous faisons la fête avant de nous quitter tout un l’été. La tension émotionnelle et les corps qui dansent sont surpris une deuxième fois quand l’orage fait éclater la chaleur en trombes d’eau qui tombent avec fracas et débordent partout, sous lesquelles nous nous jetons comme des morts de soif. Les trains-couchettes ne nous font voyager que la nuit. Le hasard fait que nous sommes assis l’un en face de l’autre. Nous nous connaissons à peine. La discussion sonne comme un désir. Chacun notre tour, nous disons notre perception de l’autre. Nous veillons à aplanir les inévitables malentendus, les interprétations abusives. La discussion s’anime lorsque j’entends le renoncement a priori s’inviter dans tes phrases. Ma main accompagne ma voix pour essayer de te détromper. Détromper signifie affermir et adoucir, ne pas laisser s’installer plus profondément en toi l’idée que des paroles seraient dénuées de valeur sous prétexte qu’elles sont issues de qui n’a pas une parole légitime. Aux yeux de qui ? Toutes les paroles sont légitimes et discutables. Il n’y a pas de paroles remplaçantes. La nuit est l’espace de la remise en cause de ce que le jour (l’évidence, ce qui sauterait aux yeux) essaie d’inculquer. La nuit, on s’affranchit du temps volé. C’est le moment pour les prolétaires de vivre une autre vie, sans consentir aux limites du temps que le monde du travail veut imposer à leur désir de ne pas être seulement des ouvriers. C’est la nuit que Proust écrit sa Recherche du temps perdu. La nuit remet le rythme en circulation. C’est le moment où le besoin de chaleur s’exprime plus librement, comme si on avançait les yeux fermés, guidé par un bras en qui avoir confiance, où on peut dire je t’aime avec une voix souriante et libérée de toute crainte. J’aime passer la nuit sur une piste de danse, une grande plage où marcher longtemps dans la douceur, une petite plage où se baigner avec mon amour naissant, un café chaleureux où discuter des heures, une terrasse d’un village du sud inondée par de la pluie. Avec des amis, un livre, un film, un carnet. La nuit écoute, cette écoute génère la surprise d’un dévoilement inattendu de soi ou des autres. La nuit est une sorte d’épuisette, elle appelle, comme une exaspération, ce qui est en nous, dont on veut se débarrasser, ou qu’on désire partager, qui attend depuis longtemps une délivrance. Il arrive qu’elle ne s’éclipse pas avant qu’on l’ait accompagnée, jusqu’à son dernier frémissement, de l’autre côté de la planète. S’il faut la quitter avant que ce soit elle qui s’échappe, il y a un pincement au cœur, il y a un regard d’enfant triste qui prend conscience que son monde, que le jeu, cessent. Au revoir, la nuit, merci de m’avoir permis de créer et de ressentir quelques vibrations. Je te prends dans mes bras. Je dépose sur tes joues puis sur tes lèvres mes lèvres. J’ai du mal à partir. Je reviendrai te voir. Tu seras là. C’est la nuit, je me suis endormi en faisant l’amour. Je me réveille en pleine nuit, mon corps appelle encore l’autre corps irrésistible pour un nouvel enlacement. La nuit je ne mens pas.

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