« il faut s’adapter » – sur un nouvel impératif politique, barbara stiegler

Après les livres de Todeschini et de Chamayou, me voilà de nouveau plongé, avec « Il faut s’adapter » – sur un nouvel impératif politique, dans une question de généalogie, formulé en ces termes dans l’introduction : « D’où vient ce sentiment diffus, de plus en plus oppressant et de mieux en mieux partagé, d’un retard généralisé, lui-même renforcé par l’injonction permanente à s’adapter pour évoluer ? ». L’auteure, Barbara Stiegler, précise : « Comment expliquer cette colonisation progressive du champ économique, social et politique par ce lexique biologique de l’évolution ? »
Toute son analyse se base sur la mise en relation de deux champs de pensée : les « néolibéraux », à travers Lippmann, se posent la question de « réformer l’espèce humaine pour concilier sa lente histoire évolutive et les exigences nouvelles de la « grande révolution » industrielle », le rôle de l’action politique étant dès lors « une intervention artificielle (en passant par le droit), continue et invasive sur l’espèce humaine en vue de la réadapter aux exigences de son nouvel environnement » ; les pragmatistes, à travers Dewey, posent le problème dans d’autres termes, car ils jugent qu’il ne peut y avoir évolution « qu’à la condition qu’elle soit conduite par l’intelligence collective des publics (et non des experts), elle-même inséparable de la dimension affective de toute expérience.» Ces questions résonnent encore avec les problématiques de notre époque, puisque le conflit entre régime autoritaire et société démocratique est toujours sensible. C’est ce qui rend le livre de Stiegler important. Elle ajoute à son analyse comparative la question qui en découle, qu’est-ce qui est à l’origine du retard qu’il faudrait à tout prix combler ?, et du problème que pose la notion même de retard : pourquoi serait-il disqualifiant en soi ? « Ne faut-il pas au contraire respecter les irréductibles différences de rythme qui structurent toute histoire évolutive ? »

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Partant de l’idée que l’espèce humaine a pris du retard dans son adaptabilité à son nouvel environnement, et prenant pour preuve la révolution industrielle, Spencer, au XIXème siècle, qui a inspiré Lippmann, propose donc que l’on réfléchisse à l’écart qui s’est creusé, et à la manière de le réduire. Spencer croit au « déterminisme biologique strict », ce qui signifie que l’adaptation à l’environnement se fera, qu’il suffit donc de laisser faire, que l’on aboutira à une « société industrielle pleinement civilisée », sans intervenir, que les luttes et les conflits n’auront plus lieu d’être.

Lippmann critique cette option car elle lui paraît déconnectée de la réalité : la crise des années 30 suffit, avec les crises sociale, financière et la corruption, à le démontrer. Les pragmatistes, tels Dewey et Wallace, défendent de leur côté l’idée que l’organisme ne se soumet pas passivement à son environnement, mais qu’il y a des « processus évolutifs imprévisibles » dont l’espèce humaine est actrice, au sens où elle est capable de créer et de transformer le réel. Lippmann partage ce point de vue, mais en partie, et en déformant l’idée centrale d’activité, à ses yeux seulement permise à quelques-uns : s’il estime que le désir est le moteur de l’action humaine, il faut « redéfinir l’acte politique » en fonction de lui, mais le diriger vers sa « sublimation », ce que seul un gouvernement fort » est en mesure de faire. La tension se situe donc entre un pouvoir horizontal (Dewey/Wallace) où les citoyens agissent eux-mêmes, et un pouvoir vertical (Lippmann) où c’est l’élite qui dirige. Stiegler montre qu’il y a une contradiction dans le schéma de pensée de Lippmann, car l’élite, l’histoire l’a montré, se donne un rôle de « dresseur » : il est un producteur de contrainte, auxquels la masse doit se soumettre, par docilité, et empêche donc la libre circulation du désir. La contradiction se situe aussi à un autre niveau : s’il faut partir de l’idée que l’adaptation est nécessaire, alors deux adaptations sont possibles. L’une, où l’espèce humaine est passive : soit elle se laisse éduquer par les experts, soit elle se soumet à une politique eugéniste ; l’autre, où l’espèce humaine est active : c’est elle qui adapte l’environnement à l’espèce, afin de tendre à la « vie bonne » (Wallace). Dans ce cas de figure, c’est « la pensée et l’intelligence collective » qui sont prêtes à « modifier l’organisation sociale et politique de la société ». C’est aussi la manifestation que l’espèce humaine n’accepte pas d’être considérée comme « une espèce malléable à volonté ». Lippmann tient un discours ambigu, dans le sens où il se rapproche des idées de Dewey, tout en prônant un gouvernement fort, avec des experts politiques ou syndicaux tenus par « une élite éclairée », s’éloignant ainsi d’une véritable politique démocratique.

