pluie

J’aimerais bien écrire sur la pluie, vraiment, sur elle, comme si je la connaissais intimement, elle que l’on fuit dès qu’elle tombe, et qui dans sa chute ne s’éternise pas. Expliquer pourquoi quand elle tombe, on s’en protège, dommage. Le problème, ce sont nos vêtements. Ils sont de trop. Sous une averse intense, vent de face, je brave la pluie sur mon vélo, manteau pantalon chaussures chemise trempés, je n’ai pas de solution, j’avance et elle me fouette sur mon passage, sans insistance. Elle va où elle veut. A pieds aussi, elle se colle à nous, alors, alors, on sort son parapluie. Quand on n’en a plus besoin, on le pose, on le perd. La seule solution, c’est la peau nue. Quand il pleut, il faudrait plutôt ôter un à un ses vêtements. Rester dehors, ne pas s’abriter, l’accueillir, malgré, ou contre, notre esprit encore imprégné de l’hostilité enracinée qu’elle suscite. Se sauver de ce préjugé tenace que chacun a contre elle. Elle coule sur notre peau, l’écart de température fait frissonner, mais pas tant que ça, en respirant bien fort, lentement, en prenant le temps de ressentir ce qui se passe. La pluie a cette qualité de ne pas insister, elle s’estompe en glissant jusqu’au sol, elle n’électrise plus notre désir d’abri. Le charme opère. Je la regarde glisser, je me concentre sur ce qu’elle est, rivière minuscule de petites gouttes nombreuses qui ont soif de rafraîchir, traçant son chemin sur ma peau. Douceur, légèreté, complice fragile et discrète, partenaire passagère, un équilibre instantané se fait, ignorant la nostalgie. La pluie ne revient jamais en arrière. On joue à un jeu. Un soir, de la fenêtre d’une maison prêtée dans le sud, j’aperçois la pluie tomber fort, brutalement. C’est l’été, il fait bon, j’enlève mes vêtements (et je t’invite à le faire aussi). Sur la terrasse de suite la pluie nous inonde de son flux, la sensation de fraîcheur est immédiate, elle coule dans nos bouches, elle est notre seconde peau, comme une tunique qui nous laisse libres de nos mouvements. C’est l’occasion de s’estomper en elle, de s’emboiter à la pluie. Nous sommes pleins de gouttes brillantes. Une autre nuit, il est tard, c’est une fête dans une chaleur moite, affolante, une brusque averse comme un mur surgit et nous pousse dehors pour nous libérer de la torpeur, on est inondés par la pluie qui nous assaille en un instant, qui répond à notre désir. A chaque pluie son rythme. Des gouttes presque déjà des flaques dans l’air asiatique, tourmentées, ombrageuses, comme pressées d’en finir. Gouttes si imperceptibles que je ne suis pas sûr qu’elles m’aient effleuré. Gouttes en colère courant à la mort solitaire. Le tonnerre gronde un peu. La pluie tombe méticuleusement, frappe la terre du jardin, l’asphalte des trottoirs, glisse sur les feuilles et sur les pare-brise des voitures. Le vent ne participe pas. La pluie semble faire ses devoirs, comme quelqu’un qui a oublié de les faire à temps, qui se résigne à s’y mettre et qui s’y plie avec vigueur. Le ciel s’assombrit peu à peu, les flaques se forment, les caniveaux débordent. La pluie dure encore. Le cliquetis des gouttes accélère avec le débit de l’eau, le frottement feutré des gouttes là où elles entrent en impact est plus fort. L’odeur de l’humidité s’installe dans l’air. La pluie forme un voile d’eau puissant qui blanchit le paysage, qui faiblit puis reprend des forces selon les instants. J’ai parfois le sentiment que c’est comme ça que l’on poursuit sa vie, dans le surgissement discret ou brutal d’un élan imprévu où pluie et peau partagent quelques instants qui suspendent, entre nous et la dislocation qui sévit à tant d’endroits du monde, un filtre.

Ce contenu a été publié dans abécédaire. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *