semblable

semblable
à un migrant qui s’en va respirer ailleurs
qui sent qu’il doit se déplacer de toute urgence

à qui s’emballe à toute vitesse

à une course effrénée sur le quai presque vide
au ruisseau qui voudrait déborder de son lit
à une accélération impulsive de la voix

à l’autobus qu’on n’a pas encore calciné

à une voix qui s’étouffe comme prise par le sable
à une offensive timide

à un type ivre qui glisse dans une rivière une nuit noire

à l’inconnu qui danse sur une piste en feu

à la paroi rocailleuse qui s’effrite d’être agrippée
au saut qu’on ne rend pas saut

à une chaise, dans un jardin public, un jour, à la terrasse d’un café, un soir

à survivre à un monde qui étouffe l’océan et y met le feu, à un monde aux armes aveugles

à une question, à une réponse mourante

à la dispersion des idées dans les airs
à un simple ricochet

à une hypothèse invérifiable

« à une voile dans le Pacifique »

à l’heure à venir sur le cadran d’une horloge en panne

à non, plus, encore

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résurrection

J’aimerais bien, mais par mesure de prudence, je préfère ne pas attendre ma mort. Passer par l’art est une voie qui a fait ses preuves pour retrouver un élan de vie, mais avant la mort (les marches funèbres, les musiques d’hommage à l’occasion des enterrements, ça émeut les vivants, mais ça n’a pas l’air de ranimer le mort, les cercueils sont sans doute trop épais pour laisser les notes s’immiscer). La musique remplit les corps et les esprits vides, les corps et les esprits disponibles, nous sort de notre léthargie insidieuse, nous lève de nos chaises. Prenons par exemple la symphonie « résurrection », ça tombe bien, n°2, de Gustav Mahler. Les premières notes vous cueillent, vous sortent immédiatement de votre torpeur, sans ménagement, comme un bonjour qui secoue. Je ne suis pas très sûr, mais je pense que ma découverte de cette symphonie « résurrection » date d’un été, dans la maison de vacances de J., au Pyla, alors que je devais avoir environ quinze ou seize ans. Un jour de désœuvrement, un après-midi où on se traîne avec le soleil trop fort et l’adolescence trop timorée, je jette un œil sur les 33 tours. Il y a ce disque qui m’attire parce que ce nom, quel nom, Mahler, ne me dit rien, et du coup ça me dit. Il ne passait pas aux émissions de Maritie et Gilbert Carpentier. La platine était sur le pallier, après l’escalier en colimaçon étroit qui permettait d’accéder à l’appartement, petit, mais avec une terrasse assez grande, avec vue sur un morceau de bassin d’Arcachon, et parfois sur les écureuils qui se baladaient dans les pins. Je crois que c’était une version de Zubin Mehta, sans certitude. J’écoutais la symphonie assis par terre, devant la platine, près des enceintes, concentré, intrigué, surpris, conquis, prêt à changer de face de lecture, puis à changer le disque, puisqu’il en fallait deux, j’avais envie d’en savoir plus, la durée de la symphonie étant trop longue pour être gravée sur deux faces. Sa musique était neuve pour moi, elle bousculait, me débordait, me captivait puis me laissait reprendre mes distances, l’intensité baissant, laissant la place à la déconcentration et à l’ennui, et me rattrapait d’un seul coup, elle m’amenait vers des paysages musicaux que je ne connaissais pas, je trouvais qu’elle faisait le grand écart de l’intime au grandiose, du subtil et du grandiloquent, plutôt inhabituel pour une symphonie, comme l’ajout de la voix et des chœurs. J’essayais de comprendre quelque chose à ce que Mahler exprimait. Je n’y arrivais pas. J’ai vu quelques années plus tard une émission à la télé où Léonard Bernstein répétait avec l’orchestre et le chœur et expliquait son interprétation de la symphonie. Cela m’avait permis d’en mieux comprendre le sens, et à ne pas en rester à un simple plaisir d’auditeur incapable de saisir les expressions et les nuances. C’était éclairant, limpide, d’autant qu’il mettait un bel enthousiasme à en parler, à transmettre aux musiciens et aux spectateurs. Aujourd’hui, j’ai oublié les 9/10° de ce qu’il disait. Ensuite, après les vacances, je l’achète et chez moi je l’écoute cette fois-ci sur CD, une version de Bernard Haitink datant de 1968. Je l’écoute si possible et de préférence couché, entre les enceintes, les yeux fermés, ou dans le noir. C’est la meilleure façon d’écouter de la musique. Que les enceintes soient nos oreilles et que notre corps baigne dans le rythme, et si possible connaisse la transe (immobile). Je l’ai entendue une fois, en concert, il y a longtemps, je ne sais plus du tout quel était l’orchestre, dans un théâtre, mais lequel, pas de souvenir. Je sais en revanche que ça me donnait des frissons de l’entendre jouer, que j’étais heureux d’être là. Je ne sais pas pourquoi je suis électrisé par le premier mouvement, ému à ce point par le lied «Urlicht», par le final avec le chœur. Peut-être ceci : comme sur les routes sinueuses de la Lozère par exemple, presque vide de toute présence humaine, écouter cette symphonie produit un effet singulier, comme si la musique était chez elle chez nous, et qu’elle était destinée à nous rappeler tout ce qu’il y a de mobile dans nos émotions ; elle nous rappelle notre nature, notre contact avec la nature et les émotions sauvages que l’on éprouvait avant de s’en éloigner, elle nous aide à les faire renaître, et à nous émouvoir sans frein. C’est une invitation à observer le paysage en soi, autour de soi, à repérer quelles notes font vibrer quelque chose ou nous font vibrer, et une incitation à prendre la direction (comme un chef de chœur, un chef d’orchestre) qui nous anime. Il faudrait du temps pour tenter de comprendre et de traduire ce que nous aimons dans les musiques qui nous donnent la chair de poule.