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Lippmann met en pratique son idée de gouvernement d’experts à l’occasion de la Première Guerre mondiale, quand il est appelé, par le Président Wilson, à coordonner un groupe de réflexion sur la politique extérieure des Etats-Unis : ce travail se déroule en dehors de tout contrôle démocratique. Sa réflexion le conduit, à partir de l’allégorie de la caverne de Platon, à amplifier sa critique de la démocratie autour du thème du stéréotype : l’humain est limité, il a une « idée figée (stereos) de la réalité ». Le problème, c’est qu’il n’étend pas cette réflexion aux experts, dont rien ne permet de dire qu’ils ne sont pas dans le même cas. De plus, la démocratie est incompatible avec ce qu’est devenue la société industrielle : son élargissement social et politique empêche chacun, expert compris, d’en avoir une connaissance globale. Lippmann plaide donc pour une nouvelle forme de démocratie « où la souveraineté est partagée entre ses représentants », et une « organisation « indépendante » d’experts, censée éclairer les décideurs ». C’est ce qui se déroule aujourd’hui à peu près partout : un gouvernement nommé après une élection, et des experts, choisis en dehors du jeu démocratique. Il appelle aussi un renversement de logique du régime politique démocratique, puisqu’il « réclame que l’on évalue la démocratie de façon pragmatique, par ses « effets » plutôt que par ses causes, et par ses « résultats » plutôt que par sa source. Seul le « consentement des populations » est demandé. Stiegler insiste sur le fait que cette pensée ne met l’accent « ni sur les rapports de production ni sur la redistribution des richesses » (cf. Chamayou), mais sur « la réadaptation de l’espèce humaine à son nouvel environnement, conduite par un nouveau type de pouvoir politique ». Il s’agit ni plus ni moins de « moduler dans le bon sens les manières d’agir, de penser et de sentir des populations ». Il y a là encore un lien avec notre époque qui saute aux yeux : celui de la révolution numérique qui cherche à connaître, mais également à intervenir et à influencer, voire à dicter, nos vies. L’exemple de la Chine est assez éloquent. Lippmann va encore plus loin dans sa critique de la démocratie lorsqu’il estime, en fondant notamment ses conclusions sur l’abstention et sur la « finitude » humaine, que le « désintérêt croissant des citoyens pour les affaires publiques » est « inéluctable ».

Selon Lippmann, l’eugénisme ne peut pas être efficace car l’éducation aura toujours du retard sur le rythme et la complexité de la société pour adapter les élèves à elle. En revanche, il convient selon lui d’inculquer l’idée que les capacités d’attention de l’individu étant limitées, le citoyen ne s’impliquera, en conséquence, que très peu dans les affaires publiques. L’influence de Darwin pousse Lippmann à faire évoluer encore sa conception du pouvoir en relation avec l’évolution du vivant : il n’y a pas de bonne ou de mauvaise morale : tout dépend du point de vue où l’on se place. Cela signifie que contrairement à ce qu’il défendait auparavant, les experts ne sont ni mieux ni moins bien placés que n’importe quel individu pour définir « la vie bonne ». Lippmann redonne à la masse le pouvoir de gouverner, mais selon des intérêts conformes à la finitude humaine qu’il a théorisée, donc uniquement limités, privés : le travail, la consommation, la reproduction de l’espèce, mais nullement en vertu d’idées générales ou de notions telles que la justice. Son ambition sera désormais de « reconstruire une théorie de la démocratie … compatible avec la vraie doctrine du libéralisme, celle du gouvernement spontané de la société pour la lutte des intérêts ». Mais, complète Lippmann, en cas de crise où il y a écart entre les intérêts privés et le rythme de la société, ce sont à nouveau les experts qu’il faut solliciter, pour le réduire, et permettre à nouveau aux intérêts privés de se manifester. La population doit se ranger « en colonnes bien disciplinées derrière ceux qui, mieux que tous les autres, arrivent à resynchroniser les rythmes ». On assiste ici à une claire « dépolitisation » du champ politique ». C’est le « retour en force de la hiérarchie verticale entre gouvernés et gouvernants ».

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Aux experts prônés par Lippmann, John Dewey oppose « l’enquête », c’est-à-dire un « partage social des connaissances et leur mise à l’épreuve collective ». Il estime que la démocratie ne peut faire l’impasse sur la question des valeurs, des fins visées par la communauté politique. De plus, Dewey pense que « c’est cette façon de penser le retard qui retarde sur l’évolution de l’espèce humaine et sur la libération de ses potentialités ». Il en critique le dualisme qui « sépare la pensée du corps, qui oppose la connaissance et l’action et qui déconnecte la mise en œuvre par les moyens et la délibération sur les fins ». Dewey s’appuie sur la biologie et Darwin pour montrer que l’expérience articule les dimensions active et passive. L’expérience est une « connexion étroite entre faire, souffrir et subir », écrit Dewey. Ce n’est donc pas sérieux de séparer élite et population, les actifs et les passifs : « une classe d’experts est inévitablement coupée des intérêts communs qu’elle en devient une classe avec des intérêts privés et une connaissance privée, ce qui, en matière sociale, n’est pas une connaissance du tout ». L’évolution passe selon Dewey, par « la double tendance à l’impulsion et à l’habitude », ce qui délégitime l’opposition hiérarchique entre « innovation » des élites et « stabilité » de la masse. Le rôle de la nouvelle démocratie est de « réarticuler les dimensions active et passive de l’expérience politique en même temps que les tendances nécessaires à l’innovation et à la stabilité. Les décalages de rythme qui étaient pour Lippmann un problème à résoudre sont pour Dewey « une source de tension féconde, indispensable à l’émergence d’un nouvel espace politique de conflits et de dissensions ». C’est ce que Barbara Stiegler appelle « hétérochronies », qui dit le point commun entre l’évolution de la vie et celle de la société et de la politique : « une diversité de rythmes potentiellement en conflit ».

