morose

Je préfère au morose le mot rose, rose comme la fleur, aux pétales rouge vif de préférence, et avec ses piquants, pour m’aider à sortir, quand je m’y trouve, de ma morosité.

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La philosophie ça suffit

Luc Ferry, philosophe (amant de la sagesse) kantien (amour de la raison), ancien ministre de l’éducation nationale (amour des réductions de postes) a donc dit ceci à la radio il y a deux jours : « Quand on voit des types qui tabassent à coups de pied un malheureux policier… qu’ils (les policiers) se servent de leurs armes une bonne fois, écoutez, ça suffit !» Puis :« On a, je crois, la quatrième armée du monde. Elle est capable de mettre un terme à toute cette saloperie, faut dire les choses comme elles sont.» Par la suite, le philosophe kantien a cru bon de devoir (impératif moral) clarifier son propos en disant qu’il souhaitait «que les policiers puissent se servir comme ils le demandent de leurs armes non létales.» Il m’avait échappé que, jusqu’ici, les policiers venaient aux manifs les mains dans les poches, ou armés de barbapapa. D’ailleurs, à y regarder de plus près, les blessures des manifestants causées par les policiers s’apparenteraient en fait à des jolies sucreries roses, voire bleues, violettes. Un homme demande, cet après-midi, à un libraire, où il peut trouver le Dictionnaire du «philosophe Luc Ferry», aux bien-nommées éditions Plon (le hasard et la nécessité). Le libraire grimace et répond qu’il s’agit plutôt d’un gros livre de Ferry sur la philosophie, et que s’il le croisait muni d’un exemplaire, il aimerait bien lui balancer à la figure. Quel mauvais esprit, ce libraire.
– Faut dire les choses comme elles sont.
– Ça suffit !

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librairie

La librairie, n’importe laquelle ou presque, est pour moi une deuxième maison, à moins qu’elle ne soit la première. Il suffit que j’y entre pour trouver en quelques coups d’œil mes repères. Mes parents n’y allaient pas. La première de ma vie de lecteur devenant assidu, au cours de mon année de seconde, se trouvait au bas de mon lycée, c’était après une rue en pente assez forte, que j’y accédais, comme, à l’époque, quand j’allais à la Fnac du forum des Halles, il fallait emprunter un couloir en pente douce qui donnait ensuite, comme si c’était une grotte ou un terrier, sur différentes pièces. La lecture est donc liée pour moi à l’idée de descente, d’accès à des profondeurs, ce qui explique sans doute pourquoi, dans l’ensemble, je suis attiré par une littérature qui pose des questions, et peu par une littérature qui divertit (j’adorais Desproges, à cette époque, il me faisait beaucoup rire, mais il y avait aussi un accent désespéré dans ses livres). Il fallait sans doute que je visite, en passant par les livres, de quoi était fait le vide en moi. C’était une petite librairie-papeterie, nommée « Masseron », avec quelques tables de présentation, mais surtout, ce qui attirait mes pas et retenait mon attention, c’était le mur de livres de poche. Les rayonnages partaient du sol jusqu’au plafond, il fallait donc pour accéder à certains livres m’accroupir ou me mettre sur la pointe des pieds pour regarder ce qui était inscrit sur la tranche, les noms, les titres, la collection. Deux rangées d’étagères blanches coulissantes remplies de livres. Je déplaçais lentement les rayonnages de devant pour qu’apparaissent ceux du fond (derrière le visible, il y a quelque chose encore qui se cache), je restais là des minutes entières à lire, le coup tordu, les tranches, à sortir quelques livres de leurs places, pour les feuilleter, lire quelques lignes, sonder le lien qui pourrait éventuellement naître entre nous. Le libraire me laissait faire, sans me poser de questions. S’il venait me voir, je lui disais que je n’avais pas besoin de conseil. Je voulais me débrouiller seul avec les livres, rêvasser. Les fois où je partais avec un livre acheté devaient être très rares, je ne me souviens plus aujourd’hui du moindre titre de livre acheté dans cette librairie (aujourd’hui, cela m’arrive encore de sortir bredouille d’une librairie, et je m’agace d’avoir perdu mon temps, comme le gamin que j’étais, j’ai passé l’âge, à tergiverser, au lieu d’écrire, ou de lire vraiment). Je me revois devant eux avec le désir de voler, mais la peur et le manque d’audace m’en ont empêché à cette époque. Je suis passé à l’acte, rarement, plus tard, sans avoir été pris sur le fait. Je passais là, toujours seul, essentiellement pour voir, pour découvrir, pour attiser mon désir de la découverte, pour me familiariser surtout avec cet univers de tant de livres, pour peu à peu me sentir prêt à en faire partie, à être accepté par eux. Comme résidence secondaire, il y avait la bibliothèque, avec des rayonnages à n’en plus finir, une salle d’étude où, collégien, je me rendais, pour des recherches en vue d’exposés, ou pour passer le temps ailleurs que dans mon appartement, où il arrivait que je m’ennuie. Là encore je passais des heures à feuilleter, emmagasiner des noms, des titres, classifier et organiser dans ma tête des connaissances, sans méthode autre que le hasard et des balbutiements de repères. J’empruntais dans le désordre tel ou tel livre, classique ou contemporain, français ou étranger, littérature ou philosophie, pour essayer d’en savoir plus. Parfois la rencontre se passait bien, parfois elle échouait : c’était le cas quand je repartais avec des œuvres encore trop éloignées de mon champ habituel de lecteur. Je me souviens d’un titre de Peter Handke, Les Frelons. Je me souviens que je feuilletais souvent les exemplaires de collection de la pléiade, avec le papier si fin et la couverture de cuir. Je me plais à écrire que ma maison n’a pas de mur qui en empêche l’agrandissement ou la rénovation. Je me la suis anarchiquement et patiemment construite, en silence, sans matériau autre que le regard porté sur des signes que je mémorise, et que j’oublie aussi, ce qui m’incite à revenir dans les pièces à revisiter, à feuilleter, ou à refaire, à relire, qu’elle est constituée de multitudes de pièces de tailles variables, que toute ma vie ne suffira pas à en découvrir les recoins, une maison où je rentre, c’est selon, avec ardeur, impatience, avec prudence, inquiétude, d’où je ressors parfois, déçu par le premier regard, où je retourne. Les pièces de ma maison sont difficiles à dénombrer, mais il y en a quelques-unes que j’ai beaucoup pratiquées, d’autres où je retourne souvent. Il arrive aussi que j’en prête. Elles se nomment par exemple, dans l’ordre approximatif de leur construction (liste non exhaustive), Clavel, Desproges, Shakespeare, Dostoïevski, Tunström, Kafka, Woolf, Tchekhov, Gadenne, Michaux, Pachet, Duras, Bon, Quignard, Depussé, Rancière. Par souci pratique, par conformisme aussi, les livres de ma maison sont sagement rangés sur des étagères, mais ce qui me plaît aussi dans ma maison, c’est que sa construction n’aura pas de fin.

