bribes (115)

elle a subi, un pistolet sur la tempe. après la guerre, elle a disparu. ensuite, jeune et dingue, elle a frayé avec un petit groupe d’exilés pour un projet de continent splendide, de gigantesques étendues de terre, pour un nouveau visage

écouter la coloration de la langue des enfants, les hésitations, comme une immense forêt en face de nous

l’expérience pousse et bruisse. irruption, virage, glissements. il trouve une manière de scander. raconte une région de sa propre existence

jamais d’épuisement. chair errante. il écrit une danse qui appelle, dépense, va à la vie

on ne s’habitue pas à la cornemuse

j’ai couru sans but dans ma lourde solitude, verrouillé, trébuchant, le paysage invisible, abandonné

par bribes est un pays qui respire et retombe. morceaux, même tristes, nous sourient. matin, soir, découvrir. sculptées, destinées

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être enfermé

C’est comme si plus aucune sensation ne parvenait jusqu’à moi.

Dès le matin, aucun son. Je ne prends rien. Les arbres ne frémissent plus au passage du vent. Les pigeons collés aux fenêtres sont enfin aphones. Les pots d’échappement et les moteurs sont murés dans le silence. Je ne tends même plus l’oreille. Par inadvertance, je jette encore un œil dehors, mais le contact ne se produit pas. Cela lui ôte de sa densité, au monde des autres.

Dans la cour de récréation de l’école, que je longe lorsque je sors de mon appartement, tous les enfants se taisent. Ils ne courent pas. On dirait qu’ils ne sont pas venus. Même, qu’ils n’existent plus. Une sorte de jour de grand enterrement.

Quand le ciel est trop bleu, je le préfère gris, mes yeux ne sont pas éblouis alors, je vais au supermarché. Que je suis heureux, quand j’ai terminé mes courses, de ne plus avoir à supporter l’absence de «bonjour, vous avez votre carte fidélité ? », l’absence d’«au revoir» des caissières, remplacées par des machines.

Dans la rue, je vais. Lotissements, écrasés, à côté des barres d’immeubles, démesurées. Ossatures sans chair. Je suis dispensé des sirènes des pompiers, des crissements des freins. Je marche dans le calme le plus grand, et parfois me parviennent des sourires, des voix qui rient, qui pleurent, qui crient. De ceux qui m’entouraient et qui m’aimaient. Enfin, je crois. J’ai en mémoire de petites ombres qui s’en vont.

J’ai tout mon temps. Je vais dans les parcs. Dans les souterrains. Je traverse les ponts. Il n’y a pas de différence. Le vent me gêne. Sous mes pieds, le fleuve remue, pour rien. Je regarde par terre. Je compte mes pas dans les rectangles des pavés et des dalles ; combien il en faut pour passer d’un trottoir à l’autre. Je m’aperçois que j’ai de plus en plus d’affection pour le bitume. Oui, de l’affection !

Je rentre dans le premier train venu. Presque immédiatement, je trouve le voyage interminable, les paysages à travers les fenêtres exécrables, les visages des gens minables. Ils n’ont rien d’intéressant à dire ! Qu’ils se taisent ! Je m’impatiente, je m’empresse de descendre dès que l’occasion se présente. Je suis nulle part. Je tourne le dos. Je remonte les rues. C’est comme un rituel qui se prolonge de lui-même, comme un cycle de granit. Je n’aime pas que mes chaussures décollent du sol. Je marche presque en le frottant.

Les heures tombent ainsi. Je délaisse les rues pour mes soirées. Mes soirées sont vides. Vieille série, mes soirées. Je bute dedans. Par exemple, je vais au théâtre, c’est une habitude. Mais je trouve de plus en plus ridicules ces comédiens qui ne cessent pas de remuer leurs lèvres. Des simagrées. Je préfère le cinéma : si je vais pour serrer la main d’un personnage, il n’y a pas de main. C’est un écran qui trompe.

Je rentre. Il fait nuit. L’heure où renaît l’espoir que tout s’estompe définitivement. Pourtant, le geste de prendre les clés dans ma poche, de prendre la poignée de la porte, de monter les marches, que cela semble long. Je sens bien que je ralentis.

Si me vient l’envie d’une conserve, je m’assois à la table de la cuisine. Une lente mastication, et puis poubelle. Je reste là debout. Les lumières sont restées éteintes.

C’est dans cette obscurité coutumière que se dessine le moment de la répétition… Répétition, répétition qui s’entasse. Comment reculer ?