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la société ingouvernable – une généalogie du libéralisme autoritaire, grégoire chamayou

Vivent les généalogies ! Pour quelqu’un qui vit dans cette première partie du XXIème siècle, question : d’où vient que le monde occidental, mais aussi, sans doute, le monde entier, ou presque, soit à ce point en butte à une discipline économique tentaculaire et destructrice qu’il semble si difficile de modifier, de réformer radicalement, malgré les dégâts extrêmes qu’elle cause, du point de vue humain et environnemental ? Chamayou s’emploie à disséquer cette question, et le fait avec clarté, précision et efficacité, en construisant son livre sur la lecture d’innombrables textes et interventions des penseurs et des décideurs libéraux. Cela serait trop long de rendre compte de tous les aspects abordés dans cet essai, mais ce serait bête de ne pas en évoquer quelques-uns.

Chamayou fait remonter sa généalogie aux années 70 (avec quelques incursions plus anciennes), qui ont vu, dans le monde occidental, une résurgence des contestations sociales et politiques qui ont fait trembler certains, en particulier aux États-Unis. Pensant à tort que la société de consommation aurait ramolli puis éteint les révoltes, les dirigeants ou les penseurs du libéralisme économique ont compris que le rapport de force ne leur était pas encore définitivement favorable. Chamayou part de ce constat pour décrire les différentes stratégies par lesquelles le monde des affaires s’est activé pour faire reculer les acteurs sociaux (manifestants, syndicats) et reprendre ainsi la main sur le pouvoir, comme s’il leur revenait de droit, voire même de nature (un peu comme ces sinistres et pitoyables hommes politiques qui, après une défaite électorale, expliquent aux micros qui veulent bien encore se tendre vers eux que, normalement, ils n’auraient pas dû perdre).

Rien de nouveau, en somme : la panique commence à s’installer quand certains travailleurs n’acceptent plus la discipline imposée d’en haut, et expriment leur désir de ne pas être seulement et essentiellement considérés comme des moyens de produire. Ils se mettent en grève. Ils manifestent leur désir de gouverner eux-mêmes leur temps. Cette question de la maîtrise de son temps, Jacques Rancière l’a longuement évoquée, par exemple dans La Nuit des prolétaires ou dans la présentation des textes de Gabriel Gauny, Le Philosophe plébéien. Que ce soit au XIXème ou au XXème siècle, les décideurs, les patrons, détestent que leurs subordonnés veuillent se réapproprier la maîtrise de leur temps, de leur existence, qu’ils désirent s’émanciper de l’emploi du temps qu’on leur impose d’en haut. Sans eux, la machine économique ne fonctionne plus ; il faut donc les rediscipliner. On repense aux premiers plans des Temps modernes de Chaplin, où les ouvriers doivent se plier au rythme de plus en plus soutenu du travail à la chaîne décidé par le patron qui, de son côté, est tranquillement assis à son bureau, servi, et peut employer son temps à la lecture des quotidiens, au puzzle, et aussi à l’ennui, ce qui est de fait impossible à l’ouvrier. La reprise en main des patrons se fera notamment par la réinstauration de la peur de la revendication, de la précarité et du chômage, en s’en prenant au plein-emploi, à la protection sociale et aux syndicats.

Réinstaurer un rapport de force entre salariés et dirigeants pour faire sentir que ce sont ces derniers qui ont l’autorité sur les premiers : réinjecter dans les esprits et les corps la « tolérance à la frustration », celle de ne pouvoir user librement de son temps.