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kilomètres

Impossible de savoir combien j’en ai parcouru. Il faudrait qu’une machine à enregistrer tous nos déplacements, à pied, à vélo, en patins, en voiture, en métro, en bus, en train, en avion, en trottinette maintenant, soit inventée, qu’on puisse en garder une trace, si l’on veut se rappeler précisément tous nos kilomètres parcours, le nombre de virages. Petit, j’aimais regarder défiler les kilomètres sur le compteur de la voiture que conduisait mon père, les centaines de mètres, en rouge, puis les kilomètres, en noir. J’attendais avec impatience les nombres tels que 9 999, 10 000, 99 999, 100 000, 111 111, ou lisibles en palindrome, comme 123 321. J’aimais aussi voir qu’on était les premiers sur la route, ou sur l’autoroute, mais je devais me rendre à l’évidence : détenir la première place n’était que provisoire, puisque nous finissions toujours par retrouver devant nous une autre voiture. Il fallait donc encore la dépasser. Ça a continué quand je suis devenu conducteur. Un coup d’œil sur le compteur, dépasser les autres, être le premier. En voiture, moteur en plus, on perpétue le désir de dépassement de soi et de compétition avec les autres. Mais comme ce n’est pas un domaine où j’ai excellé, comme c’est même un domaine dont je vois surtout les aspects négatifs, je m’intéresse davantage au désir d’accumuler les kilomètres parcourus, qui ressemble à un désir de combler quelques chose, comme si l’inertie, le sur-place, ou même le ralentissement (détestation des embouteillages) avait quelque chose à voir avec le vide, comme si engranger les distances me remplissait de quelque chose. Il y a les images que l’on voit devant, à côté, ou derrière nous (magie du rétroviseur), qui s’amoncellent dans notre esprit avec les pensées qui viennent on ne sait d’où, et qui créent une sorte d’expérience. C’est l’envie d’avancer dans notre vie, la perception confuse d’une insatisfaction qu’on ne prend pas le temps de connaître. Pourtant, il y a même dans l’inertie du corps, assis quelque part, de quoi avancer : par la lecture. Les deux activités mélangées, lire dans une voiture que quelqu’un conduit, sont d’ailleurs difficilement compatibles, car ce sont deux perceptions qui ne peuvent pas vraiment se juxtaposer : regarder devant soi, regarder, par l’intermédiaire d’un livre, en soi. Calculer le nombre de pages lues est aussi illusoire que le calcul des kilomètres. C’est d’autre chose qu’il s’agit : avancer vers une autre expérience, un autre paysage. La question, pour la route comme pour la lecture, est de savoir équilibrer les moments de pause, et les moments d’accélération. Conduire ou lire à la bonne vitesse. Dans les deux cas, l’ivresse, provoquée par la vitesse ou par la profondeur, est le but.