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Poursuivons la généalogie. La crise de 1929 apporte « un démenti cinglant » à la théorie libérale : il n’y a pas d’ « harmonisation spontanée » de l’économie et de la société. S’ouvre alors un débat entre « deux conceptions opposées du libéralisme » toujours d’actualité : la promotion du nouveau d’un côté ; de l’autre, « l’instrument de domination des forces conservatrices » : « au nom de la libéralisation, tout s’est organisé pour que les classes dominantes conservent leurs avantages acquis grâce à la concentration industrielle ». On en est toujours là. Pour Dewey, l’erreur du libéralisme consiste à figer la société en souhaitant régir celle-ci en fonction du seul critère économique. Cela signifie que les « instincts de propriété et de compétition », valorisés parce qu’ils seraient des instincts naturels de l’homme, prévalent et bloquent les individus dans des schémas dont il est difficile de sortir. Dewey réfléchit à reconstruire un libéralisme qui rende effectif « une libération des opportunités tout en le rendant compatible avec [le] nouvel environnement industriel ». Son discours se base sur Darwin, dans le sens où « le nouveau libéralisme doit intégrer un modèle de compréhension du vivant plus adéquat, celui d’un laboratoire où se testent sans arrêt de nouvelles hypothèses ». Il souhaite en passer par l’intelligence planificatrice, mais « collectivement mise à l’épreuve » ; favoriser de nouvelles formes de partage et de richesses, à la fois matérielles et culturelles ». Un libéralisme « radical » qui doit « reconstruire collectivement et à la racine le cadre institutionnel servant de base à l’organisation économique et cognitive. » Dewey, plaidant pour une reconstruction plus harmonieuse entre libéralisme et société, estime que l’éducation a un rôle majeur à jouer pour avancer dans ce sens : « la lutte du nouveau libéralisme contre le capitalisme doit être d’abord une lutte contre la confiscation du savoir et du capital culturel par les élites et par « l’oligarchie » ». On rejoint la question de l’impasse fréquemment associée, à tort, à la démocratie : elle naît de « l’organisation collective des modes de production du savoir qui, au stade avancé du capitalisme, se concentre comme toutes les autres « richesses accumulées » dans les mains d’une minorité. Ainsi, dans l’esprit de Dewey, la démocratie participative est « radicale », car elle signifie que « ce sont « les publics » eux-mêmes, et aucune autre instance à leur place, qui doivent mener l’expérimentation sociale. » On retrouve ici la pensée politique de Simone Weill sur le caractère néfaste des partis politiques. Dewey s’inscrit là encore dans la pensée de Darwin où « l’intelligence humaine amplifie et perfectionne le mouvement expérimental de la vie elle-même comme un laboratoire où s’expérimentent sans cesse de nouvelles possibilités évolutives. » L’individu ne doit plus se fondre ou subir ce qui vient d’en haut mais être acteur de l’action sociale.

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De son côté, Lippmann ne nie pas que l’état doive être interventionniste, tout en souhaitant qu’il le soit à un degré mesuré. Il s’oppose à Dewey au sujet de la planification, tout en défendant pourtant l’idée, tout aussi rigide, que l’évolution de la société vers un capitalisme mondialisé est une fin inévitable. Dans cette optique, « la conception libérale du travail réduit l’individu à une somme d’atomes de peine et de plaisir, ou de coûts et de bénéfices », régulé par le marché. Même si Lippmann sait que le marché n’est pas un bon régulateur en soi, le primat de la compétition, dont Lippmann reconnaît pourtant les conséquences en termes de « souffrances sociales et de destructions humaines », est toujours privilégié. La réalité économique, sociale et politique étant beaucoup trop complexe pour être maîtrisée par une intelligence humaine, il s’agit de se tourner vers le droit et « la réadaptation forcée des populations aux exigences de la mondialisation. » Le schéma est invariablement le même : libéralisme est un mot trompeur puisque la liberté que ce système suppose une direction et une fin définies par avance.

