Pierre Pachet, La Violence du temps – Fiodorov et Mourjenko – Camp n°389/36

J’ai recherché, sans succès, ce que sont devenus Iouri Fiodorov et Alexei Mourjenko. Libérés ? Morts en camp ? Aucune trace d’eux, aujourd’hui.

Deux hommes veulent un ailleurs. Le pouvoir du pays où ils vivent les en empêche. Malgré tout, pour être soi-même, tentative d’évasion. Emprisonnement. Ils doivent donc combattre.

Le voyage de Pachet à Moscou, au début des années 80 (La Violence du temps paraît fin 1982), sous Brejnev, est suscité par la proposition de rencontrer la femme pour l’un, et la mère pour l’autre, de deux prisonniers soviétiques, Fiodorov et Mourjenko, qui ont tenté de fuir, avec d’autres, l’URSS en avion, en 1970, qui ont été de ce fait condamnés, et qui restent les seuls à l’être encore. Il relate la rencontre avec elles, et se donne pour but de « répercuter la parole vivante » des deux femmes, que Pachet définit comme « ni des intellectuelles ni des femmes d’intellectuels ». « Pourtant, ajoute-t-il, nous sentons immédiatement que ce qui les fait vivre et les anime, outre une vertu (le courage), est leur relation avec ce qui est passionnant dans l’activité de l’esprit : la vérité, l’exactitude, l’invention, la pensée. » L’activité de l’esprit est bien donnée à chacun, quel qu’il soit. Mais quel fait, quelle parole, quelle situation, quel moment viennent la mettre en mouvement ?

Voyage en URSS donc. A travers cette volonté de faire circuler la parole d’êtres à l’existence étouffée, emprisonnés dans un autre pays (pas vraiment une démocratie) que le sien, se déploie la question du rapport de l’individu que l’on est (constitué par un rapport de soi à soi, et de soi à la société et aux autres individus qui en font partie et qui en sont les acteurs) au pays, à l’ailleurs où on le déplace. « Eprouver ce que c’est qu’être soi ». Ressentir ce qui va, à l’intérieur de soi, se déplacer, se questionner. Trajet personnel autant que géographique (Moscou et sa banlieue), où l’attention à l’autre ne peut se séparer de l’attention à soi-même.

Dès le passage à la frontière, dès l’arrivée dans l’hôtel, Pachet connaît le sentiment d’être à tout moment susceptible d’être surveillé (me revient en mémoire, à mon tour, ce que nous a raconté un guide au Viêt-Nam, au sujet de la même surveillance systématique qu’il subissait parce qu’il était en contact avec des Occidentaux, ou encore la conversation, dans un café de la banlieue de Tunis, avec un jeune Tunisien qui s’approchait très près de moi pour me parler, chuchoter, parce qu’elle était de nature politique, et qu’il était question de Ben Ali). Et les Soviétiques connaissent, eux, quotidiennement, « mensonge, duplicité », le sentiment déshumanisant d’être obligé de vivre en s’interdisant le contact avec autrui, en se surveillant constamment, en voyant donc empêchée, pour chacun, la possibilité que circule entre les individus la disponibilité à l’autre.

Or, Pachet est à la recherche d’autre chose, qui nourrit sa réflexion : « Nous allons à la recherche de pensées libres, nous avons rendez-vous avec elles, pour apprendre d’elles ce qu’elles sont : pensées qui se forment dans le risque, occupant un espace qu’elles créent. S’avançant dans rien, dans l’obscurité totale… pour peut-être l’éclairer en retour. Pensées qui bougent, s’étirent, et peut-être dans leur espacement y aura-t-il où se mouvoir. »

Pour qu’il y ait de la pensée, il faut, dit Pachet, de l’espace. Il faut un lieu (dialogue, carnet, lettre, livre…) où elle puisse (se) créer, se déployer, une géographie où elle coule, comme une fontaine, s’épanouit, va. Où elle ne se sente pas surveillée, sans quoi elle va devoir freiner son chemin. Et puis Pachet associe la pensée au mouvement, ou plus exactement au mouvement d’un corps qui bouge, s’étire, comme si elle sortait du sommeil, et s’apprêtait à exprimer sa force, sa fraîcheur nouvelles. Ces deux métaphores qui animent la pensée, la géographie, le corps, unis dans le mouvement, on les retrouve dans le passage suivant, qui dit avec acuité la proximité de l’individu avec une pensée mouvante, l’orientation toujours malléable de l’individu en contact avec ce qui, dans l’espace, l’entoure, l’inclut, qui en fait encore, en un sens, un nouveau-né, parce que toujours ouvert, entrouvert, comme une fontanelle.

« Mais un être humain n’est jamais tout à fait constitué, jamais parfaitement enclos : à ma frontière orientale, il y a une incertitude, un souci. Ce qui se passe à mon Est me concerne non comme des nouvelles du pays natal, mais parce que cela irrite la zone où je ne suis pas tout à fait ossifié, ma fontanelle d’Occidental. Les nouvelles de là-bas, en même temps, me révèlent de quoi je suis fait, vivant ici. Pas seulement de prospérité, de diversité abondante ; mais aussi d’Histoire, du combat des interprétations et des opinions, et de la fatigue même à supporter ce combat qui ne cesse pas ; je suis fait avant tout d’Histoires et d’interprétations – obscures, conformistes, contradictoires ou absurdes – concernant ce qui a eu lieu et que, le sachant, j’ai assimilé à mon être. »

Avant la rencontre avec les deux femmes, Pachet observe la foule moscovite. Il remarque que sa façon de se mouvoir s’oppose à ce qu’elle pourrait offrir comme « liens multiples » (comme pour une grève, précise-t-il) : rien de tel, ici ; une foule inconsciente de ses potentialités. Tout le contraire dans une conversation (comme dans Conversations à Jassy, elle est un moteur de la pensée et du récit que l’on lit). Par elle, comme Clarissa Dalloway le ressent (dans Mrs Dalloway, traduit par Marie-Claire Pasquier, Folio), on peut éviter la déception de « si mal connaître les autres ». […] Si bien que pour se connaître, ou pour connaître n’importe qui, il fallait chercher les gens qui vous complétaient ; les endroits, même. »

La Violence du temps, éditions du Seuil (édition numérique).

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Une réponse à Pierre Pachet, La Violence du temps – Fiodorov et Mourjenko – Camp n°389/36

  1. FL dit :

    Pachet explique dans un texte plus tardif (« ‘Oui, c’est exactement ça’ : du communisme de Vernant », Agenda de la pensée contemporaine, n° 10, 2008) que Fiodorov et Mourjenko ont été libérés sous Gorbatchev et ont pu émigrer là où ils voulaient.

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