Autre stratagème : le passage de l’éthique à « l’éthique des affaires ». En plus de passer l’envie aux contestataires de revendiquer, il s’agit également d’effacer de l’esprit des salariés toute notion d’éthique, néfaste en ceci qu’elle vient s’opposer au marché qui, de son côté, a pour objectif l’enrichissement de ceux qui la possèdent : concrètement, cela signifie que les dirigeants des entreprises ont pour but de la gérer de façon à ce que les portefeuilles des actionnaires soient satisfaits : c’est « le capitalisme actionnarial » qui doit présider à la bonne marche de l’entreprise. Cela signifie que la pression pèse aussi sur les dirigeants, qui doivent agir « conformément aux intérêts des actionnaires ». A ceci s’ajoute l’apparition des fonds de pension, qui est une concrétisation supplémentaire de la séparation entre « propriété et contrôle », nouvelle possibilité offerte à la course (irresponsable, au sens où les décideurs et les profiteurs sont de fait déresponsabilisés dans leurs décisions, car éloignés des répercussions de celles-ci) aux profits qui a été destructrice de nombreux emplois. Chamayou ramasse, dans la citation qui suit, le circuit de l’éthique des affaires, du sommet à la base, dans une formulation éloquente, où l’évidence éthique saute, en effet, et tout de suite, aux yeux : « La pression disciplinaire exercée au sommet va se répercuter en cascade à chaque rang de l’organigramme jusqu’au dernier, qui en assumera de façon bien particulière le « risque résiduel » – en son corps même. Autre genre de « théorie du ruissellement », différente de l’officielle : tandis que les profits remontent, ce qui retombe en pluie, ce sont les coups de pression, le harcèlement moral, les accidents du travail, les dépressions, les troubles musculo-squelettiques, la mort sociale – parfois aussi, la mort tout court ».

Le ruissellement se propage encore d’une autre façon : il consiste à tisser une toile invisible partout où pourrait naître et se propager un discours contestataire. Cela se traduit par des coupes dans les financements des universités qui critiquent le système économique, le financement de la presse qui défend le libéralisme, une propagande visant à montrer patte blanche en termes d’éthique et d’écologie (exemple des pétroliers), bref, faire en sorte de « désamorcer la critique d’un capitalisme autoritaire », au point, explique Dewey que cite Chamayou, de « nier qu’il existe la moindre réalité sociale à l’arrière-plan ou dans l’action de l’entreprise ». La logique poussée à son terme permet de défendre l’idée que les actionnaires ne sont pas responsables des dettes d’une entreprise et ne doivent donc pas les rembourser, puisqu’ils n’en sont pas propriétaires. Cela confirme l’analyse de Marx : « […] pour les économistes l’ouvrier salarié, de même que l’esclave, doit avoir un maître pour le faire travailler et le diriger. Et nécessairement, ce rapport de maître à serviteur étant admis, il est dans l’ordre que l’ouvrier salarié soit contraint à produire, non seulement son salaire, mais le salaire de celui qui est son maître et son surveillant ».

L’arsenal de défense des libéraux ne s’arrête pas là : à partir de la typologie des « activistes » toujours à l’affût d’une action possible : « les radicaux, les opportunistes, les idéalistes, les réalistes », la riposte consiste à négocier avec les plus tendres potentiellement, les réalistes, à rééduquer les idéalistes, ce qui pousse en général les opportunistes à se rallier aux réalistes, et ce qui isole les radicaux, à qui il est du coup inutile de s’adresser. Le dialogue en lieu et place de la confrontation, mais dans des objectifs stratégiques tels que la division des opposants, le renseignement, la cooptation, et dans celui d’imposer aux opposants l’agenda des gouvernants. De rester maître du jeu. Ainsi de Monsanto, dont la stratégie est d’identifier, puis de contrôler, les menaces qui pèsent sur l’entreprise.

Face à la tentation, toujours envisageable, de voir des organisations ou des politiques avoir la volonté de réguler le marché capitaliste, par exemple à travers un nouveau droit international, notamment en ce qui concerne la pollution et ses conséquences en matière de santé et d’environnement, dont il est difficile de nier la réalité (encore que certains esprits éclairés s’y emploient…), les dirigeants des multinationales ont la riposte toute trouvée : éviter toute régulation qui viendrait de l’extérieur, car cela entrave « la liberté inaliénable de consommer » (celle-ci, on ne la néglige pas), et proposer plutôt une « régulation volontaire ». Mais cette dernière ne résiste pas à son étude critique : il s’agit en réalité d’empêcher toute velléité de frein à des profits. La définition capitalistique de la valeur est fondée sur « la décision de ne comptabiliser que les coûts économiques, pas les coûts sociaux. » Chamayou a cette formule : « Le capitalisme est une économie de la décharge ». Cela conduit les dirigeants à défendre cette idée délirante qu’il est « faux de prétendre que c’est toujours aux responsables de payer ». Et pourtant, il suffit de se rappeler de Total lors de la marée noire… On imagine les mêmes défendre la même idée pour des délinquants multirécidivistes, ce n’est pas aux récidivistes de payer. C’est donc le principe du « pollué-payeur » qui, du coup, doit être privilégié ! La logique capitaliste va encore plus loin : certains défendent la thèse que « l’appropriation marchande de la nature est la condition de sa préservation ».

