poétique de l’emploi, noémi lefebvre

Il faut trouver le bon dosage mélancolique pour percevoir et restituer du monde où l’on vit la comique et désolante, révoltante aussi, dimension. Un petit exemple parmi d’autres : ce titre d’article d’un quotidien, il n’y a pas si longtemps, comme un raccourci involontaire, un condensé du capitalisme. Prêts ? « Avec la baisse du chômage, Pôle emploi envisage la suppression de 4000 postes.» Imparable logique.

Les deux premiers paragraphes de Poétique de l’emploi mettent en parallèle notre époque, dont « l’ambiance nouvelle » est à la froideur, à la fièvre consommatrice, à l’obsession de la sécurité, et la poésie, qui, de son côté, a du mal à se faire une place dans ce triangle infernal. Le personnage du récit, dont on ne connaît pas le nom, réfléchit à cet état de fait dans un dialogue cruel et savoureux avec lui-même, avec son père, et avec le lecteur, enfin. Que devient le monde dans sa confrontation avec la poésie quand le monde lui dit qu’elle est inutile ? La poésie a une petite idée sur ce qu’il devient quand il la néglige. Le monde pourrait bien être une « maison morte », à force de se prémunir contre, de se sentir obligé de, de se plier à. Mais comme la poésie a le souci du monde qui l’inclut, tout cela génère de l’angoisse pour celui ou celle qui ne trouve pas sa place, plus exactement son emploi, dans ce merdier que le pouvoir tente de dépoétiser. A quoi pourrais-je bien être employé, se demande qui a une sensibilité poétique ? Le narrateur nous parle des trois angoisses liées à sa recherche d’emploi : « l’angoisse de trouver un travail », celle « d’avoir un travail », celle de « ne pas en trouver ». Si on échoue ? La société et le père montrent d’un doigt accusateur « l’incapacité corporelle au social » du personnage. Mais la poésie se contente d’être, d’être en attente, de rechercher. Car, même si le personnage, ironiquement, le souhaiterait, il n’y a pas de recherche d’emploi pour être poète.

Ce sont les mots des trois K, Klemperer, Kraus et Kafka, qui viennent éclairer, au cours du récit, de quelle façon l’ambiance d’une époque peut obscurcir ceux qui sont obligés de partager ses jours : « Je sentais bien dans l’atmosphère ambiante une obstruction à l’imagination et une paralysie de la pensée par l’union nationale au nom de la Liberté et la liberté comme raison de ne plus en avoir. » Je ne crois pas qu’il y ait réellement une paralysie de la pensée, Noémi Lefebvre en apporte la preuve ; elle ne touche donc pas tout le monde, ouf, mais il y a plutôt une volonté plus ou moins inconsciente de l’étouffer, aussi efficacement que possible, par peur, par égoïsme, par habitude. Quelques phrases percutantes viennent nous sortir du risque de somnolence : « j’allais donc en flânant entre deux attentats » ; « l’individu d’origine contrôlée au faciès » ; « l’ivresse c’est de la poésie, l’ébriété tu vas te coucher ».

Ce qui réjouit dans ce récit, c’est l’élasticité des phrases qui vient traduire la pensée du narrateur. Sa confrontation avec le discours paternel et une société qui pense utile provoque des étincelles comiques assez réjouissantes, qui sont aussi d’une clairvoyance mesurée, et d’autant plus juste. Elles cherchent à manifester (comme une manifestation) l’existence des traces, dans les livres, dans la rue, dans les paroles et les pensées, qui témoignent du renouvellement et de la possibilité d’échapper à l’encerclement qui nous fait tourner en rond : « J’ai voulu aller voir ce qui pouvait commencer malgré les menaces d’une extrême gravité… je pensais à l’amour, je ne sais pas pourquoi, je me suis dit qu’il devait y avoir quelqu’un parmi nous avec qui ça pourrait m’arriver, quelqu’un qui trouverait aussi que le travail est une mauvaise loi et qu’une éducation à la liberté serait tout de même de première nécessité ». La poésie défait le cercle qui fait tourner en rond ; elle a le dernier mot.

(éditions verticales, édition papier et numérique)

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Une réponse à poétique de l’emploi, noémi lefebvre

  1. Frédéric dit :

    C’est une époque où tenir le fil de solidarités éparses. Relire ainsi « Les enfants Tanner » de Robert Walser, lequel ne se résignait pas à l’employabilité alors que ce mot atroce n’existait pas encore, même en allemand. (Vérifier tout de même !) Quoique l’idée déjà en usage. Et sortir de l’enclos du marché, triompher de l’odieux et du ridicule, à la lecture plus contemporaine des « Lettres de non-motivation » de Julien Prévieux – Editions La Découverte.

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