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Transformer le droit pour qu’il soit au service de la libération des forces nouvelles : tel est l’objectif que Lippmann se fixe, « au service de la libération des flux dans un monde ouvert et sans clôture. » Stiegler précise d’emblée que selon les pragmatistes, cela aura la conséquence inverse à celle avancée : non pas une libération et une ouverture, mais une fixation téléologique. Le libéralisme fixe un « agenda », ce qui doit être fait : pas de plan, mais une régulation, une sorte de « code de la route » : ne pas fixer la destination à donner, mais travailler à un perfectionnement des règles imposées aux conducteurs. La loi a pour rôle de « réadapter l’ordre social aux transformations accélérées du monde contemporain. » Une fois de plus, Lippmann et Dewey s’opposent : l’un réduit l’espèce humaine au carcan capitaliste, l’autre privilégie l’idée d’une espèce qui ne se plie pas au carcan mais le transforme sans cesse. Lippmann fixe la direction dans le marbre, Dewey parle d’alternative. Le discours capitaliste de l’égalité des chances tombe à pic aux yeux de Lippmann : chaque nation peut trouver sa place et réussir dans la mondialisation. Selon Lippmann, la mondialisation capitaliste est la loi universelle « imposant sur le plan des fins la coopération de chaque individu », et « impliquant sur le plan des moyens la régulation judiciaire de cette coopération ». Nulle résistance ne vaut la peine, à moins d’être arriéré (« il faut s’adapter ! »). Dewey a une conception très différente de cette loi et pose l’opposition de façon très claire dans les propos qui suivent : « cette loi « supérieure », pour lui, est celle de la suprématie des liens, des relations et des interdépendances entre les êtres humains sur les désirs, les activités et les institutions qui entretiennent et encouragent les activités visant les profits purement individuels. » Dans ce cadre où le profit est au cœur de l’action, la compétition, que Lippmann justifie, « permet de dégager une hiérarchie naturelle, où les inégalités sont fondées, non plus sur des artifices arbitraires, mais sur les « supériorités intrinsèques » de chaque individu. » Stiegler note à juste titre que cette réflexion conduit à « justifier les inégalités en les naturalisant. » Mais cela signifie aussi que c’est une nouvelle façon de démontrer que le libéralisme, sous un discours laissant entendre que la société qu’elle propose à tous offre de la liberté de mouvement, fixe au contraire les individus dans la société, justifie que seuls quelques-uns réussissent tandis qu’un grand nombre échoue. C’est une société du statu quo, du maintien des privilèges, qui plus est justifiée par le droit, puisque ses principes sont sur le papier, égalitaires : « une compétition loyale et non faussée ». Dewey entend de son côté l’égalité des chances en dehors du cadre compétitif et normatif, comme un espace où tous les individus ont la possibilité d’exprimer leur impulsion et leur « capacité créatrice ». La loi suprême à venir et voulue par Lippmann explique la constante nécessité de la réforme de la société, mais aussi « le postulat général d’une déficience anthropologique, selon lequel toutes les anciennes dispositions dont elle a hérité de son évolution passée sont jugées « en retard » ou « inadaptées »par rapport à ce qu’exige « la grande révolution ». Stiegler précise : « il s’agit non seulement de réformer l’ordre social mais de réadapter l’espèce humaine elle-même, notamment dans ses « habitudes », ses dispositions « psychologiques », par une grande politique ambitieuse en matière d’éducation, de santé et d’environnement. »

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Le libéralisme classique prônait la non intervention de l’Etat dans une économie vertueuse ; le nouveau libéralisme s’en distingue par la volonté d’agir : il s’agit d’intervenir afin de favoriser une adaptabilité efficace. On a vu que Lippmann s’appuie sur le constat d’un retard de l’espèce humaine dans la perspective de l’accomplissement de la société libérale. Là encore, celle-ci se démarque de la société démocratique, dans le sens où elle se fonde sur la confiance dans les « potentialités créatrices » des individus. Le libéralisme consiste donc à réguler pour redresser « les comportements ». C’est ainsi que l’intervention, dans les domaines de l’éducation, l’environnement, la santé, la culture, n’est pas philanthropique ; elle est nécessaire parce qu’elle rend possible « le fonctionnement idéal du marché ». On en revient à la thèse de Stiegler : il s’agit de réformer l’espèce humaine dans l’intérêt du système de « l’économie de marché mondialisé » : si le libéralisme est bien une action sociale, c’est donc une action qui tend à réduire toutes les interactions sociales aux relations économiques de coopération ou de compétition régies par le marché mondialisé ». Cette conception s’éloigne de la démocratie parce que ces décisions sont décidées par des experts et qu’elle a pour conséquence de légitimer des inégalités entre les individus. Dewey défend au contraire une conception démocratique d’une société comme « manière de vivre personnelle », qui signifie « la possession et l’usage continuel de certaines attitudes qui forment le caractère personnel et qui déterminent le désir et le but dans toutes les relations de la vie. » Il ajoute : « La démocratie est la foi dans le fait que le processus de l’expérience est plus important qu’aucun résultat atteint en particulier ». Le libéralisme induit une tout autre logique : prisonnier du but qu’il se fixe, il génère une « accélération du tempo », une « intensification de la compétition », « condamnant toute forme de résistance au camp de la réaction, du conservatisme ou du déclin». Tandis que Dewey fonde sa réflexion sur les potentialités de la nature humaine, Lippmann fonde la sienne sur ses insuffisances, ce qui, souligne Stiegler, pose le problème de la contradiction entre ces insuffisances et la nécessité d’adaptabilité qu’il mentionne. Dresser les humains, cela signifie prendre en charge la santé d’une part, c’est-à-dire lutter contre ce qui handicape, et passer par l’eugénisme, dans le double objectif de la suppression de tout ce qui empêche d’être compétitif, et « d’une « augmentation » illimitée des performances de l’espèce », et d’autre part l’éducation, pour favoriser l’adaptabilité de chacun. Comme toujours, Lippmann entend l’adaptabilité comme soumission, et sous la pression d’une loi écrite ; de son côté, Dewey parlera plutôt de plasticité, c’est-à-dire apprentissage par l’expérience, évolution venant de soi et non imposée par l’extérieur. Mettre en parallèle Dewey et Lippmann permet de mettre en évidence la dureté du projet libéral selon ce dernier, qui accentue les disparités entre ceux qui décident, la haut de la hiérarchie, et ceux qui subissent, « la plupart des hommes ». C’est, note Stiegler, « un libéralisme sécuritaire qui porte atteinte à la circulation des personnes au nom d’une meilleure circulation des biens. »

Barbara Stiegler fait ressortir avec clarté les enjeux du débat entre un libéralisme autoritaire et une société pleinement démocratique. Elle montre, à travers le désaccord idéologique Lippmann/Dewey, qu’il est important d’analyser et de démontrer les impasses auxquelles conduit le libéralisme (la dimension environnementale ne surgit pas dans leur confrontation mais elle est bien sûr flagrante aujourd’hui), qu’il est nécessaire et possible d’en parler afin de ne pas accepter ce désir de quelques-uns à s’adapter à l’inéluctable, car il n’y en a pas en matière d’organisation des sociétés.

