chroniques du virus (5)

Le virus attaqua aussi les corps en installant le froid dans les pieds et les jambes, la nuit, une fois, deux fois, l’air de rien. Les couvertures supplémentaires, les couettes, les chaussettes d’hiver, les chauffages d’appoint n’y changeaient rien. Puis ce fut le jour. Froid sans trêve, même au soleil. Le froid était devenu l’état normal et durable des jambes. Nulle baisse de température des corps pourtant. Le corps médical se sentait démuni. Le chef de guerre, dans l’habituel brouillard dont les chefs sont entourés, n’abordait même pas le sujet. Ceux qui, pensant que l’activité physique serait un remède, couraient, couraient jusqu’aux dernières secondes de l’heure autorisée, voyaient leurs efforts d’accélération réduits à néant. Les dérogations expérimentales furent autorisées, pour voir si ça aiderait, la durée. Ça n’avait pas aidé. Après, ce furent les mains et les bras. Les baumes, les frictions n’y pouvaient rien non plus. Ce n’était pas de la paralysie, les muscles répondaient, mais plus rien ne permettait de ressentir la sensation de chaleur. Était-ce lié à la distance qui devait être respectée entre les individus ? Que pouvaient-ils créer sans un espace sensible où se rejoindre ? Les mains, quand elles ne portaient pas de gants, n’entraient plus en contact qu’avec le plastique, le carton, le papier, avant qu’elles soient désinfectées. Mais est-ce que cela allait perdurer encore ? Est-ce que cela allait s’étendre au reste du corps ?

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chroniques du virus (4)

En plus des anodins mouvements quotidiens de chacun, le virus paralyserait le goût et l’odorat. Le salaud. Mais pas les rêves. Il ne sait pas comment faire. Il apprendra peut-être. En attendant, les nuits sont toujours propices aux rêves, toujours imaginatifs (comme la réalité, son double). Rêves où les femmes qui n’ont plus l’âge de l’être sont enceintes et vous disent de leur téléphoner avant jeudi, où une chaise sur une autoroute devient géante en un instant, où une belle jeune femme s’approche de vous et vous sourit en insistant pour vous embrasser, rêves qui font que nous sommes moins seuls, dans nos prisons domestiques, sous la surveillance sèche du temps que le monde extérieur réglemente désormais sous le nom de confinement, sous la surveillance qui menace, quand on met le pied dehors, de nous surprendre en train d’acheter une baguette (bien cuite s’il vous plaît). Serait-il possible que les habitudes prises sèment leurs empreintes, veuillent prolonger leur installation ? Une aubaine pour qui aime gouverner ? Le vélo est donc interdit. Qu’a-t-il à se reprocher ? Peut-être sa miraculeuse faculté de s’accorder librement avec le rythme de notre corps. De le seconder dans la possibilité d’aller voir, grâce à ce système de pédalier assez génial, un peu plus loin, ce qu’il y a, le rejoindre. Peut-être est-il moins facile à saisir ? La curiosité des rêves, comme de qui fait du vélo, n’a pas de cesse. Ils aiment le déplacement. Un soir, avant le coucher du soleil, je cours (tout seul). – Rentre chez toi ! me crie dans le dos (elle n’a pas eu le temps de me le dire en face, je cours vite) une femme de son jardin. De quoi sont faits ses rêves ?

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chroniques du virus (3)