À côté de moi, quand je me couche, quelqu’un froisse, peut-être, encore, les draps, mais je ne le sais pas.

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bribes (114)

épris d’aventure collective et d’éloignement intime

dessinant les pas de côté à la règle

on découvrira une ride, à la progression très lente, sur la constellation

de surprise en surprise, une courbe déployant la joie d’échanger. invention d’un dialogue. réveil

la patience fragile traque le temps. son chant pour l’apaisement exhume les terres des rêves, que jaillissent les mots, dans un geste voué à la réinvention

des rêves, des forces naissent. ils vont. ils souhaitent. ils naviguent. ils essaient. le déséquilibre, les bouleversements, la corruption, les violences, rien ne pesait

cueillir la chair extraordinaire douce-amère pour sourire au-dessus du gouffre

distant de sa vie un peu délabrée, sans le nécessaire chorégraphe

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iduna et braga – de la jeunesse, philippe beck

Souvent, on assiste au spectacle des bras qui tombent, des voix qui se taisent, des paupières alourdies. On subit les paroles inhibant, les clichés paralysant, un aquabonisme lourd. Mais il y a aussi des zones de sollicitation. C’est plaisant par exemple de voir associées dans le livre de Philippe Beck la jeunesse et la poésie (et aussi de trouver dans les phrases de Philippe Beck les mots avec lesquels je circule, « frayement » et « fraîcheur »). La poésie est de la jeunesse libre à cueillir ; la jeunesse est potentiellement poésie. Poésie et jeunesse s’adressent l’une à l’autre comme deux branches mêlées qui se nourrissent de la même sève. Affronter la tradition fatiguée, grinçante, exténuée, en attente d’être revivifiée, la jeunesse sait faire : « jeunesse est chercherie, frayement ». La jeunesse n’est pas seulement une question d’âge (Michaux par exemple est toujours resté jeune). La poésie est une impulsion, celle qui consiste à voir de la vie s’animer grâce aux images qu’elle suscite. C’est être « en état de Tom Sawyer : le caractère éduqué aux possibilités d’aventure ». Alors la jeunesse qui s’engage en elle rajeunit la poésie. Aux jeunes, la poésie offre de « faire vibrer le plaisir de sentir la langue où s’élabore la pensée de leur vie. » « Le poème est la pomme de jouvence, la série des phrases plaisantes et consistantes, juteuses, qui entrent dans le vieillissant lecteur. » La jeunesse insuffle à la poésie un renouvellement inventif. Et à chacun de vieillir élargi.

(éditions josé corti – en lisant en écrivant)

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la fraîcheur *18

Pendant que les dormeurs sont sous leur couette, j’aime éperdument que la nuit elle s’installe durablement. Il est temps de sortir. La fraîcheur refleurit toujours. Elle ne craint pas l’obscurité. Elle veut bien des plages de silence. Elle vient. Un souffle paisible de la nature. J’avance avec elle qui m’accompagne et me suis où que j’aille, exhortation, oxygène clair. C’est comme si à chaque coin de rue nous disparaissions. Elle s’unit à ma peau, la recouvre avec amour pour ne plus faire qu’un avec elle. Durablement. Avec d’infimes variations, selon les mouvements de mon corps en elle qui m’entoure. Dans les maisons, les autres sont entassés dans leur chaleur de plâtre, hypnotisante. La peau molle, les yeux clos. Ils s’enfoncent et se vident. Nous traçons et engrangeons. L’air, doux fouet, entre les arbres s’amuse à animer les feuilles et les branches. J’essaie d’enregistrer son accent. Les réverbères éclairent le sentiment paisible qui nous menace bientôt. J’observe la fraîcheur préparer la rosée des jardins et des parcs. Elle ne compose pas seulement un paysage contre la chaleur ou la moiteur ; elle lutte aussi, essentiellement, contre le vide qui s’y insinue et nous immobilise.

