qui entrevoit l’Islande (19)

Dans la voiture, M. me demande de lui lire une saga islandaise. Je choisis celle que je viens de terminer, Saga de Hrafnkell Godi-de-Freyr, qui se déroule en grande partie dans la région est de l’Islande, où l’on se trouve, parce qu’elle est courte et qu’elle déborde moins de listes de noms et de généalogies que d’autres, où l’on se perd facilement. Les faits s’enchaînent vite, dans un style sec, sans emphase, qui ouvre rarement aux sentiments et aux pensées des personnages. Le narrateur dispose les pions de son engrenage avec habileté. Le héros choisit un territoire, à l’est de l’Islande, pas encore colonisé, et s’y installe. Il se choisit aussi un dieu : Freyr, dieu de la fécondité, du soleil et de l’amour. Hrafnkell a une réputation de chef injuste et intraitable avec les hommes des autres terres. Il possède un cheval, Freyfaxi (crinière de Freyr) à qui il voue une affection telle qu’il promet la mort à quiconque le monterait sans son accord. Bien sûr, cela arrive : à Einarr, qui, pour sauver les brebis qu’il doit surveiller, monte le cheval. Freyfaxi se laisse monter par Einarr, mais refuse de se laisser approcher à la fin de la course et galope vers la maison de Hrafnkell. Il hennit très fort : il vient prévenir son maître Hrafnkell qui comprend vite que l’interdiction de monter son cheval a été bravée. Le lendemain, il s’habille en noir, il prend une hache et tue donc Einarr. Ne jamais consacrer tout son amour ou toute sa haine à un seul objet. Le vieux père d’Einarr, Thorbjörn, est inconsolable ; malgré les réparations proposées par le meurtrier de son fils, il veut un procès. Hrafnkell voit dans cette décision la mise en cause de sa supériorité de chef : « Alors, c’est que tu estimes être d’un rang égal au mien ». Avec les soutiens de Sámr, son neveu, et de deux frères, Thorgeirr et Thorkell, Thorbjörn obtient gain de cause : Hrafnkell doit choisir entre la mort ou l’exil vers d’autres terres islandaises. Il choisit d’être chassé. Le temple dédié à Freyr est brûlé et, sur les conseils de Thorgeirr, Freyfaxi est précipité du haut d’une falaise : « Ils conduisent maintenant le cheval au bas du champ. Au bord de la rivière, il y a une falaise qui forme un gouffre profond. Ils conduisent le cheval en haut de la falaise. Les fils de Thjostarr mettent un sac sur la tête du cheval, prennent ensuite de forts gourdins et poussent le cheval en avant, après lui avoir attaché une pierre au cou, et le précipitent ainsi. L’endroit s’appela ensuite : falaise de Freyfaxi ». M. écoute avec attention l’histoire se dérouler. La chute de Freyfaxi, que les hommes aveuglent et poussent dans le précipice, c’est aussi leur aveuglement sur eux-mêmes et leur chute à venir, qu’ils mettent en scène, espérant la faire subir aux autres pour en être épargné. Ayant appris la fin de son cheval, Hrafnkell pense « que c’est folie de croire aux dieux », et devient athée. Hrafnkell apprend à être moins rude et devient le chef du territoire où il a été chassé. Mais au bout de six ans, quand Eyvindr, frère de Sámr, rentre de l’étranger, Hrafnkell et ses hommes partent à sa poursuite. Les hommes d’Eyvindr connaissent bien Hrafnkell ; ils conseillent à deux reprises à leur chef de s’enfuir. A chaque fois, Eyvindr refuse, estimant n’avoir rien à se reprocher. Hrafnkell, quand il l’a rejoint, le tue. Il a sa vengeance. Ensuite, il capture Sámr, qui perd dès lors tout pouvoir au profit de Hrafnkell. Sámr traverse l’Islande d’est en ouest jusqu’à Thorskafjördr, pour demander de l’aide à Thorgeirr, mais il refuse cette fois-ci. On essaye d’imaginer avec M. le temps qu’il devait falloir pour traverser l’île à cheval, et les conditions de cette traversée, il y a plusieurs centaines d’années. On aurait aimé que le narrateur raconte cet épisode. Sámr retourne seul à l’est, contraint de se soumettre à l’autorité de Hrafnkell. Les faits s’ajoutent les uns aux autres comme les marches d’un escalier abrupt et impitoyable, que les personnages dévalent sans pouvoir contrôler leurs pas. Et ils finissent fatalement par chuter, chacun leur tour.

Traduit par Régis Boyer (bibliothèque de la pléiade)

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