Il semble qu’il y ait une épidémie de chroniques sur le virus. Mais qui n’est pas phagocyté ? Qui n’a pas quelque chose à en dire, une émotion à partager ? Parle-t-on d’autre chose ? Il y a de la paralysie dans l’air. À force d’être les mêmes depuis des jours et des jours, les gants de la boulangère sont troués. Les trajets que l’on s’autorise quand on sort sont proches de l’invariable. Que ferait Rimbaud des ordres de confinement ? Il est midi environ, je cours dans les rues presque désertes, je me rassure sur ma souplesse, je choisis les trottoirs ensoleillés ou la route libérée des moteurs, je regarde les façades et les jardins, je ralentis parfois (avant de repartir de plus belle), une femme sort de chez elle et me surprend de ses yeux inquisiteurs. Le vent fraîchit un peu. Dans le magasin, dit la caissière, les paquets de farine sont pris d’assaut chaque matin. Dans les rues, des hommes courent. Des hommes marchent avec un masque, d’autres fument sans. Et dans des maternités des enfants naissent. Ils ne sont pas informés de la situation que tout le monde a en tête. C’est le moment pour eux d’entrer en scène. Parfois ils s’appellent Paul. Paul ne sait pas qu’en ce moment il ne faut pas s’embrasser, se toucher, s’approcher. Il est occupé à la création de son lien avec le petit univers neuf qui l’entoure, à lui donner peu à peu l’envergure sensorielle dont il a besoin pour s’épanouir. Ce n’est pas anodin, par les temps qui courent (muni d’une autorisation, tout le monde a le droit de courir) de réinstaurer de l’affection dans un monde soumis à la désaffection, de recevoir et produire de la vie (et des foulées, qui elles aussi rapprochent certains, dans n’importe quel parc à disposition, ça viendra).

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chroniques du virus (2)

Les oiseaux volent et chantent encore. Le vent a une petite mine, en revanche. Couverait-il quelque chose ? Lisez, assène le chef (mais en temps de guerre, on combat plutôt, non ?). Quelqu’un aurait-il omis de lui glisser que les librairies et les bibliothèques sont fermées, car ce sont des commerces «non essentiels à la vie de la nation» ? Ça ne nous facilite pas la tâche. Surtout, une occasion inespérée vient sans doute d’être manquée. Rendez-vous compte ! Lire est essentiel, ouvrez les portes de toutes les librairies et les livres. Prise de conscience nationale ! Mais, le chef, dans un accès d’étourderie bien étrange, omet de nous indiquer ce qu’il convient de lire dans les circonstances si particulières que nous subissons. Je me permets donc, modestement, quelques suggestions : Traité du désespoir, Claustria, Huis-Clos, Peste & Choléra, Connaissance de l’enfer, Cent ans de solitude, La Mort n’oublie personne.

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chroniques du virus (1)

Cette chronique qui commence se donne pour thème ce qui pourrait y mettre un terme. Cette chronique a pour sujet quelque chose d’invisible qui se répand et occupe l’esprit de tous, y compris de ceux qui ne seront pas touchés. Il accapare tout. Le flot d’incertitudes et d’irrationnel qu’il engendre balaie tout sur son passage. Le vide qui le suit est immédiatement rempli de messages, informations, rumeurs, contre-informations, exagérations, supputations. Le vide s’installe aussi dans les supermarchés. L’homme a une capacité phénoménale à se remplir d’une foule de mots, de pensées, de paquets de nouilles et de rouleaux de papier toilette, comme si tout en lui était vide. Il faut des mots qui prennent beaucoup de place : le mot guerre, que le chef martèle, qui troue la tête, tonitruant. Il fallait y penser. Nous sommes en plein mois de mars. Dans les corps, dans les esprits, la fièvre. Ma tête est saturée. Le temps est délabré. Les rues sont désertées. Cette chronique commence mal.

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Ah j’ai couru

La porte est ouverte, elle entre subitement dans le café, ah j’ai couru, elle est essoufflée, ah j’ai couru. Elle prononce sa phrase d’une traite, en articulant à peine. Elle pose sur une table un blouson et s’approche du comptoir. Elle demande un café puis explique qu’on lui a chouré son argent dans une bagarre rue Saint-Denis. On est dans le quartier. Ah j’ai couru. Quand elle est entrée, la serveuse a eu un regard froid, son visage s’est figé. Elle est mal à l’aise. Elle aimerait que cette femme ne soit pas là. Elle dit à la femme qu’elle n’a pas assez d’argent. Elle lui dit qu’elle ne peut pas rester dans le café, mais trop tard. Un homme assis montre sa carte bleue à la serveuse en disant qu’il lui paye son café, puis une femme plus près du comptoir donne déjà la monnaie. La serveuse se tait, prend l’argent, il y a ce qu’il faut, et sert le café. La femme prend le café, demande un verre d’eau, s’installe à une autre table que celle où elle avait posé son blouson en vrac, et se met à parler toute seule, tout en se coiffant les cheveux gris, frisés, mouillés et sales, avec ses doigts. Ah j’ai couru. Son pantalon de survêtement est gris, trop grand. Il tombe un peu. Elle le remet. C’est dur la méditation c’est dur la méditation. La serveuse avance vers elle et lui demande de prendre son blouson sur la table en face. Elle ne répond pas. Elle sent l’urine. Je vais voir mon fils. Ses chaussettes sont grisés, mouillées. Elle a bu son café entre les phrases qui défilent à toute vitesse. Y’a que des camés ici. Elle prend son blouson, s’habille, sort. Devant le café elle s’arrête, se penche en avant et verse sur ses cheveux le verre d’eau et les frotte puis les coiffe avec ses mains. Elle s’en va.