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jeu

Le jeu expose celui qui est fragile. Pour lui, ce n’est pas vrai que le jeu est un amusement, un divertissement purs. Il y a un enjeu. Jouer, c’est une redistribution des cartes ; c’est penser qu’on va prendre une autre place dans la répartition que la vie a faite. Pour cette raison, il y a des mauvais joueurs : ils n’ont pas obtenu de revalorisation de leur place. Dans ce cas, il y a un recours possible : la tricherie. Le tricheur cherche à combler l’écart entre le désir de gagner du joueur et la situation où l’a mené la partie. C’est la manifestation du malaise qui prend le joueur à l’idée de perdre, et de la volonté de se protéger de la défaite. Le tricheur ne veut pas que sa fébrilité saute aux yeux des autres. Perdre est admissible quand ce n’est rien d’autre qu’un jeu, quand il n’y a pas d’engagement. Le mauvais joueur est jaloux des autres parce qu’il n’accepte pas la règle du jeu, comme le mauvais amant est jaloux des autres parce qu’il ne sait pas aimer. Il agit par peur de perdre son amour.

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impossible

Impossible est un mot trompeur. C’est un mot frileux. Ne pas se fier à lui. C’est un mot qui, quand on le prononce, quand on l’entend, voudrait décider l’absence de ce qui est susceptible d’advenir, exclure du réel ce qui pourrait y exister. Cogner contre l’impossible est une heureuse initiative. L’impossible est incertain : préférons l’imprévisible, qui est beaucoup plus sûr. Ce qui est présenté comme impossible un jour devient soudainement réalisable, comme c’est étrange. Souvent, comme c’est amusant, ce sont ceux qui détiennent le pouvoir de rendre une chose impossible et qui la décrètent comme telle, qui, devant l’adversité qui conteste, la transforment en possibilité. Vous voyez bien. Improbable correspond mieux à la réalité. C’est improbable, mais ce n’est pas impossible. Le monde dans lequel nous vivons devrait être impossible, et pourtant, nous y vivons : mais il ne restera pas le même éternellement, car tant de personnes y souffrent, sous les yeux des happy few qui se cachent. Il est contestable, il est contesté. L’imprévisible témoigne de la vie qui déborde ; du refus de l’impossible, semblable à une mort qui étouffe. J’invite le mot impossible à la table (ronde) des mots suivants, qui mettent les points sur les i comme le soufre au bout d’une allumette vient réchauffer ou embraser (provoquer une incision dans ce qui est perçu comme impossible) : idée, imaginaire, immodéré, impatience, improvisation, indocile, infatigable, increvable, intranquillité, insoumission, insurrection, invention, ivresse, pour qu’il s’y noie.

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halte

Faisons une halte. Éteignons les lumières dans les rues, dans les centres commerciaux, dans les maisons. On fera les courses plus tard. Promenons-nous dans les bois. Nous n’irons pas travailler. Pause dans l’assujetissement des heures. Off les téléphones et les tablettes et les ordinateurs. Fermons les volets de la production au rythme de fer. Écoutons ce qui vient alors. Une femme et un homme fument une cigarette dehors, dans un petit jardin de banlieue. Ils partagent dans le noir où ils devinent leurs visages les mots qui leur viennent. Ils font une halte pour s’écouter et livrer ce qu’ils ont à l’esprit ou sur le cœur. Petite halte. Ce serait bon que le monde prenne le temps d’une vraie halte. Tous les yeux du monde jettent un œil patient sur lui et projettent pour lui la fresque qui en ressort. Il verrait sous un autre angle à quoi il ressemble. Il verrait qu’il ne ressemble pas à grand-chose, sous cet angle. Ou à une folie invasive. Il aimerait bien alors se refaire une petite beauté, une vraie santé. Il reconnaîtrait qu’il a poussé, qu’il a abusé. Traverserait son esprit qu’une vie calme lui ferait le plus grand bien. Le monde veut, ça y est, se reprendre en main. Ne plus courir pour fuir le temps, mais ponctuer chaque seconde, chaque minute, pour en savourer la profondeur et la légèreté.