Ce n’est pas tout. On aura compris que l’entreprise capitaliste n’aime pas qu’on la titille. C’est pour cette raison que ses penseurs, tel que Huntington, ont horreur de la démocratie entendue comme régime politique où « chaque groupe » affirme « son droit de participer à égalité, voire plus qu’à égalité, aux décisions qui l’affectent ». D’où la nécessité que le libéralisme prenne le dessus sur elle. Cela se traduit de deux façons : la prédilection de certains, idée défendue par Hayek, pour une dictature libérale face à une démocratie sans libéralisme, telle que celle du Chili de Pinochet. Là encore, les ravages du régime sur la population n’importent guère. Chamayou montre l’influence de la réflexion de Carl Schmitt, qui s’est rallié au nazisme, dans celle de Hayek : il faut privilégier, théorise Schmitt, à un « état total quantitatif », un « état total qualitatif », c’est-à-dire « militaro-médiatique, qui ne tolère pas en son sein l’émergence de forces subversives ». Autrement dit, un état fort contre les revendications sociales et démocratiques de redistribution des richesses, mais un état faible face aux volontés du marché. D’autres, des libéraux du groupe de Saint-Andrews, se distinguent de cette conception des choses, et préfèrent « dépolitiser la société », « limiter la démocratie à pas feutrés », en restreignant les marges de manœuvre du pouvoir en matière sociale et économique », en agissant plutôt, sous le terme de « micro-politique », de façon moins frontale. C’est l’idée, communément admise par beaucoup, de l’équilibre budgétaire, du déficit, de la réduction du budget de l’état. C’est l’interdit de la redistribution des richesses. La stratégie consiste à constitutionnaliser ces principes, de façon à les rendre impossibles ; à avancer à petits pas dans la transformation de la société pour que les individus soient conduits individuellement à « embrasser l’alternative de l’ordre privé ». Au fond, cela consiste à « rétrécir l’horizon », c’est-à-dire « pousser à ne voir que son intérêt personnel au détriment de l’ensemble du paysage ».

L’analyse de Chamayou est précieuse par sa précision et les exemples concrets qui l’accompagnent. Si l’on voit bien qu’il n’épouse pas la pensée néolibérale, il s’engage peu dans son essai. Il le fait malgré tout, en conclusion, où la riposte possible à un « néolibéralisme » qui veut « se rendre soi-même ingouvernable, mais ceci pour mieux gouverner les autres », est « le chantier de l’autogestion », qui a eu son importance dans les années 70, qui fait penser par exemple aux Lip, que le gouvernement de l’époque, avec Chirac à sa tête, a voulu laminer. Mais il est vrai que l’on entend moins parler, dans la bouche des gouvernants, de ce type d’initiatives que de réduction des déficits et autres joyeusetés sacrificielles.

(éditions la fabrique)

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le maître ignorant, jacques rancière

Par quel biais j’en suis arrivé à lire Le Maître ignorant ? Un mélange savant, inconscient, de hasard et de nécessité. Je ne saurais pas répondre avec précision, mais le plus probable est que j’ai vu le livre en librairie, que je l’ai feuilleté, que je me suis que ce livre était pour moi.

Je sais que c’est en 2004 que je le lis la première fois, et, comme quelques rares auteurs, quelques rares livres, je retourne y jeter un œil régulièrement, tout comme le souvenir de cette lecture rejoint mes pensées sans avoir besoin de le rouvrir. Je peux dire ce qui est une banalité : c’est pour moi un livre révélateur, au sens où il a lancé mon désir de lire ses autres livres, où il a éclairé mon passé, nourri depuis des années mon présent, libéré, mais aussi, rendu problématique, mes idées et mes actes. Alors il était peut-être temps d’en écrire quelque chose ici, où je dépose un texte pour la 600ème fois, si j’en crois mon tableau de bord.

Heureux cataclysme personnel, gifle caressante ce livre, ce Rancière. Une sorte de boussole, de déplacement judicieux des questions, d’épreuves et d’exorcismes mêlés, comme avec Michaux, autre grand réjouissant dérouteur d’idées préconçues et de parcours tout tracés.

Au cœur de la réflexion de Rancière, il y a l’émancipation. L’écart, le voyage dans une autre sphère de pensée ; la stimulation. Il tient cette place et ce rôle dans ma réflexion politique personnelle et dans mon travail de prof, car ce livre dépasse le simple domaine de l’éducation : c’est une œuvre qui dialogue avec la façon dont l’enseignement, mais aussi la politique, la société, l’individu, entrent en relation avec la vie. Sans doute que si elle a pris cette place pour moi, l’œuvre de Rancière est venue répondre à un questionnement diffus, larvé, que je traînais en moi depuis un moment, de par ma petite expérience de vie.

Le livre se présente à la fois comme une biographie et une réflexion philosophique. Elle est stimulante, totalement, réjouissante même, dans le sens où elle opère un renversement radical des modes de pensée habituels, ou du moins des modes de pensée dans lesquels j’ai été éduqué. Le titre le laisse deviner : un maître est, dans l’esprit de chacun, celui qui sait, en opposition à l’élève qui ne sait pas, et qui a besoin du maitre pour apprendre. Dans l’expérience de Jacotot comme enseignant, que relate Rancière au début de son livre, il y a ce simple constat que ses étudiants flamands ont appris le français sans qu’il intervienne comme maître. Les étudiants n’ont eu besoin que d’un exemplaire du Télémaque de Fénelon, dans une édition bilingue. La seule intrusion de Jacotot a consisté à les inviter à apprendre. C’est tout. Cela a suffi aux étudiants pour comprendre par eux-mêmes ce qu’ils lisaient, et à Jacotot de découvrir, après trente années d’enseignement classique, que « tous les hommes sont virtuellement capables de comprendre ce que d’autres avaient fait et compris ».