(éditions gallimard, collection nrf essais, version papier et numérique)

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zzzzzzz

Ainsi se repose un abécédaire. Écoutons le sifflement de son -apparente- inaction. Il est le germe d’autre chose. Son repos, qui n’est donc pas, peut-être pas encore, une mort, pourrait être interrompu, par moments, par soubresauts inattendus, par des résurgences alphabétiques, on verra. Tant qu’il y a un zzzzzzz, sorte de moteur à ronflements, il y a l’espoir de l’envol.

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yeux

Yeux. Les zyeux. Drôle de nom, organe mystérieux. Rares sont ceux qui connaissent bien le fonctionnement de l’œil. Les yeux : on ne pense pas si souvent à les couper en deux, à les ouvrir, pour voir comment c’est fait, dedans, comme il arrive que l’on coupe un insecte mort, pour percer le mystère intérieur. C’est pour cela que les images de l’œil dans Un chien andalou sont difficiles à regarder. C’est affolant d’imaginer qu’on va couper notre œil. C’est un organe vital.

Les Lumières de la ville de Chaplin : dès la scène d’ouverture, le vagabond est celui qu’on ne veut pas voir. Il est l’intrus, le parasite dans la célébration de la statue « paix et prospérité ». La prospérité cache toujours la misère. Ensuite, par un quiproquo, la marchande de fleurs, parce qu’elle est aveugle, confond le vagabond avec un riche. Elle ne le voit pas tel qu’il est en réalité. Plus tard, le vagabond sauve la vie d’un riche, ivre. Dès lors, lorsqu’ils se croiseront, le riche ne le reconnaitra que quand il sera ivre. Ivre, c’est son meilleur ami ; sobre, ce n’est plus qu’un inconnu pour lui : c’est un pauvre, c’est un autre monde. Le film montre que les pauvres sont invisibles aux yeux des autres, riches ou aveugles. Seule l’ivresse permet momentanément de les voir, parce qu’elle occulte le fait d’être riche, qu’on appartient à une autre sphère de la société. Le reste du temps, celui du regard vissé à l’appartenance sociale, les riches sont aveugles si un pauvre se trouve sur leur chemin. Ils détournent les yeux.

On retrouve cette idée, presque cent ans plus tard (1931/2019), les temps ne changent pas, dans Parasite : le couple de riches ne voit pas que ceux qu’ils emploient sont pauvres. Ce n’est pas possible que des pauvres les roulent. Ils sont aveugles. La seule chose qu’ils perçoivent des pauvres, c’est leur mauvaise odeur. Les pauvres puent, mais ils sont invisibles. Ils changent leur identité, ils se cachent. C’est la condition pour tenter de mieux vivre.

A la fin du film, le vagabond utilise l’argent du riche pour permettre à la marchande aveugle d’être opérée afin de retrouver la vue. Lui, le pauvre qui se fait passer pour riche, annonce au même moment qu’il doit partir pour un long voyage. Il ne peut que disparaître aux yeux de celle dont il est épris, sentiment réciproque, (tu, car les pauvres ne sont pas aimables) mais à la condition que la marchande de fleurs imagine toujours que son bienfaiteur est un homme riche. Sinon, le vagabond perdrait toute crédibilité, apparaîtrait comme un usurpateur, un faussaire, un voleur. Mais puisqu’il n’a pas un sou, il ne part pas, ou bien si : il va en prison, à cause de l’argent qu’il a obtenu grâce au riche, mais qui ne reconnaît plus le vagabond. Sorti, les vêtements usés, il traîne dans les rues et se fait chahuter par deux gamins vendeurs à la criée. C’est au beau milieu d’une scène burlesque où le vagabond est la risée des gamins et de ceux qui assistent au spectacle, que l’aveuglement de la marchande de fleurs prend véritablement fin. Elle espère, quand un beau client bien habillé entre dans son magasin de fleurs, que l’homme riche soit enfin revenu de son voyage afin qu’il la reconnaisse, et qu’elle le remercie, qu’elle l’aime. Au lieu de cela, elle voit le vagabond, elle rit de lui qui, en se retournant, reste figé, ne peut plus quitter la marchande des yeux, les pétales de la fleur jetée dans le caniveau tombant un à un. Amusée par cet inconnu qui la fixe du regard, elle s’approche de lui pour lui offrir une fleur et une pièce. Et c’est en prenant la main du vagabond, qui justement pensait s’enfuir, en entrant en contact avec lui, qu’elle reconnaît l’homme riche en lui, grâce à qui elle n’est plus aveugle. Scène de reconnaissance : ses yeux voient désormais qu’elle s’était aveuglée sur son bienfaiteur : le riche était en réalité pauvre, et le pauvre riche : « You can see now ? – Yes, I can see now ».