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une plante

Une plante oubliée, quasiment inconnue, qu’on avait malmenée, apparait dans les rues. La pluie glisse sur ses feuilles rouges et jaunes et presque noires, sur ses branches presque transparentes, sur ses pétales, et les nourrit. Les oiseaux curieux viennent s’y poser. Personne sinon n’y fait attention. Pourtant elle grandit. Et les oiseaux chantent différemment. Leurs voix enrouées semblent du sang qui appelle de nouvelles veines où voyager, leurs ailes se dilatent comme une idée irrésistible qu’aucun obstacle ne parvient à limiter. La plante cherche à envahir l’espace, eau sortie du puits pour couler dans les gorges assoiffées, souffle sorti des profondeurs pour adoucir l’air ambiant. Elle se promène un peu partout et, à force de promenades, parvient jusqu’aux yeux et aux mains et aux nez, et provoque des frissons. Elle s’étend et les sourires se rencontrent. C’est une plante intarissable, sereinement exaltante pour s’enivrer. Chacun se demande s’il faut en couper les branches pour en faire des bouquets, ou la laisser avancer encore, la laisser déborder.

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les pas

J’aimerais un matin de pluie, comme celle que j’ai entendue déjà sur les tuiles du toit, bruyante, incessante, inquiétante, m’installer dans un café, les jambes encore froides d’avoir marché jusqu’à lui, qui donne sur un carrefour où la circulation des véhicules et des humains ne cesse pas non plus, assis à boire un café avalé avant que sa chaleur s’évapore, prêt à accueillir des morceaux du petit spectacle citadin quotidien malmené par la pluie, sentir la fatigue encore là, tendre mon cou et peser sur mes épaules, garder sur elles mon manteau comme une protection, et observer les vélos braver le temps pluvieux, observer les pas qui se suivent ou se croisent, vifs, lents, hésitants, poussifs, qui semblent savoir où aller, pointes de compas imprécis traçant leur trajectoire sans doute habituelle, pas résignés à l’humidité et au morne ressassement, or on pourrait penser que la pluie tombe si fort et si longtemps pour liquéfier la répétition, laver les pas de l’habituel chemin, s’attacher à recenser aussi toutes les couleurs des parapluies et remarquer justement que la variété des couleurs manque, comme pour les vêtements, gris, noir, bleu foncé, un peu de rouge, comme s’il ne fallait pas égayer le quotidien, comme si ce n’était ni la volonté ni dans les capacités des hommes, comme si c’était trop difficile de l’éloigner du terne, pendant le défilé des voitures des camions des deux roues des piétons cacophonique, écouter les notes humides d’Erik Satie tomber sereinement dans l’air, puis en regardant le plafond du café entièrement recouvert de plantes vertes artificielles comme si elles lévitaient, penser à la nuit noire, à sa faculté d’engloutir toutes les sensations, jeter encore un œil à l’intérieur du café où d’autres qui sont en vacances s’installent prendre leur petit déjeuner, discutent du programme de leur journée, centre Beaubourg, cinéma, quelques autres encore boivent un simple café, seuls, en silence lisent un journal pour savoir comment le monde marche, une autre encore vient travailler sur son ordinateur portable, le monde paraît tout petit, coupé par le champ de vision limité, pluie et parapluies, aller et venir dans les flaques et les petits ruisseaux improvisés sur le bitume, entrer dans un café, se protéger de quelque chose de naturel, quel sens ont les pas qui nous mènent.