Si le maître est ignorant, ici, c’est de la langue que parlent ses étudiants. Il faut, précise Rancière, partir de l’établissement d’un lien minimal entre élèves et professeur, trouver une « chose commune ». Ainsi de la langue maternelle : aucun enfant n’a besoin de personne pour l’apprendre : ils entendent, retiennent, répètent, se trompent, corrigent. Il y a donc un rapport autonome de l’apprentissage à la vérification. À partir de cette découverte, il suffisait à Jacotot de « renverser la logique » : expliquer, c’est « démontrer à quelqu’un qu’il ne peut pas comprendre par lui-même, c’est la parabole d’un monde divisé en esprits savants et en esprits ignorants, en intelligence supérieure et en intelligence inférieure ». L’explication est, de ce point de vue, un « abrutissement ». Il s’ensuit que la volonté est le moteur de l’enseignement selon Jacotot : on peut apprendre par la tension de son propre désir ou par la contrainte de la situation. Il faut avancer. Chercher. Le professeur doit raisonner d’une autre façon : en face de lui : il n’a pas un élève (réducteur), mais un individu (pluriel). C’est donc la confiance en la capacité intellectuelle de tout être humain qui doit guider tout enseignement. Cela fait écho par exemple à ce que Georges-Arthur Goldsmith disait à propos de ses élèves : si on les prend pour des cons, c’est sûr qu’ils vont l’être. Si au contraire je l’accompagne, si je lui fais confiance, il y a des chances pour qu’il soit moins con. C’est ainsi que l’on peut émanciper l’élève : l’inciter à user de sa propre intelligence. Prendre la mesure de sa capacité intellectuelle et décider de son usage.

De ce point de vue, l’institution apparaît d’emblée comme un obstacle à l’émancipation : il ne faut pas apprendre telle chose (le programme, le fameux et sacro-saint programme…), mais apprendre quelque chose.

Il s’agit aussi de révéler à l’élève « la tricherie de l’incapacité », quand celui-ci dit au professeur : « je ne peux pas, je ne comprends pas ». Non. On apprend et on répète. Il faut dire au contraire qu’il y a « une volonté qui commande et une intelligence qui obéit : l’attention ». Préciser qu’il y a « inégalité dans les manifestations de l’intelligence, selon l’énergie plus ou moins grande que la volonté communique à l’intelligence pour découvrir et combiner les rapports nouveaux, mais il n’y a pas de hiérarchie de capacité intellectuelle. C’est la prise de conscience de cette égalité de nature qui s’appelle émancipation et qui ouvre la voie de toute aventure au pays du savoir ».

Autre conséquence radicalement nouvelle : le maitre ignorant ne vérifiera pas ce qu’a trouvé l’élève, il vérifiera qu’il a cherché. Cela se heurte à ce qui est depuis si longtemps ancré dans les esprits des professeurs, mais aussi des élèves, et des parents : ne pas avoir comme fin la note, le résultat, mais le travail de chacun, une production. Cela suppose un double changement de pratique radical : la redéfinition du travail de professeur qui n’évalue pas les productions, et celle des élèves qui se déshabituent à la méthode de l’abrutissement, où il s’agit d’arriver à un point de connaissance fixé de l’extérieur.

« Je suis homme donc je pense ». La pensée est un attribut de l’humanité. « Emanciper devient possible quand on remarque son pouvoir d’être pensant ».

« Ce que peut essentiellement un émancipé, c’est être émancipateur, donner non pas la clé du savoir mais la conscience de ce que peut une intelligence quand elle se considère comme égale à toute autre et considère toute autre comme égale à la sienne ».

Dans ce cadre, les exercices d’improvisation sont pour Jacotot un entraînement à l’émancipation : parler sur tout sujet avec un début, un développement et une fin. « Apprendre à improviser, c’est apprendre à se vaincre, vaincre cet orgueil qui se farde d’humilité pour déclarer son incapacité à parler devant autrui, c’est-à-dire son refus de se soumettre à son jugement ».

On ne peut pas mesurer l’intelligence, dit Jacotot. Encore une impasse de l’évaluation. « Notre problème n’est pas de prouver que toutes les intelligences sont égales, mais de voir ce que l’on peut faire sous cette supposition ». Le fait de s’exprimer permet en quelque sorte de vérifier que chacun peut être entendu, compris.