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bribes (113)

la vie est inventive, pleine d’humour déglingué

le vent invisible, rêche, inépuisable, par le rythme nous entoure de pistes

l’instabilité, l’impatience, camouflant ses rêves

courbe nouvelle surprise pour démultiplier quelques notes

naît de l’exil le froid infaillible du fleuve inabouti

un infini à dérouler, cascade pour une éternité, blessure pour le cœur chroniqueur qui meurt

frissons dans les ravages déments, belles dans le monde sombrant

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La fraîcheur *17

Mes fenêtres sont petites. C’est pourquoi je les ouvre en grand, pour faire venir la fraîcheur. Toujours disponible. Ciel bleu clair ; elle vient par petites rafales. Elle imite le muguet qui s’invite en mai et, au cas où je broie du noir, éclaire l’instant pendant lequel mes narines sentent sur mon chemin son parfum tendre. Elle est parfois accompagnée d’un rayon de soleil, et je la savoure par contraste, la fraîcheur, qui semble être venue pour moi, qui aime de moins en moins avoir chaud. Sorte de dopage, soupçon passager de vie, fait pour alerter : allez, accueille-moi sur ta peau, puis en toi, et tu sauras aller, réveillé de ton inaction par ma petite gifle, par ma petite griffe, maline. Le monde se traîne dans la tiédeur, choisit mal ses ivresses. La fraîcheur dément les temps morts, sourit à l’imminence.

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bribes (112)

principe d’accueil de nos richesses. port des liens stupéfiants, comme en rêve l’indifférence

pétillant tendrement, proche de la folie douce, comme un petit torrent inattendu

j’aime une femme jaillie en virtuose, tissée au plaisir

aride vide a toujours une fin, un autre cœur, puissant, secret, nocturne, vivant à contre-jour

Comprendre la vie, il évite. sensible et rude, il regarde. il découvre des fentes. les jardins, les enfants, sa robe (elle sourit). d’énergiques clartés. apaisé

infatigable sève en errance, rythme voyageur, énergie d’une dérobade

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bribes (111)

invente une communauté où l’on parle, on invente, dans un élan de désordre fluide. possibilité d’émerveillement, et ça semble infini

moisson de magma, air de révolution, métamorphose

sa vie durant, foire chamboulant les carcans, les mirages

dans le désordre, humeurs, moments de fièvre, débordements

où trouver. dans des rythmes insolites. dans un désordre de magie merveilleuse. la fenêtre est immense. feuillette une heure. un jour chantonnait

l’inventivité pousse, perpétuel milieu fluide. devenir

samba souple s’élance sans relâche

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je suis une plage

La nuit, personne n’est plus nue, plus délaissée. Alors, j’aime m’étendre dans le noir et rejoindre la mer fraîche et obscure et grâce à elle le ciel obscur, et être caressée par les nuages. Cela dure tant dans mon imagination.

L’obscurité faiblit. Je m’étire. Une dernière fois, je n’appartiens qu’à ce que je désire.

Je regarde les dunes. Les goélands, le vent me peuplent.

Après le calme des heures matinales, je souffre des voix trop nombreuses des adultes qui se ruent et je pardonne les stridences des enfants et je souffre des moteurs des bateaux qui approchent. Je redoute leurs ancres.

Les avions qui me survolent, qu’ils osent se poser : je les emprisonne.

Sur ma peau, les traces de celles et ceux qui déambulent m’indiffèrent, mais pas le flux des vaguelettes sur ma peau mouillée. Toujours je l’accueille. Je goûte son sel.

J’aime quand un enfant ne pleure plus de poser ses petits pieds sur ma peau sablée, et même me prend dans ses petites mains, et même m’avale avidement.

Châteaux innombrables puis ruines.

Un homme et une femme courent l’un après l’autre, tombent sur moi, roulent, s’enlacent, chahutent. J’entends comme personne leurs rires percer, leurs souffles se mélanger, leurs petits cris de frayeur jouée et de plaisir naissant. Maladie d’amour, maladie de la jeunesse.

Les rochers silencieux et immobiles m’entourent et le soir me réchauffent, comme un châle.

J’aimerais changer de couleur de peau, être grise, être noire. Pour me transformer en un vrai cimetière de coquillages.

C’est le soir. La solitude dans les têtes de chacun, je la sens. Les corps avancent. Mêmes pas mécaniques, vides. L’heure de rentrer dans ce qui leur est imposé. Il faut, je dois. Fin de la plage, fin des désirs et des vagabondages. Glu des heures qui enchaînent.

Le soir, je suis légère. Je suis bien. Quelques-uns s’attardent. J’aime leurs mains chaudes encore sur ma peau qui fraîchit.

La marée monte.

La nuit, personne n’est plus nue, plus délaissée. Alors, j’aime m’étendre dans le noir et rejoindre la mer fraîche et obscure et grâce à elle le ciel obscur, et être caressée par les nuages. Cela dure tant dans mon imagination.

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