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mes vies seront courtes et innombrables

Je scierai du bois dans la forêt pour épuiser et ne plus entendre les vociférations de mes colères. Cela durera six ans.
Je travaillerai à me défaire de la glu qui me définit. Cela durera cinq ans.
Je disparaîtrai au plus profond des océans et je parviendrai à m’enfoncer dans la croûte terrestre pour me cacher encore. Cela durera quatre ans.
Je sculpterai mon ennui et cela s’étendra sur des kilomètres. Cela durera trois ans.
Je boirai du thé noir en silence au pied du ravin d’une montagne inondée. Cela durera deux ans.
Je retournerai sur la grève et mes pensées agiront comme un aimant. Cela durera un an.
Je passerai mon temps à marcher dans des forêts immenses où je n’avalerai que du vent. Cela durera douze ans.
Je me laisserai porter par les vagues des océans, je viendrai me briser contre les rochers, je renaîtrai invariablement. Cela durera onze ans.
Je serai immobile comme une falaise, caressé par la houle. cela durera dix ans.
Je serai la feuille qui s’amuse à changer perpétuellement d’arbre et de couleur. Cela durera neuf ans.
J’irai percuter la paix pour qu’elle ne s’étiole pas mais plane paisiblement. Cela durera huit ans.
J’appellerai les rires de la fenêtre du jardin, où le mur de jasmin offre son embellissement d’une saison à l’autre. Cela durera sept ans.

J’atteindrai peut-être la traversée. Cela ne durera pas assez.

Mes enfants se pencheraient peut-être sur elle. Ils en feraient des confettis de fête.

Ce serait le bon moment pour recommencer.

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xénophilie

L’homme est pas mal paumé. Il y a de quoi. Pour peu que son parcours l’ait rendu nerveux et revanchard, avec ou sans raison, il accuse. Celui qui ne lui ressemble pas et ne manifeste pas la honte de sa différence est responsable de ce qu’il ne sait pas ou ne comprend pas ce qu’il fout ici, dans ce bordel qu’est la vie. Ce n’est pas sagesse. Défaut de confiance. C’est mécontentement viscéral. Débordement boueux d’émotions nouées. Il faudrait préférer le glissement à la soumission à nos obsessions maladives. Du fait de son mécontentement, il renonce à l’élargissement de lui-même, de ses émotions, de ses réflexions. Il se contente de bailler puis de brailler au tragique boursouflé. Lit son horoscope car c’est écrit que tout est tracé, est-ce vraiment contestable. Il ne voit pas la ressource après la fatigue ou l’intelligence de l’énergie pour s’aérer de la facilité qu’il y a à se vautrer. Pause avant l’exploration. Le territoire est aride, certes, mais le comique s’y étend et détend. Au lieu de cela, les mâchoires crispées de l’usure. Elle est là, s’agrippe, ses crocs toujours affutés mordent l’émerveillement d’être là, parfois, tétanisent le sourire simple et surgi de nulle part, ou long à venir, planqué dans le quotidien, presque invisible, mais dans des pas de danse, des mots justes, des embrassades jouissives. Comment détester ?

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désordre, leslie kaplan

Ça prend un tout petit peu de temps, de tuer, à condition de ne pas être trop maladroit. C’est bien pratique quand on est encombré. Ce qui est dommage, c’est lorsque les assassins prennent leur temps pour aboutir, tuent à petit feu, ou même, ah les hypocrites, se cachent, comme si c’était un jeu, se débrouillent pour ne pas avoir à le faire eux-mêmes, demandent à quelqu’un d’autre de faire passer le message à la victime, en douce, « allez-y, tuez-vous, vous voyez bien que cela vaudrait mieux ». Question de (télé)communication : je communique à l’autre le sentiment d’être de trop, le désir de mourir. Il suffit de pousser, habilement et terriblement. Si l’on est pris sur le fait, on pourra toujours dire au moment du procès que c’est exagéré de penser qu’on voulait en arriver là. Dans Désordre de Leslie Kaplan, le récit des (nombreux, pour un si court livre) crimes tient en quelques lignes. Mais les assassins sont ici ceux qui habituellement meurent, et les morts ceux qui habituellement vivent bien, vivent plus longtemps. Renversement de l’état des choses et déroute consécutive. Etat de surprise, d’étonnement, d’incompréhension, pour qui est habitué à ce que ceux qui souffrent consentent à la souffrance subie. Eh bien non. Sans organisation, dans le désordre, ceux qui souffraient tuent désormais ceux par qui leur souffrance et la mort étaient transmises. Cruel geste de lutte pour la survie et de refus de l’exclusion du monde vertical dans lequel tout ceci a pris naissance. Retour de bâton. La Fontaine il y a longtemps a écrit Les animaux malades de la peste, où ce vers est prononcé par le fabuliste au sujet des animaux : « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés ». Parce que les animaux qui dominent les espèces animales dans l’imaginaire des hommes, le lion, le loup, le renard, sont frappés, ils cherchent une solution pour ne plus être en danger. Il suffit d’abord de se dédouaner de toute responsabilité, d’accuser ensuite et de condamner le plus honnête, afin que tout rentre dans l’ordre. Désordre veut frapper les esprits. Poursuivre la fable, mais en proposer une alternative, prendre à rebours le discours des animaux qui dominent ou qui flattent ceux qui dominent pour justifier leurs actes destructeurs et se rassurer sur leur sainteté. Il vaut mieux que payent les misérables, pensent-ils. Dans Désordre, ce sont eux, qu’on nomme misérables, exploités, qui prennent le dessus. On dirait qu’ils ont étudié La Fontaine à l’école et que la fable resurgit, ou qu’ils ont écouté le discours de Varvalia Lodenko, dans Des Anges mineurs : « nous n’avons toujours pas compris comment faire pour que l’idée de l’insurrection égalitaire visite en même temps, à la même date, les milliards de pauvres qu’elle n’a pas visités encore, et pour qu’elle s’y enracine et pour qu’enfin elle y fleurisse », et décider de poser leur graine. Ils ne sont plus les animaux de la fable mais des individus d’une sorte de conte du XXIème siècle, qui agissent sans attendre ni écouter ceux qui les dominent ou les asservissent d’une façon ou d’une autre, car cela serait différer leur action ou se laisser une fois de plus ligoter. Sans plus d’explication, sans doute pour ne pas tomber dans l’hypocrisie du discours des dominants habituels. Le meurtre ne se justifie pas. Leslie Kaplan fait mentir la conclusion de la fable : « Selon que vous serez puissants ou misérables/Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Elle se fonde plutôt sur ces deux vers : « Car on doit souhaiter selon toute justice/Que le plus coupable périsse ».