L’esprit, alliance de la volonté et de l’intelligence, connaît deux modalités fondamentales : l’attention et la distraction. Le distrait ne voit pas pourquoi il ferait attention. La distraction est d’abord paresse, désir de se soustraire à l’effort. « La paresse est l’acte d’un esprit qui mésestime sa propre puissance ». On devine la force et la portée de cette réflexion : c’est la possibilité pour chacun de refuser les obstacles que l’on érige en soi-même et que les discours, les actes des autres érigent en face de chacun pour perturber son émancipation. La pensée de Jacotot éclaire celui qui la prend au sérieux et lui offre la conviction que ses capacités sont égales à celles de n’importe qui, pour peu qu’il désire en faire usage. « L’estime de soi et l’estime des autres » s’oppose à la « paresse » qui prend le costume de la modestie pour se mépriser, et mépriser les autres. La société qui se satisfait de l’inégalité dont elle se nourrit se protège contre la peur que suscite l’égalité. L’individu qui accepte un fonctionnement hiérarchique se rabaisse devant l’inégalité dont il entend parler, et la cautionne. C’est laisser l’autre décider à sa place, le laisser occuper la place qu’il pourrait prendre lui-même. On se soumet ainsi à l’arbitraire. Rancière rappelle ce qu’il ne faudrait pas oublier : les hiérarchies ne sont pas de nature ; c’est donc à l’individu d’agir pour remettre au cœur de l’organisation de la société de l’égalité. C’est pourquoi il n’est pas bon de d’élire ou d’attendre : chacun doit pouvoir s’emparer des décisions à prendre et à appliquer. Ce n’est pas facile, mais c’est exister : « Le gouvernement ne doit pas l’instruction du peuple pour la simple raison qu’on ne doit pas aux gens ce qu’ils peuvent prendre par eux-mêmes. L’instruction est comme la liberté : cela ne se donne pas, cela se prend ». Pour ce faire, Jacotot a montré qu’il convient de travailler à « relever ceux qui se croient inférieurs en intelligence, les sortir du mépris de soi ». Tâche difficile pour un enseignant, dans le sens où l’institution dans laquelle il travaille œuvre à la reproduction des inégalités, et pour laquelle les élèves ne sont presque jamais entraînés. Il faut donc essayer de pousser les murs, bousculer les habitudes, celles des autres, et les siennes, les réflexes qui resurgissent facilement, la paresse qui n’est jamais loin.

« Seul le hasard est assez fort pour renverser la croyance instituée, incarnée, en l’inégalité ». « S’émanciper : apprendre à être des hommes égaux dans une société inégale ». J’ajoute ceci : comment rendre l’enseignement effectivement démocratique ? Les obstacles sont là, mais cela peut se faire et se vérifier souvent : la force de les briser est disponible.

(édition numérique fayard ; collection 10/18)

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quitter

Le soir, juste avant les vacances, les élèves quittent (le collège), généralement heureux, débarrassés de ce lieu qui organise leur temps, mais en sachant qu’ils le retrouveront. On quitte des amis avant la fin de la soirée, parce que la raison nous pousse à le faire : par exemple demain je dois me lever, mais en sachant que je les retrouverai. C’est plus difficile de quitter la monarchie, sans doute parce que c’est une décision qui ne se prend pas seul, mais ça arrive parfois. Quittera-t-on un jour le capitalisme ? Pour qui ? Cela dit, quand on parle de quitter, c’est plutôt dans le domaine de la vie amoureuse. On quitte celui ou celle qu’on a aimé(e), sans toujours bien savoir pourquoi, au fond. La plupart du temps, c’est irrémédiable. C’est sans doute une manière de s’éprouver, et d’éprouver l’autre, pour voir comment on réagit quand on se retrouve dans la solitude. Je me souviens adolescent de la chanson « La solitude, ça n’existe pas » : je trouvais ça crétin de penser une chose pareille. Nos vies sont pleines de ce geste de quitter, anodin ou terrible, redouté, désiré, déflagrateur, libérateur. Il arrive que ce soit violent. Un simple coup de téléphone peut concentrer brutalement tout le malheur et toute la dévastation de la séparation. La jeunesse est friable, sans expérience. C’est comme si son temps était d’un coup vidé de ce sur quoi elle cherche à bâtir, l’amour. Celle qui t’aimait passionnément creuse un trou dans ta vie, et boum, tu tombes dedans jusqu’au fond, signe précurseur de l’enterrement de la liaison, de la séparation irrémédiable. Comme pour combler le vide, un torrent de larmes brûlantes coule parfois, mais coule aussi sans doute pour réduire en cendres l’amour trop concret encore, rayé de la carte. Quitter, planter l’autre, et toi tu avances. Je n’exclus pas d’avoir quitté quelqu’un en partie pour avoir la certitude de ne pas être le seul à l’avoir été avant. Être quitté, planté là dans la vie. Enraciné dans les profondeurs aigres de la cessation. Plus rien. Sinon des soubresauts pitoyables et un visage dévasté. L’allure du désir mouvant encore, mais cloué dans un cercueil. Irrémédiablement cloué ? Quelque part dans la douleur de la séparation, il existe toujours des ressources. Les ongles trouvent la force d’agir, la volonté nébuleuse de s’accrocher à la paroi pour rejoindre la surface, d’abord, puis la lumière, dans l’étrange, absurde peut-être, désir de sortir, de se relever, de dire un peu au revoir aux cendres du temps. Passer par le perdu pour ne pas rester là.

