pluie noire, masuji ibuse

La guerre intervient dans l’histoire de l’humanité pour éloigner l’homme de la plus belle part de son humanité ; pour lui faire ressentir le plus lourdement et le plus douloureusement possible qu’il existe des moyens humains terribles pour lester son désir de vie paisible du fardeau de l’intrusion du tragique.

Parmi les moyens de torture inventés par l’homme, dont l’imagination n’a pas beaucoup de limites en ce domaine, il y a la bombe atomique. Shigematsu Shizuma, dans le roman, tient un journal, son « journal de sinistré », pour relater méticuleusement ce qu’il a vu le jour où la bombe a explosé à Hiroshima, et les jours suivant l’explosion. Il décrit les conséquences atroces des effets de la bombe sur les corps, l’incompréhension dans laquelle se retrouvent ceux qui survivent, l’incapacité des médecins à soigner les blessés. La bombe transforme les hommes en corps brûlés, fige les vies dans la mort en un instant, rend les hommes méconnaissables (« Quand j’ai regardé la moitié gauche de ma figure dans la glace, mon cœur a battu de plus en plus fort : je me reconnaissais de moins en moins »), brûle et pulvérise les corps en morceaux (« De loin en loin bougeaient des points blancs et noirs : des hommes en quête des restes de leur famille. Quelle désolation ! »).

Qu’est-il possible de faire dans cette destruction ? Faire ce qui est juste, agir en opposition avec les volontés belliqueuses où « la guerre finit par avoir raison du jugement des hommes ». Sauver ce qui peut l’être dans un espace ravagé. Trouver les ressources pour respirer, pour marcher, pour réparer. C’est ce que le roman raconte, et aussi, cinq ans après la bombe, la lente et obstinée reconquête du cycle des jours sur la terreur de l’arrêt du temps. Rétablir la clairvoyance du jugement : « Mais qui, dans cet univers, a donc le droit de faire surgir un monstre aussi inouï ? »

« Une paix injuste vaut mieux qu’une guerre soi-disant juste. »

Il se peut bien que toutes les paix sont injustes, mais elles ne sont pas la guerre. Retrouver une vie paisible, c’est ce que souhaitent les femmes et les hommes qui ont survécu, mais les corps sont malades et heurtent la possibilité de vivre. Ecrire est alors une ressource contre la folie guerrière. Elle donne accès aux images de la destruction, non pour la glorifier comme le font les belliqueux, mais pour la regarder du point de vue de la vulnérabilité humaine. Elle témoigne de la façon dont les survivants orientent toute leur énergie à la préservation de la vie, et à sa prolongation. Elle met en lumière l’innocence de ceux qui ont été irradiés ou contaminés par la pluie noire, à travers le personnage si émouvant de Yasuko (personnage magnifié dans l’adaptation d’Imamura), avec une justesse et un équilibre mesurés, avec une modération qui disqualifie les discours politiques justifiant l’usage de la bombe, et qui rend la violence barbare de celle-ci d’autant plus intolérable et injuste.

Pluie noire montre des hommes qui ont conscience de la brutalité des hommes et qui consacrent leur temps à réorienter le regard des hommes vers l’apaisement et la douceur.

(traduit du japonais par Takeko Tamura et Colette Yugué ; Gallimard, Folio)

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