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guerre

Je ne connais la guerre que de nom. Je ne connais de guerre que dans le passé, ou dans des pays étrangers. Par des récits ou par images, photos et films. De ce que j’ai vu, ce qui me semble être la démonstration la plus efficace de l’absurdité et de l’inhumanité de la guerre sont les scènes de film sur la guerre où la guerre proprement dite, les combats, ne sont pas montrés. Je pense à la scène finale des Sentiers de la gloire (Paths of Glory) de Kubrick. 1916 : des généraux français décident d’attaquer une possession allemande, la fourmilière, tout en sachant que c’est impossible d’y parvenir et que le résultat sera une boucherie. Mais à la clé, une promotion est promise pour le général qui, conscient de la quantité de morts que cela engendrera inévitablement, feint de croire cela possible. Dernière scène, donc : les soldats français qui ont survécu au carnage (et à l’exécution de trois d’entre eux pour insubordination et lâcheté, du fait qu’ils n’ont pas réussi à se joindre à l’attaque, rendue impossible par les bombardements allemands) sont en permission, boivent dans un bar. Le patron fait venir sur scène une Allemande, une ennemie. Il se moque d’elle, excepté de son physique, et de sa voix. C’est une proie. Les soldats, eux aussi, la sifflent, crient, huent, mimant et reproduisant à l’échelle de la salle l’hostilité et le boucan assourdissant que font les bombes pendant le combat. Mais la femme apeurée, obligée de chanter, commence. Sa voix est d’abord inaudible, puis les soldats dans la salle se calment un peu mais pas assez pour entendre, jusqu’à ce que l’un d’eux demande le silence. La voix parvient à percer le bruit ambiant, le silence s’installe. Peu à peu, les soldats accompagnent la chanteuse, murmurent avec elle l’air allemand, l’air chanté dans la langue de l’ennemi. Les visages filmés en gros plan se détendent, des larmes coulent sur les joues masculines comme elles coulent sur celles de la chanteuse. Toute l’absurde haine guerrière s’effondre entièrement pour laisser place à l’harmonie et à l’unisson des voix que la guerre veut couvrir et anéantir de ses bombes.

Parler de la guerre sans la montrer ou presque. Johnny got his gun de Dalton Trumbo (1971, grand cru). Johnny, jeune soldat américain, obéit à l’ordre de son supérieur : enterrer le cadavre puant d’un soldat allemand, la nuit. « J’aurais jamais dû être là, on aurait pu être amis. » Comme avec le film de Kubrick, cette situation révèle tout l’absurdité de la guerre qui supprime toute possibilité de fraternité. Un obus explose à côté de Johnny. Il est rapatrié dans un hôpital militaire. Ne reste de son corps qu’un tronc démembré, et une gueule cassée qui ne peut ni parler ni se nourrir par lui-même. Mais sa conscience et la capacité de sentir la chaleur, le froid, le contact de quelque chose sur sa peau, sont intactes. Malgré l’isolement dans lequel les autorités militaires le plongent (il faut le cacher mais le maintenir en vie et se servir de lui pour observer ce qu’il devient), Johnny conserve un lien avec le monde extérieur grâce à l’infirmière qui prend soin de lui. « Vivre signifie avant toutes choses regarder, goûter, toucher ou sentir le monde » (Emanuele Coccia, La Vie sensible). Il résume en une injonction qu’il se fait à lui-même ce que c’est que vivre, et que la guerre précisément s’évertue à combattre de toutes ses forces : « Pense et sens ». La guerre veut interdire de penser, sans quoi toute guerre deviendrait illégitime, et de sentir, parce que les sensations elles aussi réfutent la guerre destructrice des corps. L’homme est avant tout de la chair à canons. « Pense et sens ». Cette injonction est pour nous, qui regardons bouleversés Johnny cloué sur on lit, qui ne peut plus vivre. Et lorsqu’il parvient à communiquer en morse, et demande à sortir pour montrer à tous ce que la guerre fait réellement à ceux qui y participent, on le barricade définitivement, on le plonge dans le noir. Le militaire empêche même l’infirmière de lui donner la mort, seul recours. « SOS » lance Johnny que personne ne peut entendre. Si : le spectateur l’entend, sa voix n’est donc pas vaine : elle vient signifier à quel point la guerre détruit ce qui fait la richesse de la vie, que cette richesse nous appartient : penser et sentir.