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la fraîcheur *23

plus tard, ou bien jamais
bientôt, bien tard

pas encore

pourtant le printemps s’est précipité
en hiver

tandis que nos rides creusent leurs traces ombragées
d’hier

on pourrait s’en aller ravir
la mandragore

et nous jouerions aux médecins
qui auscultent sans occulter

le désir de s’évader
d’un geste magicien

vers la féérie des fraîcheurs

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précipitation

C’est à toi de parler. La simple articulation est âpre, ankylosée, anxieuse, nouée. Persuadé que le paysage ne s’offrira pas facilement, ce à quoi tu aspires est tout près mais se refuse à venir, préfère attendre ou se noyer ailleurs. C’est à toi de parler. Fluidité soudaine, liquide. Tu t’en es aperçu, la parole a irradié de toi, consistante. Il arrive parfois des précipitations de paroles, des débordements de paroles. Cela coule juste pour aller de l’avant, pour fuir la sensation d’une défaillance aux aguets. Plutôt que la sèche immobilité, mieux vaut une précipitation, comme une pluie aux gouttes tantôt rafraîchissantes, tantôt mélancoliques. Ou des gouttes de rosée qui coulent sur la peau et raniment, qui vibrent sans partition sur des cordes en suspension. Et se mêlent aux précipitations des ralentissements, comme des moments de réflexions aigus qui s’incrustent de temps en temps, élans et pauses mêlés. Impulsion, puis calme. La précipitation signifie qu’on pourrait être orphelin, qu’on a peur de le devenir, qu’on peut à tout moment glisser dans un gouffre, mais qu’on ne s’y résout jamais, qu’on veut aussi s’extirper du silence, jongler avec tant de mots que cela prend la forme d’une régénération.

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Doggerland, Élisabeth Filhol

Comment bien parler d’une tempête ? Calmement, ce qui permet la clairvoyance (tout comme Elisabeth Filhol a parlé d’une grève et de la séquestration d’un patron par ses employés, dans Bois II, ou des travailleurs irradiés dans La Centrale). Sans lyrisme malvenu ni déchaînement syntaxique. Une narration classique. En observer, depuis sa naissance, l’émergence, du point de vue de celui ou de celle qui est confronté à la tempête comme à une manifestation imprévisible et inhabituelle, qui permet, non pas de détruire tout sur son passage, mais de faire surgir ce qui est resté longtemps enfoui sous l’apparente logique objective des faits qui constituent une existence. Les lignes ne sont pas droites. On est inconscient de ce qui nous a orientés jusqu’ici. La tempête remue la surface de la terre. La tempête se situe aussi dans les esprits et les corps. Une tempête, celle que décrit Filhol, nommée Xaver, offre la possibilité de mettre en lumière ce qui, malgré les occasions passées de le faire, qui paraissaient potentiellement redoutables, parce que devant provoquer un tremblement (des profondeurs et de la surface), n’a pas été éclairci. Il peut s’agir aussi bien d’un éclaircissement des traces que laisse le libéralisme sur la nature, les villes, et les êtres. Margaret, géologue, s’intéresse de près à Doggerland, île engloutie depuis des milliers d’années dans la Mer du Nord. Les pages sur ces terres immergées entre le Danemark et l’Angleterre sont captivantes. Le Doggerland est au cœur du travail de chercheuse de Margaret, au centre de ce qui a attiré son attention, un passé disparu mais impossible à oublier. Elle consacre son temps à «ce qui a été enfoui et doit être exhumé», à ce qui est semblable à une «terre d’accueil par où entamer son retour au monde depuis qu’elle s’en était éloignée». Sa méthode pour tenter de comprendre consiste à creuser, lentement. Marc, qu’elle a aimé et admiré, quand ils étaient étudiants, creuse, lui, pour faire surgir le pétrole ; cela doit aller vite. Lui-même a brutalement disparu (comme une terre qui disparaît de notre champ de vision ?) de la vie de Margaret à la suite d’une décision déroutante et imprévisible. Par la suite, la stabilité de son existence à elle, mariée, mère, et l’instabilité de celle de Marc ont empêché qu’ils se croisent pendant plus d’une vingtaine d’années. Le roman raconte la tempête venue secouer leur présent : «La tempête nettoie, fait table rase, nous offre une nouvelle chance, l’occasion de construire sur des bases nouvelles». Passé et présent. Marc et Margaret. Les profondeurs et la surface. La tempête et Doggerland. Le roman met en mouvement les recherches, les intuitions qui animent les deux personnages, les échos que l’on peut y déceler avec la nature, les multiples correspondances qui frappent les esprits observateurs de Marc et Margaret, et qui aboutissent à un dévoilement, à des retrouvailles intenses. Notre époque, l’air de rien, est dans le collimateur du récit : elle organise le temps de manière à ce que les hommes creusent pour trouver des richesses extérieures, utilisées pour investir, dans un mouvement ivre de lui-même, et qui provoque ou peut provoquer des catastrophes naturelles, et, au quotidien, des vies qui tournent à vide. C’est ce qui arrive à Marc, qui ne sait pas «après quoi il court». Mais il y a une autre manière de creuser : celle, par exemple, de Margaret, qui consiste à créer un «lieu habitable», «travail infiniment lent», un espace d’échange, « où je transmets et je reçois», dit Margaret. Si pour cela elle passe par le Doggerland, c’est que l’époque où elle fait le choix (pas tout à fait seule), contrairement à Marc, de travailler ailleurs que le monde du pétrole, privilégie la division (il faut dire que c’est une autre Margaret, Thatcher, gouverne quand Margaret est étudiante…), à la communauté. Le roman décrit clairement la façon imparable dont les deux logiques se mêlent : d’une part, le pétrole finance la recherche qui ainsi découvre ce qu’elle ne pourrait pas découvrir seule, faute d’autres moyens, et se donne ainsi des raisons d’agir nobles, prétexte à la poursuite de l’exploitation (l’exploitation, thème commun à La Centrale, Bois II et Doggerland, l’exploitation d’individus par une machine capitaliste qui broie indifféremment la santé, le travail, l’environnement) ; d’autre part, Marc a la passion de la transmission de ses connaissances. La beauté du roman vient de l’association du hasard et de la volonté qui s’autorisent à bifurquer vers une confiance et une intimité, vers un lieu à la fois imaginé, désiré et réel.