(éditions pol, version papier et numérique)

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wagon

Pauvre wagon, réduit, seul, à l’immobilité, dépendant de sa locomotive, comme une bouchée de tiramisu de la cuillère, comme un nourrisson d’un sein, comme une tête d’un cou, comme un tonneau de vin, comme un étage d’un escalier, comme une manifestation de pavés, comme un livre de mains, comme un chant d’une bouche, comme une chambre d’amour, comme les étoiles de l’espace (quel wagon choisissez-vous ?). Pourtant, il y a peu, j’ai vu, avec M., des wagons de marchandise avancer seuls sur les rails, à une vitesse honorable, sans la moindre locomotive pour la tracter, ni à l’avant, ni à l’arrière, de manière incompréhensible. Comme quoi.

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voyager

Ce que les hommes voyagent. Un peu comme ils parlent. Il n’y a pas grand chose d’autre à faire. Ils parlent et ils voyagent parce que ça ne leur suffit pas. Il faut projeter un trajet partant de soi vers l’autre, pour braver la solitude, expérimenter ce que l’on est, voir si ça fait écho. Voyager contre la monotonie, pour sortir de la rumination où l’éternel quotidien nous assigne, même si l’on sait qu’on finit toujours par y revenir. Voyager, ce serait aussi nous aider à clarifier l’étrangeté du monde, à soigner notre tristesse dans le vide du monde. Les scientifiques, les religieux, chacun à sa manière qui n’est pas du tout contradictoire, tente de comprendre où l’on est, en défendant l’idée rassurante que le lieu de notre existence obéit à des lois, s’explique par des théorèmes. Le voyage, c’est une autre tendance : c’est élargir l’espace de notre connaissance (d’autres lieux, d’autres œuvres, d’autres êtres, d’autres expériences) pour aboutir à être encore plus perdu qu’avant. Comprendre qu’il n’y a pas grand chose à comprendre. Pendant dix ans qui traversent mon enfance et mon adolescence, c’est le même moi, le même mois d’août, le même lieu de vacances, le même emploi du temps, le même regard sur les lieux et les jours. Pendant des années les mêmes paroles sont entendues. C’est peut-être là que germe et finit par me chatouiller l’idée de voyager. Heureusement, avant de la rendre concrète, il y a les cartes, les atlas, qui donnent envie (l’Amérique du sud surtout, l’Argentine, le beau nom de pays). Et possibilité aussi de partir à l’aventure avec Tintin. Voyages confortables, évasion par l’imagination. Dans ma tête l’espace est plutôt étriqué, mon cerveau est plutôt serineur que voyageur. Il y a dans la répétition des rues du périmètre où je vis quelques chose de mort. L’arrivée au bord de l’océan, quoique répétitif, est une brèche, un exemple d’ouverture, d’élargissement. Je me souviens que je l’attends avec impatience ; sa constance me rassure. Le vent. Changer d’air, de rues, de villes, de paysages, de vie. Je le vois arriver comme une vague imprévue, comme un vélo dans un croisement, le départ vers un autre lieu. Dé-coller. Voyager dans un pays peut être exaltant, réjouissant, au point de vouloir prolonger, déborder le temps défini à l’avance, y rester. C’est l’accumulation d’images, de sons, d’odeurs, de goûts nouveaux, qui procure le sentiment d’être soi-même en devenir d’autre chose. Les cartes qui par le passé, enfermé dans ma chambre, développaient le monde, ont maintenant, dans les rues de la ville lointaine d’Asie, l’effet inverse d’enfermer le regard vers une cible recherchée, d’empêcher les yeux de divaguer au hasard de ce qui se présente. C’est aussi le plus triste constat qu’on est lesté de multiples réflexes, conditionnements anciens, comme tatoués en soi, à peu près indélébiles. Voyager est la mise en évidence de la tension entre les deux. Comme le dit un trajet en avion : s’éloigner du sol où l’on a passé des années, mais dans la crainte de la chute. Descendre jusqu’au sud, marcher dans le désert quelques jours, mais sous prétexte que ça gratte le cou, ne pas pouvoir attendre le retour dans la ville pour se raser. Pendant que je marche sous la torpeur humide du Viêtnam, ma montre que je tenais dans la main m’échappe et glisse dans un trou. Je m’arrête pour essayer de la reprendre, mais mon bras est trop court, elle est tombée trop profond. Je continue sans elle. Mais ce n’est que l’objet qui oriente dans le temps que j’ai laissé là-bas. Moi, j’ai continué mon chemin, mon temps est resté avec moi, s’est éloigné du Viêtnam. Voyager, ce serait ça, une part de mon temps s’enfonce dans la terre arpentée pendant un mois et la terre s’enfonce dans ma peau. Ne pas rejoindre le point de départ, redevenu point d’arrivée. Le plaisir de voyager est à la fois réel et glisse entre les doigts. Globalement insaisissable. C’est une nouvelle figure familière dont on sait à l’avance qu’elle ne sera que passagère. L’attrait de la découverte, le désir de connaître, il faut rester longtemps, revenir plusieurs fois, sinon non. La seule vraie manière de voyager, c’est d’habiter le voyage, ne pas simplement être de passage. Après, il en reste des carnets remplis et des photos qu’on regarde, un pincement au cœur qu’on enrobe de plaisir communicatif, qu’on montre dans la foulée du retour et ensuite, le reste de la vie, si peu souvent. Le paradoxe est que le seul moyen de parler de ce qui échappe est de le fixer, avec des photos, des croquis, des dessins, des livres. Ajouter mon regard au réel. Lui parler. Mais je suis revenu, quelque chose a changé. J’ai descendu l’échelle, j’ai sauté dans l’eau, j’ai nagé dans la baie d’Halong, une nuit sans vent, le ciel nuageux, à moitié ivre, dans une eau opaque et douce, seul, ou bien entouré sans le savoir de poissons et de plantes aquatiques, que je n’ai pas vus ni sentis.