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La guerre invisible

Il est planté là, au beau milieu des voies ferrées et de la nuit qui s’étendent devant lui, d’un commun accord. Un train passe à côté de lui, il s’en méfie. Il est dans un pays en guerre, une guerre invisible qu’il est impossible de fuir. C’est pourtant ce que son père lui a conseillé de faire, fuir, même s’il ne comprend pas comment ni pourquoi, son père est mort. Comme s’il l’avait fait parler lui-même, parce qu’il a connu la guerre. Ça le rassure. Il a bien précisé en Hongrie, fuir en Hongrie, pourquoi la Hongrie ? Mais il n’est pas sûr de suivre ses conseils, car on ne fuit pas une guerre invisible, de quoi il aurait l’air, à la frontière, pourquoi fuyez-vous, je fuis à cause de la guerre, non mais c’est quoi cette plaisanterie, elle est invisible la guerre. L’ennemi aussi est invisible, un ennemi contre lequel il est impossible de se battre. Il y a bien des pistes, mais à chaque fois qu’un ennemi semble être ciblé, il se volatilise. Ce qui le préoccupe encore, c’est qu’L. a disparu, il ne la voit pas, il a besoin de la retrouver, sans doute autant, voire plus, pour se rassurer lui que pour la rassurer. Il se sent démuni, tiraillé entre le conseil de son père et son désir de ne pas partir seul. Il ne part pas. Il regarde longuement les voies ferrées, il aimerait voir des hommes, se sentir moins seul. Le paysage est depuis le début sombre et gris, vide, comme si la tombée de la nuit attendait aussi quelqu’un. Les temps de guerre, ce n’est pas brillant. L’inquiétude ne quitte pas son esprit, triste et délabré comme le paysage, sombre et gris, quoi. Elle lui tient compagnie dans sa marche incertaine avec le remords de l’inaction et l’angoisse de la suite. Il aimerait monter dans un compartiment du train qu’il aperçoit arrêté sur un voie plus loin, mais il redoute de croiser quelqu’un qui lui voudrait du mal, qui l’interrogerait avec colère, qu’est-ce que tu fous là. La Guerre c’est chacun pour Soi. Si on le voit, qu’est-ce qu’il fait ? Il fait froid, de plus en plus. Il ne sait pas quoi faire, et pendant ce temps, le temps passe. Il n’y a sans doute personne dans ce train. Oui, mais comment en être sûr ? Il est assez nettement pétrifié par la situation. La solitude n’est pas bonne conseillère. Tu te révoltes contre quoi quand il n’y a personne en face ? Il fallait qu’il trouve quelque chose de concret. Il a réfléchi un long moment. Cette histoire d’invisibilité lui faisait penser aux œufs brouillés : les ingrédients se sont mêlés comme pour devenir indéfinissables. Résultat, tu ne sais pas très bien ce que tu manges. L’ennemi qui rendait cette guerre impossible et pourtant bien réelle, c’était l’invisibilité. Il fallait donc débrouiller ça, refaire la généalogie de la recette. Car il y a bien une recette pour que ce qui a disparu redevienne visible, se dit-il. L. L’absence de désarroi. L’adversaire démasqué face à la révolte qui appelle à une confrontation loyale. La surprise.

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dans le bleu sombre

Tu aimes le ciel bleu sombre d’une nuit, parsemé de nuages l’adoucissant comme on embrasse, le vent d’ivresse inattendu délivrant un air de partage sans trouble que le matin attend de lui, car il serait triste de ressembler à celui qu’il était hier.

Les nuits ne se répètent pas. Le vent se faufile ailleurs. Dans le bleu sombre de la nuit, demeurent la voix, le visage qui parfois sourit, les yeux fermés, livré au plaisir qui joue à paraître et disparaître, invite à ne pas prendre part à sa solitude, comme si l’on pouvait le goûter de loin.

Les nuits glissent, l’ivresse y retrouve la douceur ou une autre compagne, et coulent dans ta mémoire.

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