qui entrevoit l’Islande (22)

Si l’on y prend pas garde, pendant un voyage comme celui-là, le monde n’existe plus tout à fait. On essaie de laver nos yeux des images habituelles, béton, périph. Et un peu plus loin que le bout de notre nez : liberté, égalité, fraternité feintes. Mais le monde sombre, on va y jeter un œil quand même. La Grèce, par exemple, comme un feuilleton qui ne prend pas fin, parce qu’il faut lutter pour maintenir en éveil, justement, l’idée que ça viendra un jour, mais il faut attendre encore. Lors d’un référendum, la population grecque répond « non » à la question : « Faut-il accepter le Plan d’Accord soumis par la Commission Européenne, la BCE et le FMI lors de l’Eurogroupe du 25 juin ? ». Je m’étonne du mot « soumis ». Voici ce qu’en dit une Grecque, Anna, 22 ans (85% des 18/24 ans ont voté « non ») : « On ne dit pas oui au malheur » (Le Monde, 12-13 juillet). Ah, la démocratie, aussi… Mais l’Allemagne (pas la seule, mais semble-t-il, maillot jaune) ne veut pas de ce fardeau : pas question de rediscuter la dette grecque. 40% des Grecs vivent sous le seuil de pauvreté ? La France et l’Allemagne attendent du gouvernement grec des « propositions crédibles ». Je m’étonne du mot « crédible ». Joseph Stiglitz (Libération, 15 juillet) : « Ce que l’Allemagne a imposé à coups de bâton est tout simplement inconcevable. C’est aussi de la très mauvaise politique économique. On va continuer à imposer des modèles qui sont contre-productifs, inefficaces et producteurs d’injustice et d’inégalités. Continuer à exiger de la Grèce qu’elle parvienne à un budget primaire en excédent [hors paiement des intérêts de la dette, ndlr] de 3,5 % du PIB en 2018 est non seulement punitif, mais aussi d’une stupidité aveugle. L’histoire récente de la Grèce l’a prouvé. Et cela va continuer à amplifier la dépression dans un pays qui a connu une chute de son PIB de 25 % depuis cinq ans. Au passage, je ne connais aucun autre exemple d’une dépression qui aurait été créée de manière aussi délibérée et dont les conséquences humaines auraient été aussi catastrophiques. Et on en remet une couche encore plus humiliante. » Plus loin : « C’est une question de gouvernance politique. Mais elle n’existe pas ou, plutôt, elle ne sert aujourd’hui qu’une idéologie et une logique des seuls intérêts financiers, une alliance qui n’a jamais fait bon ménage. Le monde de la finance et les banquiers, les plus grands avocats du laissez-faire économique, ont pourtant prié pour que les Etats volent à leur secours en les arrosant de centaines de milliards de dollars pour les sauver du naufrage. Et ce sont les mêmes qui ont multiplié le lobbying pour que le plan d’aide à la Grèce soit le plus sévère possible. L’hypocrisie, là encore, est générale. » Ah, la démocratie, aussi : « L’intrusion dans la souveraineté d’un pays comme la Grèce, le diktat qu’on lui impose sont très dangereux. Les citoyens grecs ont élu un gouvernement qui s’est engagé à mettre fin à l’austérité. Ils ont voté par référendum contre un plan dit «d’aide» qui alimentait encore plus cette austérité. Et voilà que, par aveuglement, on tord le bras de son gouvernement et on lui impose malgré tout une nouvelle cure… »

L’Islande a connu en 2008 ce qu’il est convenu d’appeler une « crise » financière, grâce aux petits jeux subtils des banquiers. Le gouvernement a d’abord envisagé que la dette soit payée par les contribuables islandais, mais, estimant qu’il n’était pas responsable de la crise financière, le peuple a manifesté son désaccord et obtenu un référendum en 2010, pour se prononcer sur la décision de son gouvernement : non à 93%. La deuxième loi votée pour le remboursement a été rejetée une seconde fois en 2011. S’ensuivirent, entre autres, la nationalisation des banques, la dévaluation de la monnaie. Les responsables de la déroute financière n’ont pas eu droit aux fameuses indemnités de départ faramineuses et certains ont été poursuivis et condamnés. Ah, la démocratie, aussi.

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