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univers

Ça semble fou, mais je suis une partie de l’univers. Je suis un peu moins massif, pour le moment moins vieux, que l’univers, l’ u n i v e r s e n e x p a n s i o n i n f i n i e, ou presque, et pourtant j’en sais plus sur lui que lui sur moi, notamment notre lente et irrémédiable (au moins sans doute pour l’un de nous deux) destruction (lointaine, merci) à venir. Maintenant je vais essayer de le condenser, en malaxant gentiment sa matière pour la réduire en quelques mots :

ni ère ivre ni rêve uni
univers
vers un hiver nu

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blanche et marie, per olov enquist

Nous ne sommes pas si naïfs, la boue ne manque pas. L’homme est doué pour se vautrer. « Quand on est à la recherche d’un nouveau monde, il ne faut pas craindre la vieille boue qui vous colle aux jambes », écrit le narrateur de Blanche et Marie, de Per Olov Enquist. Mais elle n’est pas uniforme. Dans Scandale, de Kurosawa, le peintre, Ichiro, remarque le reflet d’une étoile dans la mare de boue qui stagne près de la maison d’Hiruta, son avocat ; elle lui fait penser à la fille tuberculeuse d’Hiruta, mais aussi à l’avocat lui-même, qui pourrait bien se mettre à scintiller à son tour, à sortir du regard univoque et dévalorisant qu’il jette sur lui-même. Baudelaire : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ». La boue du passé, la boue dans les regards, c’est avec et contre elle que Philippe Pinel a dû avancer lorsqu’il a eu la volonté de dire que des femmes emprisonnées dans des conditions abjectes à la Salpêtrière devaient être libérées de leurs chaînes. Pinel est ce médecin du XVIIIème siècle qui veut prendre soin des êtres qu’on laisse croupir dans l’humidité, la pourriture, et qui ne cède pas devant les hostilités. C’est toujours apaisant et stimulant de savoir que cela se produit. Pinel n’occupe que quelques pages du roman d’Enquist, mais cela irradie, comme cette femme considérée comme folle, enfermée à la Salpêtrière, qui se découvre des talents de danseuse, Jane Avril (joli mois, joli pseudonyme), dont Enquist dit qu’elle « se détache d’elle-même ». Il est toujours bon de s’éloigner des routes tracées par les autres. On marche et on pense dans la boue, autour de nous, à l’intérieur de nous. Elle aveugle et ralentit. Enquist dit de son roman qu’il parle de l’amour, tout comme les carnets de Blanche Wittman sont écrits dans la quête de la définition de l’amour. C’est ce qui relie les personnages de ce roman (Blanche, Pierre et Marie Curie, Paul Langevin, Charcot) à la construction décousue, déroutante, qui ne s’en cache pas : « on est obligé d’avancer à tâtons ». Comme quand un jeune, amoureux d’une fille qui a perdu son collier dans le sable d’une plage (autre genre de boue, sèche), d’une fille qui n’a pas la force de se consacrer à sa recherche, n’abandonne pas, a la volonté de gratter patiemment dans le sable, de creuser et retourner les grains dans sa main aussi longtemps qu’il faudra et réussit, contre toute vraisemblance, à retrouver le collier, cherche ainsi, peut-être, à clarifier, au moins pour lui, pour la fille aussi, si elle se sent libre d’être réceptive, à quoi pourrait ressembler l’amour : quelque chose comme désirer consacrer son temps à l’intuition et à la recherche du don, afin qu’il redevienne neuf. Ne pas abandonner ce qui embellit (un cou) et à tout moment peut se retrouver enfoui dans la boue, ou dans les prisons, perdu aux yeux des autres. Besoin d’une bouée pour bouter sa boue, la boue. Dans une autre page, Enquist oppose sa mère, qui abandonne la recherche de l’amour après la mort de son mari, à Marie Curie, qui agit au contraire dans le désir de ne plus vivre dans le deuil : « On n’est pas obligé de se résigner ». Philippe Pinel rend au jour ces femmes folles et sales, scandaleuses, gênantes, pour les autres. Comme Marie Curie, on brouillonne des rayonnements, des irradiations. Ils peuvent brûler gravement et redonner de la vigueur à la vie.

(traduit par Lena Grumbach et Catherine Marcus, éditions actes sud, livre papier et numérique)

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