(Editions pol, version papier et numérique)

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ouvrir

Ouvrir les bras à l’enfant qui court vers toi. Larges sourires ouverts, dynamiques, libérés dans le lien. Ouvrir une porte pour accueillir les invités, ouvrir une fenêtre pour que l’air circule, pour rafraîchir, virer le renfermé de chez soi. Ouvrir, c’est faire place à ce qui vient d’ailleurs, à ce qui diffère, avec qui le dialogue peut avoir lieu. Ouvrir les frontières aux réfugiés. Une gare doit rester ouverte. Un port ne peut pas fermer. Une place est ouverte. Ouvrir un livre qui peut-être nous invitera à savourer de nouvelles sensations ou de nouvelles pensées. Ça peut nous bousculer. Ça vient nous désorienter, nous dérouter. On peut en souffrir. Ça peut être cruel : ouvrir une huître avant de la manger toute crue. Il arrive aussi qu’une parole, un geste, un acte, soit une révélation. Ouvrir, approcher, comprendre. L’œuvre ouverte pour créer des échos, l’œuvre donnant accès à l’ambiguïté. Ouvrir le temps qui vient, à l’action ou à l’oisiveté. L’oisiveté est une ouverture vêtue d’un voile de passivité, un no man’s land, mais qui, sans but préconçu, est prête à cueillir des fruits aux goûts variés. Ouvrir la bouche pour exprimer ce qui nous importe, le faire circuler, voire l’évacuer, donner de l’air à ce qu’on ressent pour lui donner de la légèreté, pour le faire respirer. Alléger. Quand on nage sous l’eau, elle résiste, il faut ouvrir les bras avec force afin de créer le passage qui permettra de poursuivre l’avancée. Ouvrir fatigue, car ça résiste en face. Offrir un cadeau, regarder quelqu’un l’ouvrir, espérer voir l’heureuse surprise sur son visage. Dans un clin d’œil, l’un des deux yeux reste ouvert pour observer la réaction de la personne à qui il est destiné. Ouvrir a besoin parfois de réceptivité. Certains, dans leur façon de s’exprimer, ouvrent tout en grand, sans filtre, et cela vient heurter les esprits, les conventions ou les vieilles habitudes fermées. Ça passe ou ça casse. Une manifestation ouvre la voie. Ouvrez ouvrez la cage aux oiseaux. Ouvrir, couvrir, découvrir. Ouvrir la porte, la fenêtre, c’est la première étape avant l’évasion.

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les bulles de cidre dans le verre à thé turc

Je viens de terminer de boire le cidre que j’ai versé dans un verre à thé turc que j’ai ramené d’Istanbul en 1997, il y a bientôt 22 ans.

Istanbul, où je suis allé grâce à, et avec, la femme que j’aimais, elle m’avait envoyé un coup de fil pour me demander la Turquie ok ?, elle était en Bretagne et moi dans le Val-de-Marne, c’était en février, oui.

Un matin, il y a eu un dégât des eaux dans l’appartement où nous logions. La voisine est venue nous alerter, avant qu’elle frappe à la porte, nous étions endormis, nous ne comprenions pas ce qu’elle nous disait, nous l’écoutions nous parler en turc, avant de comprendre, en allant dans la salle de bains, ce qui causait son mécontentement.

J’ai versé rapidement un peu de cidre dans le verre à thé, à peine décoré de liserés dorés en son centre et à son sommet, en partie effacés par l’usage et le temps. Conquérante, la mousse du cidre en le versant est montée vite jusqu’au sommet du verre, comme des nuages translucides se lançant à l’adret d’une montagne, en faisant son doux crépitement étrange et délicat de mousse. J’ai regardé la mousse s’affaisser lentement, presque disparaître, puis des petites bulles remonter vite à la surface, en souvenir.

La couleur du cidre hésite entre le blond et le roux, dont le soleil vif a ravivé l’éclat, comme avec une chevelure, comme une peau blanche dorée par le soleil d’été.

J’ai bu le cidre lentement, j’ai aimé son goût fruité, acide et sucré.

Il reste au fond du verre une goutte et des bulles minuscules par centaines encore, dépôt transparent, petite amertume, écume résistante.

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