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frayer

Forcément frayer. Articulation de l’essence et de la dépense. Mon enfance a quelque chose d’une souche à deux pieds et deux bras égarée dans une grotte. Je me suis frotté et je me suis cogné à ses parois creuses, froides, humides et sombres. Je perce ses parois pour les ouvrir à la fraîcheur, creuser l’ennui rocailleux comme le fait un prisonnier qui rêve de s’évader, et se nourrir des éclats lumineux qui passent là par chance et que je rejoins plus ou moins longtemps. C’est cela, frayer. Mon père, disait parfois ma mère, était un ours. Quant à elle, elle n’a pas quitté de sa vie les fondations qu’elle a créées, et qui lui permettaient une stabilité. L’avion était inconcevable. La voiture inquiétante, sauf son freinage. La seule hauteur qu’elle consentait à prendre avec le sol était de marcher avec des chaussures à talons. Toujours ou presque à marcher sur le bitume de sa ville de banlieue, en talons. Ses enfants ont voulu mais n’ont pas eu le temps de lui offrir des chaussures de marche pour les balades à venir dans la Creuse, la démêler de son ancrage crispé au sol froid, sous lequel la mort rôde, pour continuer à avancer. C’est souvent tard que ce qui ralentit notre avancée dans la vie apparaît clairement. Les années de l’enfance, c’est l’attente d’on ne sait trop quoi, c’est le même trajet répété des milliers de fois de l’immeuble à l’école, de l’école à l’immeuble. Au tour du collège. L’accoutumance à l’indolence, quelques éclats d’insolence. C’est la même route pour rejoindre la même ville et la même plage, tous les étés pendant presque dix ans. Le même sable où j’enfonce mes pieds.

De la grotte grisâtre, dont je me souviens et dont je me suis éloigné, il s’agit pour moi, âpre plaisir, de dessiner une brèche, qui ne soit pas un simulacre. Ne pas frayer quotidiennement vers un hypothétique but à atteindre. Baigner dans l’irruption.

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futile

La futilité – au double sens de rester à la surface des choses, mais aussi de le souligner pour être perçu comme tel, au détriment de la recherche de la profondeur -, je la connais à la fois comme une facette qui me caractérise et que je désire dépasser. Le jour où un prof de lycée m’a conseillé, sans crier gare, de veiller à ne pas être futile, a agi comme un révélateur. C’était dit sur un ton sentencieux, mais (par la suite, j’ai appris à mieux le connaître, à discuter avec lui), c’était aussi une incitation à ne pas en rester là. Sans doute je m’arrêtais à la surface parce que, au-dessous d’elle, j’étais, ou je supposais être, rempli de beaucoup de vide. Plonger en moi aurait été une vertigineuse chute. Or, j’ai le vertige. Je l’ai mal pris, bien entendu, sur le moment, mais à la réflexion j’ai bien saisi que quelque chose clochait, comme dit Sartre. Je crois que ma futilité était aussi l’attitude que j’avais choisie, ou qui s’était présentée à moi et que je n’avais pas repoussée, solution de facilité, paresse réflexive, pour m’éloigner d’une vie assez morne, échapper à la relative pesanteur de mon quotidien. A l’époque, je n’ai pas osé, ou pas senti la force de l’affronter. Ce n’était pas la meilleure méthode à suivre. Mon esprit a toujours tendance à naviguer entre futilité, on a beau dire, ça repose, et sérieux. Frictions intérieures et fatigues conséquentes. Le divertissement pur, dans un film, dans un livre, provoque rapidement mon agacement : c’est tout ? J’ai besoin que l’on stimule aussi ma réflexion. Je désire de la profondeur pour chercher de quoi mon vide est finalement constitué. Et si possible, je veux bien être pris au sérieux, pas uniquement quand je fais le pitre. J’aime qu’on apprécie mes blagues, mais je suis triste si seule cette facette de moi est remarquée. Le va-et-vient n’est pas de tout repos, mais il est la trace d’une circulation, de vie, et donc de plaisir. On sort de la futilité quand le regard des autres n’est plus le socle sur lequel on base sa réflexion et son action.

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